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LES
TRAGEDIES DE
ROBERT GARNIER
CONSEILLER DU ROY,
Lieutenant general Cri-
minel su siege Presidial
et Senechaussee
du Maine.

AU ROY DE FRANCE
ET DE POLONGNE
A PARIS,
Par Mamert Patisson Imprimeur du Roy,
chez Robert Estienne.
M.D.LXXXV.
Avec privilege.

BRADAMANTE, TRAGECOMEDIE

Texte édité, annoté et présenté par Paola Martinuzzi, dans le cadre du Progetto di ricerca di rilevante interesse nazionale PRIN-PNRR 2022 : Revisiting and e-mapping Theatre Translations of Ancient and Modern Classics in 16-th century France, Unità di Ricerca dell'Università di Verona, dirigée par Rosanna Gorris Camos, p.i. Daniele Speziari, Università di Ferrara

Identification

Paris, Bibliothèque nationale de France. Réserve des livres rares, REF-YF-2959

Contents

Au Roy de France et de Polongne [Dédicace en prose]
Au Roy de France et de Polongne [Dédicace en vers]
Pierre de Ronsard Sonnet de Pierre de Ronsard à l'auteur
Robert Estienne, In Roberti Garnerii Opuscula Tragica [poème traduit en latin par Jean Dorat]
Rémy Belleau Je plains fort, mon Garnier, qu’en ce temps miserable
Jean-Antoine de Baïf Encore nous oyons les furies d’Ajax
Flaminio de Birague Tout ce qui est là bas aux manoirs tenebreux
Claude Binet A M. Garnier
Robert Estienne Έϰ των Αύϱάτου ύπό Ρωβέϱτου του Στεφάνου υεταφϱασϑέ
Robert Estienne La Grece eut trois autheurs de la Muse Tragique [traduction du poème précédent]
Robert Estienne Sur les tragedies de M. Garnier
Extrait du Privilege par Lettres patentes du Roi donnees à Paris le 12 novembre 1583.
Robert Garnier Porcie. Tragedie. A Monsieur de la Terrace, Conseiller du Roy
Robert Garnier Cornelie, Tragedie. A Monseigneur de Rambouillet Chevalier de l’ordre du Roy
Robert Garnier Marc Antoine. Tragedie. A Monseigneur de Pibrac Conseiller du Roy
Robert Garnier Hippolyte, Tragedie. A Messeigneurs de Rambouillet
Robert Garnier La Troade, Tragedie. A Monseigneur l’Archevesque de Bourges
Robert Garnier Antigone, ou La Pieté. A Monseigneur Brisson, Conseiller du Roy
Robert Garnier Les Juifves, Tragedie. A Monseigneur de Joyeuse duc, pair et admiral de France
Robert Garnier Bradamante, Tragecomedie. A Monseigneur de Cheverny, Chancelier de France

Introduction
Robert Garnier, un itinéraire de vie de fidélité pensive



La vie de Robert Garnier, l’auteur du premier recueil tragique français, formé de sept tragédies et d’une tragicomédie (que nous éditons ici), est restée dans l’ombre, à la différence de celle d’autres écrivains du groupe de la Pléiade1. La réserve, la mesure et la fidélité la caractérisent. Élevé dans une famille aux profondes racines catholiques, dans le climat de la première session du Concile de Trente (1545-1563), monarchiste convaincu, il est ouvert au dialogue entre les religions, ce qui lui dérive dès sa jeunesse de l’amitié avec des écrivains protestants, comme l’érudit La Croix Du Maine et de la lecture directe de la Bible et des textes des Pères de l’Église2. Garnier a exprimé à travers ses œuvres la douleur causée par les guerres de religion commencées en 1562 ; le sous-titre de sa première tragédie est éloquent : Porcie, tragédie françoise, représentant la cruelle et sanglante saison des guerres civiles de Rome : propre et convenable pour y voir depeincte la calamité de ce temps (1568). Et les œuvres successives ne manquent pas de lire le passé ou le mythe et l’epos à travers le prisme de l’expérience contemporaine.

Garnier est né à La Ferté-Bernard, dans la région septentrionale du Maine en 1544 ; les biographes ont longtemps cherché une date univoque, hésitant entre 1534 et 1545 dans la pénurie de documents d’archives, et il est mort au Mans le 20 septembre 1590. Ses études en droit ont été menées dans la prestigieuse université de Toulouse, où s’étaient formés des humanistes tels que Michel de l’Hospital ou Étienne Pasquier, ; la ville était alors un centre religieux important. Garnier, avocat, travaille pour une brève mais intense période, de 1567 à 1568 à Paris en tant que «advocat en la cour de Parlement» ; en 1569 il devient conseiller au présidial du Mans3, puis en 1574 Charles IX, peu de semaines avant de mourir, lui attribue la charge de lieutenant criminel en la senéchaussée et siège présidial de la même ville ; ce titre le qualifie comme fonctionnaire de l’État et c’est ainsi qu’il se présente dans les pages de titre de ses tragédies. Par volonté et lettres patentes d’Henri III, en mai 1586, l’écrivain magistrat devient membre du Grand Conseil du roi, l’une des plus hautes juridictions de l’État. Ses qualités oratoires et poétiques lui ont valu des succès oratoires (en particulier ses harangues prononcées devant le roi) tels qu’il aurait pu vivre à la cour mais, animé par l’attachement à sa région, par l’amour d’une vie plus simple et de sa liberté, il a réfusé.

Sa profession de magistrat l’a mis en contact avec des personnalités qui partageaient ses propres convictions religieuses et politiques et l’amour pour la poésie, le théâtre, la musique, comme Guy Du Faur de Pibrac, moraliste, orateur et spécialiste en droit, qui administre depuis 1576 l’Académie du Palais, transformation de l’Académie de Poésie et de Musique, fondée par Jean-Antoine de Baïf et Pontus de Tyard en 1570 et que Garnier a connue entre 1573 et 1575 ; mais c’est surtout l’Académie du Palais que Garnier a pu fréquenter et il a participé chez Baïf aux réunions non officielles des membres de l’école de Ronsard4. À son grand ami Pibrac, « advocat du Roy au Parlement de Paris », ambassadeur de Charles IX au Concile de Trente, Garnier a dédié son Hymne de la Monarchie (1567) et sa tragédie Marc-Antoine (1578) : «à qui mieux qu’à vous se doivent addresser les representations Tragiques des guerres civiles de Rome ? qui avez en telle horreur nos dissentions domestiques et les malheureux troubles de ce Royaume, aujourd’huy despouillé de son ancienne splendeur et de la reverable majesté de nos Rois, prophanee par tumultueuses rébellions.»5.
L’un des principaux sujets de discussion dans les réunions de l’Académie de Baïf et qui ont inspiré les travaux du groupe, était la question du fondement d’un gouvernement bon et juste. Ce thème engage juristes, poètes, architectes : le royaliste catholique Pibrac montre dans ses discours les erreurs des rois du passé (dans De l’ire et comme il la faut modérer)6 et, en parfaite harmonie avec les recherches de l’Académie, parvient à concevoir la justice comme un accord musical entre ordre, mesure et enthousiasme.
Dans une différente et courageuse alliance humaniste entre les domaines du savoir, Bartolomeo Delbene, dans son traité d’éthique Civitas veri (composé vers 1585 et publié posthume à Paris en 1609), traduit en formes allégoriques l’Éthique à Nicomaque d’Aristote et par la symbologie d’espaces réels urbains doublés d’espaces utopiques, il applique la morale à la politique. Sa réflexion s’insère dans le «courant théorique sur le Prince “parfait”» dont l’exemple historique est représenté par Marguerite de France, dont Delbene était secrétaire7.
Au sein de ce contexte, de son côté Robert Garnier développe de manière originale dans ses tragédies l’enseignement moral de Sénèque, fondamental pour les dramaturges humanistes aussi bien de sa génération que pour ses devanciers ; le thème de la raison d’Etat est central, depuis La Troade (1579), où le tyran et le peuple se font face, et Antigone (1580), qui met en scène un procès où se confrontent la piété et la rigueur. La valeur de la clémence du roi anime en particulier la dernière tragédie, Les Juifves (1583), où elle se fond avec l’inspiration biblique qui engendre la réaction au mal8. La tragicomédie Bradamante (1582), nous le verrons, propose des figures politiques légendaires capables de construire la concorde et de susciter l’attachement de leurs sujets.

Dans toute la production du dramaturge on perçoit l’influence de la dissertation de Jean Bodin, qui a marqué une génération entière : le bon prince sacrifie son intérêt au bien du peuple, il doit assurer la paix, la justice, la défense nationale et dans ce cadre, la foi dans le régime politique de la monarche est complémentaire à la résistance aux tyrannies. Dans les images poétiques de l’Hymne de la Monarchie, Garnier dénonce «les horreurs et les immanités» des tyrannies gouvernées par des «Tygres affamés» (v. 421, 269), et il montre les dangers du régime républicain où la Cité ressemble à «un navire agité/ Par les contraires vents de l’onde mutinée,/ Lorsque d’aucun Pylote elle n’est gouvernée» (v. 342-344)9.
La vie d’une monarchie bien gouvernée est en revanche semblable à une ruche disciplinée : une symbologie qui appartient aux iconologies contemporaines, celles d’Andrea Alciato, qui en fait le symbole de la «Principis clementia», ou de Pietro Valeriano qui signale l’analogie entre la ruche et un «peuple obéissant à son Roy».10:

Lairay-je en ce propos, de silence pressé,
De nos mouches à miel le peuple policé ?
Qui conduittes d’un Roy tout ainsy que nous sommes,
Semblent contre-imiter la prudence des hommes.
Leur Roy grave se tient au lieu plus éminant,
Ses sugets, par troupeaus, le vont environnant, […]
Vous les voiés toujours alentour de son corps.
Il départ ses états, et comme un Prince saige, […]
Si contre un étranger il se renge en bataille,
Mile escadrons des siens luy servent de muraille (v. 153-158, 162-163, 171-172).

Le rêve présenté par Garnier dans ce long poème est celui d’un «redressement» du régime faible du règne de Charles IX, celui d’une monarchie qui puisse imposer par les armes la fin des discordes religieuses11. Et ce souhait, transposé dans le monde légendaire de l’ancienne nation française, est au cœur aussi de la tragicomédie Bradamante, où il est exprimé au premier acte par la voix de l’empereur Charlemagne, fier de ses chevaliers, parmi lesquels brillent les protagonistes, Roger et Bradamante, et en parfaite symétrie dans le final, où la paix entre l’empire d’Occident et l’empire d’Orient est symbolisée par les noces des deux jeunes : la guerrière chrétienne et le païen converti. Cette alliance, comme nous le verrons dans la suite et dans le commentaire, allégorise la concorde souhaitée entre catholiques et protestants et par cette lecture, le rôle du roi chez Garnier acquiert un poids différent par rapport à celui que Ludovico Ariosto avait attribué à Carlomagno dans son poème Orlando furioso, qui est la source principale de la tragicomédie de Garnier.
Déjà dans sa première jeunesse, l’écrivain français avait donné forme à ses convictions dans les vers dédiés à Charles IX, le Chant royal allegorique et dans plusieurs poèmes qui célèbrent l’alliance entre un roi et ses sujets fidèles, sous les lois éthiques du Christianisme:

Icy Obeissance avec Religion,
Toulouse accompaignant, montrent qu’il n’est Province
Où le peuple mainctienne en telle affection
Religion à Dieu, l’hobeyssance au Prince12.


Mais aucun dogmatisme, ni extrémisme n’anime l’écriture de Garnier, où l’histoire est toujours perçue à travers le prisme d’une humanité qui souffre et qui aspire à la justice et à la paix. Même les sonnets écrits Sur la mort du feu Roy Charles IX en témoignent : le souverain dont on célèbre l’origine mythique troyenne est comparé tantôt à l’épi renversé par la grêle, tantôt au cygne au doux chant, victime du fléau de vices qui a aboli l’«accord Chrestien»13. La sensibilité envers le tragique de son temps a guidé l’écrivain dans la transposition du présent dans un ailleurs temporel. Garnier est «un d’Aubigné cattolico»14, qui a profondément assimilé les écritures saintes, des psaumes aux livres des prophètes. Il emprunte à la tragédie protestante «la technique de la représentation indirecte» qui comporte un «système énonciatif à double entente», où les personnages bibliques ou antiques se font les porte-parole du peuple français contemporain «dans son entier»; et il partage dans ce procédé la sévérité de la vision et le patrimoine d’images d’Agrippa d’Aubigné, qui va de la vengeance divine au massacre des enfants. La puissance de Dieu qui punit les tyrans se manifeste dans Porcie, dans Marc-Antoine, tandis que le massacre des innocents trouble les spectateurs de la Troade, et le stoïcisme dans la fidélité à la religion guide les héros des Juifves ; l’analogie avec les figures représentées dans l’épopée Les Tragiques, est évidente, d’autant plus si on rappelle que d’Aubigné a défini son siècle «une histoire tragique» (Les Tragiques II, 206)15.
Mais, à la différence du poète protestant, Garnier ne sépare pas «les élus des réprouvés», puisque dans la vision théologique catholique le pardon est universel pour l’humanité pécheresse16; il conçoit ainsi un Dieu qui veut seulement corriger sans punir ; la prière protatique du roi des Francs dans Bradamante le montre clairement.

Nous estions le butin de l’infidelle trope,
La sainte loy de Christ delaissoit l’Univers,
Si Dieu n’eust dessur nous ses yeux de grace ouvers,
Et pitoyable pere en nostre mal extreme
N’eust à nostre secours levé sa main supreme.
Comme une mere tendre à son enfant petit,
Apres l’avoir tancé pour quelque sien delit,
Le voyant larmoyer de pitié se transporte,
Le baise, le mignarde, et son dueil reconforte ;
Ainsi son peuple ayant nostre Dieu chastié
De ses nombreux mesfaits, il en a prins pitié. (I, 1, v. 82-92)


Dans cette perspective, l’amour paternel de Dieu guide le peuple français et lui permet de faire face à la violence de l’histoire. Le juge dramaturge n’a jamais abandonné sa conviction politique, qui le pousse à dédier à Henri III «Roy de France et de Polongne», les éditions de ses Tragedies de 1582, 1585 et 1588 et l’édition détachée de Bradamante (1582). En vers et en prose, par son hommage, l’auteur exprime sa double position d’homme religieux et de serviteur de l’État, même dans son office d’écrivain : «Mais tout ainsi qu’à nostre Dieu, de qui vous estes l’image et la vive representation, nous faisons sans l’offenser, de religieuses offrandes des biens que nous tenons de sa bonté : j’estime que moy et tous autres François ne ferons chose prejudiciable aux droits de vostre souveraineté et devoir de nostre obeissance, en vous consacrant les fruits de nostre labeur, combien que sans cela vous les puissiez de vous mesmes justement advouer pour vostres.»17. «Les deux dédicaces expriment une fidélité absolue et présentent tous les caractères d’une œuvre de propagande royaliste» 18.
Dans la dédicace en vers, le poète s’adresse à Henri III, qui succéda au trône après la mort de son frère Charles IX et il lui exprime sa confiance personnelle par la métaphore de la traversée d’une mer agitée et insidieuse, qui requiert un capitaine fort, éclairé par Dieu, au point de devenir lui-même une sorte de divinité marine.

Ma nasselle trop foible et craintive des vagues,
N’ose de la grand’mer courir les ondes vagues,
Lechant tousjours le bord, ou si aucunesfois
Elle entre plus avant, c’est sur les fleuves cois :
Mais si vous la guidez qui estes mon Neptune,
Elle courra par tout sans crainte d’infortune,
Ne redoutant les rocs, les Syrtes, ny les bancs,
Ny que les vents esmeus luy donnent par les flancs,
»Prochaine d’abysmer. Car qui est en la garde
»D’un si grand Dieu que vous, seurement se hasarde19. (v. 165-174)


Robert Garnier a été le témoin des huit guerres de religion et il n’a pas pu assister à leur fin ni à la promulgation de l’Édit de Nantes. Dans les dernières années de sa vie, la nation subit les conséquences de l’interminable conflit interne et des abus du parti catholique, qui se constitue comme «un État dans l’État» et impose son programme20 ; une «violence radicale» née de l’intérieur d’une communauté, parvient à délegitimer les institutions21. En 1589-1590, Paris est assiégé par les ligueurs, guidés par le duc Henri de Guise, qui en 1585 avait fait signer au Parlement et au roi l’édit de Nemours, document qui niait toute tolérance civile et supprimait toute liberté de culte et de conscience, obligeant les calvinistes à abjurer leur religion ou bien à s’exiler, leur interdisant d’exercer quelconque charge publique en France ; Henri de Navarre (le futur Henri IV) est déchu de ses droits en tant que protestant et Henri III est assassiné.
Les biographes affirment que Robert Garnier meurt de douleur, non seulement à cause de son veuvage (1588), mais des combats de plus en plus violents que son pays doit subir, et qui comportent la conquête du Mans de la part de la Ligue ; ce renversement brutal de l’état des choses oblige l’écrivain magistrat, de tout temps modéré, à une courte adhésion au parti extrémiste, mal vécue et ressentie par lui comme une haute trahison à sa nation. Dans les pages de l’historien De Thou on peut lire ce témoignage : « il s’étoit trouvé engagé dans le parti de la Ligue plutôt qu’il ne l’avoit embrassé ». Le même passage politique, et de manière plus marquée, est fait par des écrivains comme Nicolas de Montreux, auparavant royaliste22.

La vie sentimentale du juge manchois n’est pas moins caractérisée par la fidélité, en cohérence avec sa vie professionnelle et intellectuelle. Il épouse à la fin de l’année 1573 Françoise Hubert, connue en 1570 et poète elle-même, à laquelle il dédie un recueil de sonnets où elle est nommée Martie ; ces poèmes, que l’ami Lacroix Du Maine avait lus et définis «for beaux et tres-doctes sonnets», sont perdus ; le poète, par un sentiment de réserve, n’avait pas voulu les publier23. Robert et Françoise ont eu deux enfants : Diane et Françoise, qui sont bientôt orphelines de leur mère. Lacroix Du Maine, qui a connu personnellement aussi l’épouse de Garnier, lui consacre une entrée de sa Bibliotheque : «Cette Dame merite d’avoir rang, entre les plus excellentes, tant pour son eloquence et sçavoir, que pour estre assez versee en nostre poësie françoise. […] Elle n’a encores mis ses escrits en lumiére»24. En effet, presque la totalité de ses poèmes n’a pas été publiée; nous pouvons lire le quatrain qui accompagne la tragédie Cornelie dans la deuxième édition du recueil des tragédies du mari :

Garnier ne mourra point tandis que sa Porcie
Vivra dedans ses vers, vivra sa Cornelie
Avec son Hippolyt : car la Mort, bien qu’il meure,
Ne sçauroit que son œuvre eternel ne demeure.
Franç. Hubert25.


Un autre quatrain de Françoise également inspiré par le sentiment de la fuite du temps et par l’éternité de l’art, paraît parmi les pièces liminaires de Marc-Antoine (1578) :

Malgré du temps le perdurable cours,
Ton nom caché dedans l’onde oublieuse
Refleurira, Cléopâtre amoureuse,
Ayant Garnier chantre de tes amours.
Françoise Hubert26.


Il faut chercher parmi les autres paratextes de la même tragédie pour trouver un hommage à Robert et à sa femme : dans ses vers latins, le poète Pierre Amy donne le nom de Calliope à Martie, la douce muse que Garnier a épousée. Et c’est entre les strophes d’un long poème de Garnier, imprimé à la suite d’Hippolytedans la première édition de la tragédie et non plus repris, qu’on découvre, cachée, l’histoire de son amour et le portrait délicat de Françoise ; il s’agit de l’Elegie à Nicolas de Ronsard, Sieur de Roches, qui prend la forme d’une confession sentimentale. L’écrivain rappelle par un langage pétrarquisant le chagrin que lui causa la fin de son amour pour Agnette, obligée par son père à épouser un autre homme, et le bonheur, ensuite, d’avoir connu Françoise, dont il est tombé amoureux : une femme «humaine», «bénigne», à la «chaste beauté» ; semblable à «une belle Prairie,/ Au Printemps, quand Zephyr la bigarre de fleurs»27.
Le caractère réservé et sentimental de la vie familiale de Garnier inspire sans doute la représentation des couples dans son théâtre où l’épanchement lyrique remplace l’expression des passions. Comme le souligne Marie-Madeleine Mouflard, dans ses tragédies, Garnier représente des époux «égaux et inséparables en importance» comme ceux qui animent le Cantique des Cantiques, unis par la «liberté du choix mutuel», ce qui est en contradiction avec les idées et les lois de son temps et constitue le thème central de Bradamante, sur lequel nous reviendrons dans la suite28. Antoine et Cléopâtre, Porcie et Brutus, Roger et Bradamante, Antigone et Hémon sont unis par un lien fort qui caractérise aussi les veuves Hécube et Andromaque fidèles à leurs époux morts. Au sein des relations familiales, le conflit entre amour paternel et autorité du père sur ses enfants est un aspect sensible dans l’œuvre du dramaturge, qu’on peut mettre en relation, d’un côté, au grand attachement pour ses propres filles et de l’autre, à la conception contemporaine des rapports filiaux, telle qu’on peut lire dans De institutione foeminae christianae de Juan Luis Vives (1524, traduit en français par Pierre de Changy)29 et que l’expérience d’Agnette confirme. Comme nous le verrons, la volonté imposée par Aymon à sa fille est le moteur du versant tragique de Bradamante, mais le texte, par le langage comique qui émerge par intervalles, parvient à contraster cet aspect, en révélant l’égoïsme du père ; le style tragicomique parvient ainsi à doubler le duc Aymon d’un côté ridicule.

Dans l’univers spirituel et affectif de Garnier, une place importante est reservée à l’amitié, inséparable des vertus morales ; le traité De Amicitia de Cicéron, l’Éthique à Nicomaque d’Aristote, les Œuvres morales de Plutarque inspirent et fondent sa réflexion. Dans son théâtre, l’amitié scelle les liens entre les héros, notamment dans Marc-Antoine et dans Bradamante, avec une différence : l’amitié entre Lucile et Antoine est «parfaite», fondée sur la parité, tandis que celle entre Roger et Léon est moins conforme à l’idéal d’échange des moralistes, à cause du malentendu qui s’interpose longtemps comme un écran entre les deux guerriers, unis toutefois par une estime réciproque et par des obligations mutuelles30. Et c’est justement une proximité affective et solidaire qui permet le dénouement de la tragicomédie, en imposant la victoire de la vérité : l’amitié entre les personnages féminins d’Hippalque, de Bradamante et de Marphise.
Les relations d’amitié nourrissent et orientent la vie artistique personnelle de Garnier : les paratextes de ses ouvrages et ses propres vers dédiés à Ronsard et à Belleau, montrent la profondité humaine et artistique des liens avec les poètes de la Pléiade. Le partage d’une poétique profonde, l’intérêt commun à une langue moderne française, la connaissance réciproque de leurs ouvrages et le souvenir de leur amitié émergent dans les textes poétiques autant que dans les pièces théâtrales.
Rémi Belleau porte un hommage à son ami fraternel, grandi comme lui dans le Maine :

Je serois d’ingrate nature
Ayant sucé la nourriture
Et le laict tout ainsi que toy,
Sous mesme air, et sur mesme terre,
Si l’amitié qui nous tient serre
Je n’estimois comme je doy.


Et en citant les premières tragédies de Garnier, il loue la capacité de l’ami d’harmoniser son style au sujet du texte («d’une grace douce et fiere/ Sçais enfler l’estomach colere/ Et rabaisser le front des Rois», «Soupirant de voix amollie/ Les justes pleurs de Cornelie»)31. Le premier vers du poème, «Garnier, qui d’une voix hardie», révèle encore un lien affectif: il reprend les mots du sonnet que Robert avait offert en 1572 à son ami aîné: «Soit que ta voix hardie aille sonnant l’assaut» ; le poème dédié à Belleau, publié en exergue de la Bergerie après les poèmes de Dorat et de Ronsard, mettait en lumière la maîtrise et la variété des matières et des tons de Rémi, et il le faisait sans rhétorique, comme il convient entre amis : «ta diverse Muse,/ en te lisant (Belleau) tient mes sens si ravis/ Qu’il n’est possible après qu’aux autres je m’amuse»32. L’humour de Belleau a influencé sans aucun doute l’écriture de Garnier, cela est évident surtout dans les dialogues entre le père et la mère de Bradamante, dont la mentalité bourgeoise intéressée aux avantages économiques et sociaux du mariage de leur fille rappelle celle des vieillards de la comédie La Reconnue33 et leur langage prosaïque.
Le rapport avec Ronsard, connu à Toulouse dans un milieu de vitalité artistique34, est à l’apparence plus formel, mais il est également fondé, chez les deux amis, sur une sincère reconnaissance réciproque de leurs qualités littéraires. Le jeune dramaturge a été marqué par l’enseignement que l’œuvre entière du chef du groupe lui offre, à partir de ses Hymnes et de l’épopée de la Franciade (1572), pour arriver au lyrisme des sonnets amoureux et aux contributions aux spectacles voulus par Catherine de Médicis. Ronsard, de son côté, apprécie énormément le génie de Garnier ; il reconnaît la valeur poétique et l’implication morale de son théâtre et le fait dans trois sonnets liminaires respectivement de Cornelie, d’Hippolyte de La Troade et dans un poème placé en ouverture du recueil des tragédies.

Par toy Garnier la Scene des François
Se change en or, qui n’estoit que de bois35.


Mais Ronsard rappelle avec tendresse son rôle de guide lors des premiers pas littéraires de son ami, et le bonheur est de grandir et de voir grandir. Il imagine aussi par des synecdoques l’orgueil éprouvé par les lieux d’origine des trois poètes, réunis par leur art.

Il me souvient, Garnier, que je prestay la main
Quand ta Muse accoucha ; je le veu faire encore :
Le Parrain bien souvent par l’enfant se decore,
Par l’enfant bien souvent s’honore le Parrain. […]

Resjouy-toy, mon Loir, ta gloire est infinie ;
Huyne et Sarte tes sœurs, te feront compagnie,
Faisant Garnier, Belleau et Ronsard estimer.

Trois fleuves qu’Apollon en trois esprits assemble,
Quand trois fleuves, Garnier, se degorgent ensemble,
Bien qu’ils ne soyent pas grands, font une grande mer36.


Cette fine nostalgie, dans la célébration de l’amitié, est reproduite sous la plume de Garnier à l’occasion de la mort de l’ami, dans son Elegie, écrite en 1586 pour le Tombeau pour Ronsard, où la fragilité et la nature transitoire de la vie des êtres humains, sujets à la douleur causée par les passions, s’oppose au retour infini de la nature, à la ligne non interrompue du temps et il fait siennes les images des Regrets de Du Bellay.

Le rayon eternel de l’essence divine,
Qu’en naissant nous avons,
De mille passions noz tristes jours épine
Tandis que nous vivons. […]

Que ne ressemblons nous aus vagueuses rivieres
Qui ne changent de cours ?
Ou au branle eternel des ondes marinieres
Qui reflotent toujours ? […]

Adieu mon cher Ronsard, l’abeille en vostre tombe
Face tousjour son miel
Que le baume Arabic à tout jamais y tombe,
Et la manne du ciel.

Le laurier y verdisse avecque le lierre
Et le Mirthe amoureus,
Riche en mille boutons, de toutes parts l’enserre
Le rosier odoreus […]37.


Un lexique non abstrait, proche de l’univers des Odes de Ronsard et de La Sepmaine de Du Bartas, enrichit la veine lyrique propre de Garnier et rend cet hommage sincère, loin d’une pure imitation d’école et de tout maniérisme.

Bradamante, «chef-d’œuvre tragi-comique du XVIe siècle»38


Robert Garnier entreprend son parcours de dramaturge en suivant le chemin de réforme indiqué par Joachim Du Bellay aux écrivains qui voulaient s’essayer dans le genre dramatique : «Quant aux comedies et tragedies, si les roys et les republiques les vouloient restituer en leur ancienne dignité, qu’ont usurpée les farces et moralités, je seroy’ bien d’opinion que tu t’y employasses, et si tu le veux faire pour l’ornement de ta langue, tu sçais où tu en dois trouver les archetypes»39. Fidèles à cette vision, Jodelle, Grévin, La Taille, La Péruse avaient posé les fondements du théâtre humaniste que le jeune écrivain manchois respecte sans les trahir : les «archétypes» communs sont renfermés dans l’énorme bibliothèque des cultures grecque et latine, et dans les arts poétiques qui dès la moitié du siècle apportent leurs commentaires à la Poétique d’Aristote.
Garnier a lu la Poetica de Giulio Cesare Scaligero, parue posthume à Lyon en 1561, probablement même avant sa parution, ainsi que le petit traité De l’art de la tragédie de Jean de La Taille, publié par l’auteur comme préface à sa tragédie Saül en 157240. Tout en ne produisant pas de textes théoriques propres, Garnier rappelle les principes vulgarisés par ces auteurs dans ses paratextes ; la Préface à La Troade affirme que la tragédie «ne représente que les malheurs lamentables des Princes, avec les saccagemens des peuples», et La Taille, en se conformant aux lectures d’Aristote de son époque, s’exprimait par ces mots à propos de la tragédie : «Son vray subject ne traicte que de piteuses ruines des grands seigneurs, que des inconstances de Fortune, que bannissementz, guerres, pestes, famines, captivitéz, exécrables cruautéz des tyrans»41. La noblesse à laquelle Aristote se référait au chapitre XV de sa Poétique, était toutefois, on le sait, une condition de l’âme, morale, plus que sociale ou relative à une condition politique : c’est l’inclinaison morale noble qui forge un personnage noble, disait Aristote42.
La condition souhaitée par Du Bellay dans sa Deffence, d’un patronage de l’État à la production dramatique, ne sera toutefois pas réalisée en France, jusqu’au ministériat de Richelieu. Mais les collèges français offrent au cours des siècles un atelier d’étude littéraire, d’exercice rhétorique, d’attention pour l’expressivité très vivant, et c’est dans ce milieu que l’œuvre de Garnier trouvera son premier public et sa première scène, par la représentation au collège de Saint-Maixent d’Hippolyte (1576), de Marc-Antoine (1578)43.
L’écriture théâtrale de Robert Garnier, selon la synthèse de Madeleine Lazard, «se conforme aux règles héritées des Anciens, découpage en trois moments, expectatio, gesta, exitus, division en cinq actes séparés par le chant d’un chœur, et parfois chœurs intercalaires, personnages peu nombreux, comparses traditionnels, nourrice, messager, conseiller prudent. Le sujet tragique offre le spectacle de l’infortune atroce d’une ou plusieurs victimes menées sans lutte et sans espoir à la catastrophe finale. Comme la tragédie antique, la tragédie de Jodelle et de Garnier donne à contempler les effets d’une infortune dont le comble semble atteint dès l’ouverture de la pièce et l’issue funeste inévitable, plutôt que leurs causes»43.

Quatre directions, on le sait bien, sont suivies au fil du temps par le dramaturge magistrat : la tragédie à sujet romain (Porcie, 1568 ; Cornélie, 1574 ; Marc-Antoine, 1578), la tragédie à sujet grec (Hippolyte, 1573 ; La Troade, 1579 ; Antigone, 1580), la tragédie sainte (Les Juifves, 1583) et la tragi-comédie (Bradamante, 1582). Les dates rapportées ici correspondent à la publication des textes. Aucune comédie n’est composée par le dramaturge le plus fécond du siècle, qui se différencie en cela des autres grands dramaturges qui l’ont précédé, comme Jodelle ou Grévin, qui ont posé les fondements de la tragédie humaniste aussi bien que ceux de la comédie régulière françaises.
La culture humaniste de Garnier le guide dans le choix de ses nombreuses sources, qu’il contamine ; les Arguments de ses pièces n’en mentionnent qu’une partie, mais elles vont de la tragédie grecque au théâtre latin, de l’histoire antique (grâce à l’œuvre de Plutarque) à l’œuvre d’Homère et de Virgile, des Saintes Écritures aux textes des Pères de l’Église, des chansons de geste médiévales aux romans chevaleresques modernes (l’Arioste), au théâtre contemporain. Sénèque, modèle principal, n’est pas seulement imité dans Hippolyte, La Troade et Antigone, mais il offre ses arguments d’analyse morale aux actions individuelles et d’une collectivité; et ses sentences et ses agônes (les discussions philosophiques ou politiques) nourrissent le répertoire entier45.

Par le style lyrique de ses chœurs et de nombreux dialogues et monologues, Garnier révèle sa filiation de la première génération de la Pléiade. Dans les années où il a fréquenté l’Académie de Musique et de Poésie, puis l’Académie du Palais, il a en effet partagé aussi le travail sur la forme métrique que Baïf élaborait avec les musiciens proches du groupe, dans la tentative de retrouver les rythmes de la poésie grecque et latine fondée sur la quantité syllabique et non sur les accents. La partition que Guillaume Costelay composa pour les Chœurs de Porcie (1568) montre l’intérêt de Garnier pour les vers mesurés, formés de syllabes courtes et longues et de structures métriques variées46 et dans cette expérimentation, transparaît le goût de l’écrivain non seulement pour l’érudition, mais pour la dimension vivante du théâtre, qui va de l’écriture vers la réception, l’écoute et l’émotion.
La composition des actes et l’enchaînement des scènes dans le théâtre de Garnier révèlee une maîtrise des moyens dramaturgiques en fonction de la scène et non seulement de la lecture : cette aptitude, qu’il exerce de manière plus évidente dans la tragicomédie, ne sera pas inaperçue de ses successeurs, en particulier d’Alexandre Hardy. Garnier essaye en effet de donner une psychologie à ses personnages, en modifiant ainsi la nature «monolythique» des héros de Sénèque pour chercher de représenter la complexité de l’être humain47. C’est grâce aux modulations des émotions et des réactions des personnages que le dramaturge français parvient à ébaucher un dynamisme sur la scène, et c’est grâce aux ressorts romanesques fondamentaux dans la tragicomédie, qu’il active l’attente chez le lecteur/spectateur, en s’approchant ainsi, même si de manière encore imparfaite, d’une des ressources les plus originales et précieuses de l’Arioste, reconnue aussitôt par Giovanbattista Giraldi Cinzio dans son Discorso intorno al comporre dei romanzi: «gli scrittori de’ romanzi di maggior stima […] hanno usato [la] diligenza […] di porre di canto in canto, prima che sian venuti alla continuatione della materia, qualche cosa c’habbia apparecchiata la via a quello che si deveva dire ; nella qual cosa è riuscito maraviglioso l’Ariosto» 48.

L’intérêt pour le roman chevaleresque amène Garnier à offrir le modèle français du nouveau genre dramatique de la tragicomédie, destiné à fleurir pendant l’âge baroque. Les études critiques sur ce genre sont riches et le thème comporte des complexités. Nous nous limitons à rappeler des données utiles à comprendre Bradamante. Le genre tragicomique avait déjà donné des chefs-d'œuvre en Espagne depuis un siècle (il suffit de rappeler que La Celestina de Fernando de Rojas a été composée en 1499 et que sa traduction en français par Jacques de Lavardin venait d’être imprimée chez Bonfons en 1578). En Italie, dès le milieu du siècle, Giovan Battista Giraldi Cinzio légitime le genre mixte dramatique sous la forme de la tragedia a lieto fine, autant dans sa propre production dramatique que dans la réflexion théorique du Discorso intorno al comporre delle commedie e delle tragedie (1559). La tragédie au final heureux a la capacité non seulement de représenter à côté de la douleur la consolation, mais de faire converger la récompense de la vertu avec la révélation de la vérité et la punition du mal, après les revers de fortune ; elle peut ainsi parvenir, par ce procédé, à un but pédagogique. C’est à partir des nouvelles des Hecatommiti que Giraldi Cinzio met en forme ces idées, dans l’expérimentation courageuse de ses pièces Antivalomeni, Selene, Eufimia, Arrenopia, Epitia49.
Plus tard, dans la dissertation de Giambattista Guarini Il compendio della poesia tragicomica (1599), la matière mixte acquiert la même dignité que la matière tragique : le but de l’art tragicomique est «d’imitare con apparato scenico un’azione finta e mista di tutte quelle parti tragiche e comiche, che verisimilmente e con decoro possano stare insieme, corrette sotto una sola forma drammatica, per fine di purgar con diletto la mestizia degli ascoltanti». Si pour Guarini l’imitation dans la mise en scène des pastorales et des tragicomédies, genres mixtes, embrasse des éléments tragiques et des éléments comiques, la fonction de l’ensemble est unique : purifier les âmes des auditeurs des émotions pénibles. Le rire qui «corrompt la forme tragique» accompagne, dans les tragicomédies, un sujet noble, sans tomber dans le domaine du ridicule et du «vil» et d’autre part, la composante «terrible», propre aux tragédies est exclue50.
En France, les Discorsi de Giraldi Cinzio ne sont pas traduits, ni vulgarisés, mais Jacques Amyot tient en considération leurs principes dans le Prologue pour la tragédie Sophonisba, la traduction de l’œuvre de Trissino qu’il réalise avec Mellin de Saint-Gelais et le Prologue a un rôle important dans le débat théorique français sur les genres dramatiques; c’est à travers ces pages que ses principes influencent les commentateurs français d’Aristote ; la transposition de la pensée novatrice de Giraldi en France est donc indirecte et elle passe en particulier par Castelvetro51.

La tragicomédie baroque, dans sa nature de tragédie irrégulière, «si caratterizza per la grande abbondanza di episodi, per la commistione in una stessa azione di persone di ogni categoria sociale, per il frequente apparire di colpi di scena»52. Ces caractères sont présents déjà dans la pièce de Garnier, Bradamante, qui met en scène, à côté du roi et des aristocrates, des valets drôles comme La Roque, des suivantes avisées comme Hippalque et elle motive l’attente des spectateurs par le déguisement, l’incertitude du combat, la convocation d’un conseil de cour, la fuite, l’audience publique et la recomposition des liens.
C’est un ami de Garnier, Vauquelin de La Fresnaye, qui offre pour la première fois une réflexion théorique sur la tragicomédie, dans son Art poétique, publié en 160553. Les exemples que Vauquelin choisit pour montrer la nature du genre mixte, correspondent justement au sujet de Bradamante et à celui de la tragicomédie perdue et anonyme : La Belle Genièvre, mise en scène à Fontainebleau en 1564, également imitation de l’Orlando furioso de Ludovico Ariosto. Les deux matières, tragique et comique, doivent s’harmoniser sans que cela comporte une antinomie morale, et il n’est pas souhaitable que les deux registres, noble et bas, se mêlent :

On fait la Comedie aussi double, de sorte
Qu’avecques le Tragic le Comic se raporte.
Quand il y a du meurtre et qu’on voit toutefois,
Qu’à la fin sont contens les plus grands et les Rois,
Quand du grave et du bas le parler on mendie
On abuse du nom de Trage-comedie (Livre III, v. 163-168)54.


Un revers brise apparemment à jamais le bonheur des héros, mais la «péripétie» apporte une direction contraire aux événements, et c’est l’action des personnages eux-mêmes qui permet ce changement, selon un dessin qui est voulu soit par Dieu (comme chez Garnier), soit par la fortune (selon l’éthique empruntée au roman de l’Arioste ou aux nouvelles contemporaines).

Puis qu’est-il rien plus beau, qu’un[e] aigreur adoucie
Par le contraire event de la Peripetie ? (Livre III, v. 195-196) 55


La Fresnaye appuie donc sa réflexion théorique sur le sujet de deux tragicomédies adaptées de l’Orlando furioso de l’Arioste ; il cite l’épisode d’Ariodant et Genièvre, et celui de Roger et Bradamante. La pièce perdue, La Belle Genievre, pour laquelle Pierre de Ronsard fut chargé de composer les intermèdes, avait été jouée à Fontainebleau par volonté de Catherine de Médicis à l’occasion de son voyage politique et pacificateur en février 1564 ; elle a pour noyau tragique la rivalité entre le perfide Polinisse et Ariodant, amoureux de Genièvre, exposée par l’Arioste aux chants V et VI de son poème. Renaud défendra Genièvre des calomnies et tuera Polinisse en duel:

Polinisse croyoit la mort d’Ariodant,
Esperant voir jetter dans un brasier ardant
L’innocente Genevre, alors que miserable
Au contraire il se void mourir comme coupable (Livre III, v. 197-200)56.


La condamnation de Genièvre à mourir sur un brasier ardant n’est pas présente dans les vers de l’Arioste et La Fresnaye peut donc vraisemblablement se référer à l’imitation théâtrale, à La Belle Genievre ; cette peine sera en effet évoquée aussi dans la tragicomédie de Claude Billard, Genevre (1609, IV, 4, v. 834), qui probablement imite la pièce perdue57. Ronsard lui-même rappelle la tragicomédie jouée en 1564 dans la Seconde partie du Bocage royal, où il évoque avec nostalgie les mascarades, la musique, les décors réalisés pour Catherine de Médicis : «Quand voyrrons-nous par tout Fontainebleau […] un autre Polynesse/ Tromper Dalinde58 et pour cette pièce, il composa les vers des intermèdes ; il n’y avait pas de chœurs, comme il n’y en aura pas dans la Bradamante de Garnier. Des intermèdes allégoriques de Ronsard, il nous reste le texte du Trophee d’Amour à la Comedie de Fontainebleau, mis en musique par Nicolas de La Grotte et du Trophee de la Chasteté en la mesme Comedie59. Garnier a sans doute tiré profit de cette expérience de l’ami Ronsard, en particulier il s’est intéressé à la présence des intermèdes, qu’il préconise pour la représentation de sa Bradamante. Les thèmes des intermèdes composés par le maître de la Pléiade sont évidemment en relation avec le sujet de l’épisode de la vertueuse Genièvre, mais il n’y a aucune référence explicite aux personnages de la pièce. Jacques Madeleine cite le témoignage de Michel de Castelnau qui dans ses Mémoires définit justement La Belle Genievre jouée à Fontainebleau comme une «tragi-comédie» 60.
Dans son traité, La Fresnaye rapporte les points essentiels de l’épisode de Roger et Bradamante, ceux qui coïncident avec le contenu de la pièce de Garnier : la correspondance profonde entre les sentiments des deux jeunes, l’opposition des parents de la jeune chrétienne noble au mariage avec le chevalier païen roturier, interdiction qui déclenche le désespoir dans le couple (noyau tragique), et l’ordonnance de Charlemagne, puis le rôle du déguisement (élément de comédie), et la fonction de la reconnaissance finale de l’identité de Roger qui pousse Léon, «courtois genereux», à renoncer à Bradamante et à recomposer l’équilibre :

Quand Leon le voyant estre Roger de Rise
De sa vaine poursuite abandonne la prise (Livre III, v. 213-214).


La matière romanesque, dans sa variété de registres et de situations, constitue la source principale des tragicomédies baroques ; selon la critique littéraire récente et l’historiographie théâtrale, les procédés propres du roman guident la composition de ce corpus de pièces : la multiplicité des actions et des lieux se traduit en décors multiples, les malentendus et les mystères visent la surprise du spectateur, le moteur moral de l’action sur la scène correspond souvent à la perspective post-tridentine centrée sur la perfectibilité de l’homme exerçant son libre arbitre61.
Lancaster par ailleurs avait vu dans les miracles du XIVe siècle, où la composante comique interrompait le discours sérieux, une source du genre tragicomique français à sujet romanesque et au dénouement heureux. Il avait rappelé aussi que pendant la seconde moitié du XVIe siècle, un certain nombre de pièces à sujet religieux agrémentées d’éléments surnaturels prenaient le nom de tragicomédie62.
Parmi les compositions dramatiques mixtes publiées antérieurement à celle de Garnier, il est utile de rappeler la «tragicomedie en prose françoise», Lucelle, composée en 1576 par Louis Le Jars; difficile à classer selon Aulotte qui la voit proche de la comédie, elle est centrée sur le thème de l’amour et sur un mariage secret qui contraste les règles sociales, et présente des personnages de différentes conditions ; les études récentes ont montré que cette pièce se propose de transposer dans le domaine du tragique l’objectif propre à la comédie, qui est de représenter les action «au plus près du naturel», selon l’expression employée par Le Jars lui-même dans son épître liminaire63.
L’œuvre de Garnier se distingue des premiers exemples de tragicomédies par son dessin dramaturgique clair, par la vitalité de l’action et des personnages, qui serviront de modèle à la production tragicomique successive qui selon Cioranescu se place «sous le signe de Bradamante» : elle a un rôle de «prototype» : c’est le premier texte conservé de tragicomédie au sujet romanesque qui propose une variété de registres linguistiques, des personnages de différentes origines sociales et qui motive l’intérêt des lecteurs-spectateurs par le topos du mariage contrasté qui alimente les complications de l’intrigue64.
Par son caractère de nouveauté, Bradamante est placée au début du volume des Tragedies dans l’édition 1582, place qu’elle ne conservera toutefois pas dans les éditions suivantes où l’auteur intervient par des variantes. Pour Bradamante, les variantes que nous signalons dans le texte, ne sont pas substantielles, elles sont guidées par le goût pour un style plus élégant et neutre, moins familier et souvent moins connoté que dans la ‘princeps’, finalisées à une meilleure prosodie et expressivité du discours.

Garnier, l’Orlando furioso et le Roland furieux

Robert Garnier a-t-il considéré comme source principale pour la composition de sa tragicomédie l’Orlando furioso dans la version originale italienne, ou bien a-t-il préféré se baser sur la traduction française du poème, la «magnifique nef poétique et romanesque ferraraise [qui] débarque sur les rivages de la Saône en 1543»65 ? La réponse n’est pas une. Il faut d’abord considérer qu’il s’agit d’une imitation et non pas d’une traduction du texte-source, ce qui enrichit de ressources littéraires le travail de composition et le place dans une dimension de plus grande liberté créative. Néanmoins, la comparaison entre le texte de Garnier et le texte de l’Arioste met en évidence des points de contact avec le texte italien original, qui dans certains cas est préféré à la traduction disponible dans les années 1570-1580.
Les hommes de lettres français avaient la possibilité de puiser au riche monde de l’Arioste à travers un produit éditorial exceptionnel. L’Orlando furioso est traduit pour la première fois, en prose, en 1543 et imprimé en 1544 dans les ateliers de Sulpice Sabon à Lyon pour le libraire Jean Thellusson, avec un privilège daté 7 mars 1543. Il paraît avec une Préface de Jean Des Gouttes, qui reconnaît l’effort fait par le translateur pour ne pas trahir la «candeur» de l’original66 ; l’ouvrage voit des rééditions chez de prestigieux libraires parisiens : Galliot du Pré, Pierre Regnault, Gilles Corrozet, Arnould L’Angelier, Guillaume Lebret, Benoît Prévost. Son «succès extraordinaire […] va durer jusqu’en 1576, quand G. Chappuys en publie une édition “reveue et corrigee”»67. Les interventions de Gabriel Chappuys ne sont pas substantielles, elles consistent essentiellement dans la modernisation lexicale, orthographique et grammaticale et dans des intégrations mineures.
Un mystère entoure ce «roman chevaleresque franco-ferrarais par excellence» qui symbolise le lien culturel et politique entre la Ferrare de l’Arioste et «les idéaux de gloire chevaleresque que les rois de France incarnaient»68. Le nom du traducteur n’est pas connu, et l’entreprise monumentale est achevée en un court laps de temps ; les précieuses recherches philologiques de Marie-Madeleine Fontaine et de Rosanna Gorris Camos nous révèlent que le premier Roland furieux était vraisemblablement le fruit d’un travail d’équipe, une sodalitas, guidée par Jean Martin, qui voyait réunis Denis Sauvage, Charles Fontaine et peut-être Maurice Scève, et qui montre un lien avec le groupe de Vascosan, lié à Sabon ; cette traduction en prose offrait à la langue française «un modèle rhétorique, une langue et une prose modernes sans emphase et sans obscurité»69. La valeur allégorique et morale du poème de l’Arioste avait été respectée par Jean Martin dans ses choix discursifs. Et la «lecture moralisée» de l’Arioste, si propice au public français, vient en particulier d’une source italienne, de l’édition venitienne de l’Orlando furioso publiée par Giolito en 1542, qui offre les explications allégoriques pour chaque chant, composées par Lodovico Dolce. Une attitude spirituelle ouverte et novatrice caractérisait dans ces années l’éditeur et son entreprise se plaçait sous la tutelle culturelle, religieuse et politique du cardinal Hippolyte II d’Este, dédicataire de la traduction.70.
Quelles éditions a donc pu consulter le dramaturge manchois ? L’imprimeur lyonnais Guillaume Rouillé avait publié plusieurs fois le poème intégral en italien selon la version de Valgrisi ; la première, en 1556, avec le titre : Orlando furioso di M. Lodovico Ariosto, diviso in due parti. La prima contiene XXX. canti, e la seconda XVI. Insieme con l’aggiunta de i cinque canti nuovi, en deux volumes; cette édition avait été reprise l’année suivante et en 1561; ensuite, en 1569, Rouillé avait réimprimé en trois volumes l’ouvrage italien révisé avec des paratextes destinés à une compréhension linguistique plus fine et à une réflexion morale : Orlando furioso di M. Lodovico Ariosto, revisto et ristampato, sopra le correttioni di Jeronimo Ruscelli: con l’aggiunta de i cinque canti nuovi, Insieme gli Argomenti, Allegorie et espositione de i vocaboli difficili, et una Tavola generale di tutte le materie principali contenute nel libro71. L’œuvre imprimée par Rouillé, qui supplanta les éditions «élégantes mais d’une très médiocre qualité philologique» de Sébastien Honorat (1556) et qui témoigna du lien culturel, spirituel, intellectuel entre Ferrare et Lyon72, revit le jour encore à trois reprises dans les années suivantes et sa diffusion nous fait penser que Garnier en ait connu les pages.

Nous avons comparé le texte deBradamante (dans l’édition Mamert-Patisson de 1585) avec l’original italien, correspondant à l’édition Rouillé 1556, avec l’édition princeps de la traduction française du poème de l’Arioste, Roland furieux (1544) et avec ce même texte revisé par Chappuys (1577)73. L’observation des points de contact montre que Garnier n’a pas suivi une seule source. Les emprunts du dramaturge les plus proches du récit de l’Arioste réflètent dans certains cas la leçon du texte italien, en particulier en ce qui concerne les choix syntaxiques, surtout dans certaines phrases comparatives dont le rythme doit concilier la prosodie et l’efficacité des images. Nous l’avons remarqué notamment dans les notes aux vers 841-848, 1081-1092, 1370.
Par rapport au lexique, certains choix sémantiques se rapprochent d’ailleurs volontiers de la traduction, en raison de son immédiateté et Garnier y a puisé des solutions traductives qui le satisfont et qui transposent de manière nette certaines expressions italiennes, comme aux vers 972 («combatons […] le flanc nu», qui correspond à «Pensa talor di […] porger nudo alla donzella il fianco»), ou 978 («Je ne m’acquitte point», qui rend le sens de la locution «l’obligo non scioglie»)259. Ou encore, le choix du syntagme «genereux cheval» (v. 1044) suit de près la solution du Roland furieux qui rend accessible le sens de l’attribut «barbaro», appliqué déjà chez Virgile aux chevaux de course271.
La clarté de la traduction rédigée par le groupe de Jean Martin aide donc le travail de transposition dramatique et soutient l’autonomie de la langue française par rapport à la source italienne, favorise la synthèse, tout en encourageant l’écrivain à cultiver la recherche lexicale, chère à la génération de la Pléiade. En particulier, les réseaux lexicaux les plus riches chez Garnier sont ici ceux de l’art de la guerre (alarme, armet, brassart, coutelace, cuissot, despouille, enferrer, estoc, estour, garrot, gréve, harnois, occire, pavois, rudache, soudard…), repris en partie de la traduction du langage épique du Roland furieux et en partie fruit d’une recherche personnelle, et le réseau sémantique des sentiments, que Bradamante partage avec les autres pièces du corpus tragique de l’auteur. Ainsi, par exemple, le syntagme «gouffre d’ennuis» (v. 804) prononcé par Roger ne vient pas du roman chevaleresque italien, mais rappelle les nombreuses images des Enfers qui connotent les plaintes lyriques dans Porcie, Cornelie, Antigone ; ou bien le verbe «guarir» (v. 1476) avec ses dérivés relatifs à la réversibilité du mal spirituel, dit par l’ami de Léon, était bien présent dans Hippolyte, ou Marc Antoine ; par contre, dans le Roland furieux il était employé à propos de la folie et des blessures physiques. En revanche, la variété terminologique des termes militaires prononcés par la guerrière Bradamante sert à mettre en évidence son hostilité envers l’homme que sa famille veut lui imposer comme époux, qui est perçu comme un étranger ennemi (acte II, scènes 4 et 6), une attitude qui n’est pas propre au personnage imaginé par l’Arioste.
Plusieurs néologismes et italianismes paraissant chez Garnier viennent de la traduction lyonnaise : de «nocher» (v. 519) ou «destourbier» (v. 1137) à «angelique» (v. 819) et ils sont assortis à des latinismes, comme «indomtable/indomable» (v. 1664). Comme le montre Pascale Mounier à propos de la traduction française de 1544, ces lexèmes étaient encore rares lors de la parution du premier Roland furieux en France ; la diffusion de l’œuvre de l’Arioste a contribué à enrichir la langue française, de même que la vulgarisation des romans de chevalerie français avait contribué à enrichir la langue italienne74.

Quant à l’élégante traduction en vers des quinze premiers chants de l’Orlando furioso par la plume de Jean Fornier (1555)75, il est possible que Garnier l’ait connue, bien qu’il n’y ait pas de correspondances évidentes avec ses propres vers.
Il est vraisemblable aussi que le dramaturge ait connu les autres imitations en vers de l’Arioste publiées dans la période où il travaillait à sa tragicomédie : l’Imitation de la complainte de Bradamant au XXXII. chant de l’Arioste et l’Imitation de l’Arioste au XXXIII. chant de Philippe Desportes contenues dans Les Premieres Œuvres (1573), et le Chant XXXII des plaintes de Bradamant d’Étienne de La Boétie (1571)76. La langue recherchée et archaique de Desportes dans l’imitation des plaintes de Bradamante est caractérisée par les antithèses d’un «chant mortuaire» au ton élégiaque77 et bien que dans la diversité des énoncés, elle pourrait avoir influencé les interrogations introspectives de Roger dans ses monologues lyriques (surtout celui qui est prononcé à l’acte III, scène 5). Quant à la traduction de la plainte de Bradamante par La Boétie, Garnier peut avoir apprécié les nombreuses nuances sémantiques exprimant la souffrance de la jeune femme et en avoir repris ses termes, du «crevecœur» (v. 1153) au «tourment», dans le monologue lyrique où Roger manifeste son profond regret et se sent coupable de la douleur de sa bienaimée (acte IV, scène 2).

Une imitation originale, ou plutôt une création

Garnier a considéré essentiellement les trois derniers chants du poème de l’Arioste (XLIV-XLVI), qui présentent l’épisode de Bradamante et de Roger et la solution heureuse de leur drame, qui permet la célébration de leur descendance illustre, mais le dramaturge a tissé les cinq actes de la tragicomédie en puisant aussi à de différents endroits de sa source. Une place non secondaire est en fait donnée au souvenir du siège sarrasin à Paris (décrit aux chants XIV, XVI, XVII), à la conversion de Roger au christianisme et à son origine mythique troyenne (racontées aux chants XXII, XLI, XXVI et XXXVI), à l’évocation de la victoire de Bradamante contre les maures Ferragus et Rodomont (contenue dans le chant XXXV). Ces emprunts concourent à l’objectif propre de Garnier de valoriser le passé glorieux de la France et de prôner la paix dans un temps ravagé par les violence des conflits internes.
Si on regarde l’ensemble de la tragicomédie et son savant dessin dramaturgique, il apparaît effectivement que la matière de l’Arioste est sélectionnée, fragmentée, déplacée, assemblée et reformulée selon une vision propre à l’auteur catholique français qui place le drame sentimental sur le fond d’une célébration nationale.
Dans la réception du poème de l’Arioste, comme le souligne Rosanna Gorris Camos, les écrivains français ont procédé créativement par une «lecture sélective» qui fragmente le texte et «le transforme par une opération de décodage» et l’emploi d’un «code autre»78
Par son autonomie textuelle face à la source principale - «l’imitation n’est pas textuelle» affirme Cioranescu79-, la réécriture de Robert Garnier peut appartenir à l’ensemble des « imitations libres ».
En 1610, dans son Académie de l’Art poétique, le théoricien Pierre de Deimier avait distingué les «imitations libres», dont le modèle est la Médée de La Péruse, des «imitations attachées», fidèles à leur source. L’imitation libre prend en considération une partie de l’œuvre et non sa totalité et se fonde sur la contamination des sources : ce procédé caractérise l’ensemble de l’œuvre de Garnier80. Toutefois, l’attention à certaines images et au langage poétique de l’Arioste dans la tragicomédie, et aux classiques dans les tragédies, tient de l’autre typologie d’imitation, que Deimier appelle « attachée ». «Par son travail sur les sources, Garnier s’inscrit dans le prolongement de La Péruse : imitation libre, pour l’ensemble, mais associée à une imitation plus attachée pour certains détails ou passages »81. Florence de Caigny relève que Garnier n’applique pas en réalité un programme pour son imitation, animé par la variété des procédés et il parvient à une véritable création.
L’histoire du théâtre a mis en évidence aussi qu’au XVIe siècle «la frontière qui sépare la simple traduction de l’adaptation est bien peu visible, et ainsi les œuvres apparaissaient comme moins originales qu’elles n’étaient»82.

Dans le jeu créatif de cette imitation hybride, naturellement d’autres récits nourrisent l’inspiration de Garnier. Les références littéraires aux entreprises exceptionnelles des chevaliers carolingiens (et à leurs armures magiques), nommés surtout au premier acte en tant qu’exemples de la vertu nationale, nous font penser que Garnier connaissait non seulement les chansons de geste de Roland, deHuon de Bordeaux, d’Aspremonr, mais aussi le poème chevaleresque de Matteo Maria Boiardo, Orlando innamorato (ou L’innamoramnto di Orlando). Jacques Vincent avait traduit en prose française ce récit discontinu (Roland l’amoureux, 1549) qui tressait une toile de fils entre l’épopée, la magie et la narration amoureuse. Une des raisons du possible intérêt pour cet illustre antécédent du chef-d’œuvre de l’Arioste est qu’il avait déjà fondu la matière épique relative à Roland avec la veine légendaire arthurienne et qu’il pouvait ainsi toucher le public français moderne83.

Dans le travail de réécriture et de création, comme le commentaire au texte ci-dessous cherche à montrer, le dramaturge est guidé par sa propre vision du monde. D’abord, il lit à travers la perspective de la Contre-réforme l’antécédent fondamental de l’action : la promesse de mariage entre la chrétienne Bradamante et le converti Roger, célébrée devant des témoins et dont Renaud, le frère de l’héroïne, est le garant moral ; il défend la volonté et liberté de sa sœur, plus précieuse que toute richesse matérielle, au point de souhaiter pour elle une dure vie de bergère ou la mort en guerre plutôt qu’un mariage avec un homme «abhorr[é]» (v. 376, une image reprise par la jeune femme, v. 915-918), ce que Rinaldo, dans le poème, ne fait pas. Garnier donne une valeur de sacralité plus évidente que chez l’Arioste au pacte béni par l’Hermite du rocher, s’approchant ainsi de l’ascétisme du mouvement contre-réformateur84.
Ensuite, Garnier opère une transformation politique dans l’allégorie présente dans l’œuvre de l’auteur italien : il remplace la prédiction détaillée du futur heureux de Ruggiero et de Bradamante et la célébration de la famille d’Este, que la magicienne Melissa avait prononcées au chant III de l’OF (stances 9-62) et qui constituent un noyau symbolique dans l’œuvre-source, par une vision politique centrée sur le destin de l’Europe : les guerres contre les Arabes termineront avec la victoire de la civilisation chrétienne et de l’Empire d’Occident, d’où viendra la garantie de la paix. On perçoit une célébration explicite, non seulement de la nation française, représentée par Charlemagne et ses nobles guerriers, mais de l’Occident, les deux ‘Hespéries’, symbolisée par l’alliance avec la Bulgarie dont Roger devient roi. Dans ce vœu, le public français a pu aisément lire aussi l’espoir d’une pacification interne et la représentation de la fin des guerres civiles85 mais aussi une métaphore du corps mystique de l’église chrétienne, à défendre des ennemis mécréants86.

La réécriture dramaturgique

Les procédés de réécriture de la matière romanesque en un dessin dramaturgique révèlent une connaissance des dynamiques de la scène, que Garnier a pu acquérir non seulement par l’étude personnelle des textes antiques et par l’observation directe de mises en scène professionnelles, mais en occasion de la représentation de ses tragédies entre 1564 et 158187. Ses textes théâtraux, selon Jean-Dominique Beaudin, montrent que «Garnier possède au plus haut point le don de la mise en scène et de la beauté scénique : il imagine le spectacle au moment où il écrit ; il décrit le beau, affectionne l’orchestration», comme par exemple dans les scènes d’ensemble des Ambassadeurs bulgares auprès de Charlemagne88.
L’écrivain, dans son travail de «transmodalisation» d'un genre littéraire à l'autre89, a opéré une sélection importante, avec des changements dans l’ordre des actions et une dialogisation de passages narratifs, l’amplification des parties dialoguées de l’Arioste, mais aussi une réduction du nombre des personnages et l’invention par ailleurs de figures complémentaires, utiles à la création des noyaux dramatiques et au dénouement final. Une transformation importante était également nécessaire, relativement aux lieux représentés ou représentables et surtout à la durée des actions contenues dans les cinq actes90.
Garnier suit d’ailleurs un procédé classique dans la disposition des actions ; Jean de La Taille avait recommandé dans les mêmes années, à celui qui voudrait écrire pour la scène, «de ne commencer à deduire sa Tragedie par le commencement de l’histoire ou du subject, ains vers le milieu ou la fin (ce qui est un des principaux secrets de l’art dont je vous parle) à la mode des meilleurs Poëtes vieux» 91.

Bien des actions qui composent l’histoire du mariage contrasté entre Bradamante et Roger dans l’Orlando furioso ne sont pas représentées sur la scène de la tragicomédie, mais le lecteur/spectateur est censé les imaginer comme se déroulant avant le début de la pièce et entre les actes, au-dehors de la scène. Afin de faciliter la compréhension, Robert Garnier a placé en tête de son texte un long Argument de la tragecomedie qui présente les antécédents (non déductibles des dialogues), et tous les événements, y compris ceux que les cinq actes ne présentent pas.
La comparaison avec le texte de l’Arioste nous amène à comprendre quelles ressources originales ont été mises en place par le dramaturge, dans les limites que le cadre théâtral impose mais aussi dans le but d’offrir une lecture actualisante pour un public français. Nous parcourons les cinq actes mais renvoyons aux notes pour une exploration des points de contact ou des divergences avec la source principale. Entre parenthèses, nous signalons les principales correspondances avec le poème chevaleresque.

Avant le premier acte, des événements essentiels se sont déjà déroulés. Au tombeau de Merlin, Melissa a prédit à Bradamante le futur heureux de la dynastie issue de son mariage avec Roger, vertueux chevalier païen descendant du troyen Hector (OF, III). Roger a promis à Bradamante de se convertir au Christianisme (OF, XXII) pour pouvoir l’épouser ; il se convertit et il est baptisé par un saint hermite qui le sauve d’un naufrage sur une île devant Marseille (OF, XLI). Roger prononce sa promesse sacrée de mariage devant le religieux hermite et les témoins Renaud, Olivier, Roland (XLIV, 9-12, 14). À Paris, en même temps, ignorant l’existence de cette promesse, Aymon et Béatrix ont promis la main de Bradamante au fils de l’empereur Constantin, Léon, prince de Grèce, mais ils attendent le retour de leur fils Renaud, pour conclure les fiançailles (OF XLIV, 12-13).
De son côté, Bradamante pleure en silence, puis demande à Charlemagne de ne la donner en mariage qu’à celui qui la battra dans un combat à l’épée ou dans une joute à cheval ; le roi y consent (OF XLIV, 68-71). Roger, informé du projet de mariage avec Léon, et animé par la jalousie, part pour la Bulgarie en portant non pas ses propres armes, mais l’insigne de la licorne blanche (ancien blason de la maison d’Este), pour combattre en incognito contre les Grecs, enlever à Léon son royaume, le tuer et devenir ainsi le digne gendre d’Aymon (XLIV, 52-56). À Belgrade, les gestes héroïques de Roger sont acclamées par les Bulgares qui le veulent pour roi. Léon aussi admire sincèrement les vertus guerrières de Roger (OF, XLIV, 76-97).

Le premier acte de la tragicomédie a la fonction d’un prologue et il met évidence les noyaux thématiques politique et religieux propres à l’œuvre de Garnier : le roi Charlemagne remercie Dieu pour avoir libéré la France des infidèles et loue sa bonté, en reconnaissant en même temps les fautes de de sa propre nation ; il fait l’éloge de ses paladins et il pense à la reconstruction du pays après le siège sarrasin porté par Agramant contre Paris. Les chevaliers français Bradamante et Roger seront recompensés par leur mariage. Le duc Nymes lui conseille de s’occuper de la justice, s’il veut maintenir la paix, puis il le renseigne du fait que les parents de Bradamante veulent marier leur fille au prince de Byzance, mais Charlemagne pose comme condition que la jeune guerrière épousera qui la vaincra dans un combat.

Le deuxième acte s’ouvre avec les expression d’enthousiasme des parents de Bradamante, qui viennent de promettre Bradamante au fils de l’empereur d’Orient Constantin et trouvent dans cette alliance un avantage non seulement social, mais économique. Béatrix apprend néanmoins à son mari les sentiments que leur fille éprouve pour Roger (qui a une condition trop modeste pour leurs ambitions) et le contenu de l’ordonnance de Charlemagne. Aymon répond par des maximes sur l’autorité paternelle, qui sont une invention de Garnier, sur un ton de comédie. Renaud intervient et il informe son père qu’il a promis solennelement et secrètement en mariage sa sœur à Roger ; cette nouvelle déclenche la colère d’Aymon, qui impose rigidement sa volonté (OF, XLIV, 35-37). Renaud défend la volonté de sa sœur et la sacralité du lien (OF, XLIV, 75 ; l’aspect religieux n’est pas envisagé par l’Arioste).
Béatrix cherche de convaincre sa fille, exprime le rêve grandiose d’une alliance entre l’empire d’Occident et l’empire d’Orient grâce à ce mariage ; puis elle s’indigne, quand Bradamante rappelle l’ordonnance et la met au courant de son vœu (OF, XLIV, 38-47). Mais, face à la douleur de sa fille, elle lui promet d’essayer de convaincre Aymon à approuver l’accord concernant le combat. (Cette séquence est créée par Garnier).

Entre le deuxième et le troisième acte, une série de faits se produit, dans un temps qui dans le roman occupe au moins huit jours. Béatrix fait en sorte que son mari approuve l’ordonnance du roi ; Bradamante est punie par ses parents et enfermée à Rochefort (OF XLIV, 72-73). Elle n’en sortira que pour accompagner ses parents à la cour du roi. En même temps, à Novengrade, Roger est condamné à mort, mis en prison et torturé par les Grecs ; il est libéré par Léon, qui l’accueille chez lui et estime sa valeur, sans connaître son nom. Un pacte d’amitié et de reconnaissance est scellé entre Roger et Léon (OF XLIV, 102-104 ; XLV, 5-20 ; 41-52).
L’ordonnance du roi est diffusée dans tout l’empire d’Occident (OF, LXV, 22-23). Léon en apprend le contenu et, conscient de sa petite valeur guerrière, il prie Roger de combattre à sa place afin de mériter la main de Bradamante ; le chevalier converti accepte par gratitude, mais la mort dans l’âme (OF, LXV, 53-56) ; ils voyagent pour arriver à Paris (OF, XLV, 61-62).

Le troisième acte montre les expressions mutuelles d’amitié entre Léon et Roger qui, une fois resté seul, se plaint de son destin tragique (amplification de OF, XLV, 57-60). Le monologue lyrique de Bradamante, qui ignore que Roger est revenu à Paris, est symétrique à celui de son bien-aimé et il élabore les célèbres stances du texte-source (OF, XLV, 32-40). Léon se présente à Charlemagne, lui rend hommage ; le roi l’encourage à se battre valeureusement. Garnier fait dialoguer directement Léon avec le roi.
La confidente Hippalque et Charlemagne invitent Bradamante à se préparer pour le combat. Bradamante confie à son amie qu’elle est prête à perdre pour éviter le mariage avec le prince étranger qu’elle méprise.
Dans un deuxième monologue lyrique, Roger portant l’armure de Léon est prêt à se faire tuer par sa bien-aimée (amplification de OF, XLV, 64-65). Bradamante, de son côté, se prépare à combattre de toute sa force et reprend l’apologie des chevaliers français (OF, XLV, 70-79).

Une nuit et une journée s’écouleraient entre le troisième et le quatrième acte, à suivre la suite des faits chez l’Arioste. Pendant la nuit, le roi fait dresser la barrière et préparer l’espace pour le combat. Toute la journée suivante est consacrée au duel entre Roger, portant l’armure et l’insigne de Léon, et Bradamante. Roger malgré ses efforts pour ne pas attaquer Bradamante et seulement se défendre, sort vainqueur. Rentré au campement de Léon, et bouleversé, pendant que son ami dort, s’échappe dans la forêt où il rôde sans but. Les bienséances n’ont pas autorisé Garnier à représenter le duel sur la scène.

Un personnage créé par le dramaturge, le noble La Montagne, assume la fonction du messager et rapporte le récit du combat (OF, XLV, 70-81) au début du quatrième acte ; Aymon et à Béatrix l’écoutent avec attention et ils manifestent leur joie pour l’issue. Par une troisième lamentation lyrique, Roger exprime sa décision de quitter sa fiancée et de mourir (OF, XLV, 86-95). Encore en symétrie, Bradamante est profondément affligée d’avoir perdu le combat, et attend le retour de Roger (OF, XLV, 97-101).
Dans son rôle de conseillère sage, Hippalque suggère à Marphise de soutenir les raisons de son frère Roger absent, auprès du roi. (Variante dynamique de Garnier : dans l’OF, c’est Bradamante qui fait convoquer Marphise auprès de Charlemagne pour témoigner de la promesse de mariage sacrée).
Léon, très honoré d’avoir gagné le combat grâce à Roger, rend hommage à la France et loue la valeureuse Bradamante, que Charlemagne est prêt à lui donner comme épouse et que Béatrix est impatiente de voir mariée au prince. Mais survient un coup de théâtre : Marphise prend la parole et rend enfin public l’engagement sacré de Roger envers Bradamante, prononcé devant des témoins. Bradamante par son silence confirme cette vérité. (Of, XLV, 103-107). Charlemagne décide alors d’interpeller le Conseil. (L’action, à alquelle garnier donne un poids particulier, se déroulera dans l’entracte). Ultimatum de Marphise, dans son rôle de deus ex machina : que Léon se batte avec Roger et le gagnant aura la main de Bradamante. Léon exprime son trouble à son confident, Basile, un personnage créé par Garnier. Il pense se faire encore remplacer dans le duel par le vaillant chevalier dont il ne connaît pas encore le nom et il part le chercher (OF, XLV, 115-117).

Les actions non représentées sont décisives pour le dénouement. Entre le quatrième et le cinquième acte, le Conseil du roi juge de la valeur religieuse et juridique de la promesse entre Roger et Bradamante. Roger s’est enfui dans la forêt, où il erre à cheval et à pied, épuisé, voulant se laisser mourir de faim. Léon, en peine, part chercher son ami et le retrouve grâce à la magicienne Melisse ; ils le raniment et le soignent et font retour à Paris. Enfin, l’agnition a lieu, mais non pas sur la scène : Roger révèle à Léon son nom et son identité.

Le dernier acte commence par la continuation du dialogue commencé derrière les coulisses : Roger apprend à Léon qu’il y a un accord de mariage entre lui et Bradamante, mais ne veut pas trahir son amitié, ayant été sauvé deux fois par Léon, qui renonce aussitôt, de sa part, à Bradamante (OF, XLVI, 36-45).
Les Ambassadeurs de Bulgarie cherchent Roger de Rise, que le peuple bulgare a choisi comme roi (OF, XLVI, 49-51 ; XLIV, 77-98). Cette nouvelle fait changer d’avis Aymon et Béatrix, qui approuvent enfin le mariage de leur fille avec Roger, dont la position sociale et le destin sont devenus prestigieux (OF, XLVI, 72).
Léon présente, au roi et aux parents de Bradamante, le chevalier qui l’a remplacé dans le combat ; la révélation de la vérité met encore plus en lumière les qualités de Roger. Léon se consacre ensuite au récit d’exposition qui fait connaître de amnière retrospective les faits de Bulgarie (OF, XLIV, 76-104 ; XLV, 5-20, 40-63, 91-94, 116-117 ; XLVI, 26-45, 61-63). Hippalque rejoint Bradamante chez elle et lui apporte la nouvelle que Roger est vivant, qu’il est à Paris et qu’ils pourront se marier ; d’abord incrédule, la jeune femme remercie ensuite Dieu ; cette expression de foi est originale chez Garnier. (OF, XLVI, 65-66).
Mélisse prédit le futur heureux de la France et de l’Empire d’Occident, qui suivra le mariage entre Bradamante et Roger ; cette ouverture à l’Europe apporte une variation par rapport à la source. Charlemagne ensuite (et non pas Mélisse, à la différence que chez l’Arioste) annonce que les deux héros auront une illustre descendance ; la figure du roi n’est partant jamais marginale dans la pièce. Aymon suggère au roi de marier sa fille Léonor à Léon et le roi consent. Le double final heureux, une invention de Garnier, remplace par une ressource de comédie le final ‘ouvert’ du poème où Roger devait combattre un nouveau adversaire, le fier Rodomont.

La sélection du texte-source, guidée par le souci de l’unité d’action, comporte nécessairement une présentation non complète des personnages principaux ; la pièce se tait sur leur passé et parfois transforme leur caractère. La lecture morale, religieuse et politique que l’auteur fait de l’épisode de l’Arioste motive aussi des changements dans la manière de penser et d’agir de ces figures épiques. Les notes au texte ci-dessous rendent compte de certains décalages. Bradamante, dans les vers de la tragicomédie, est présentée presque exclusivement comme une jeune femme amoureuse, il n’y a pas de récits de ses exploits guerriers, que le poème italien avait pleinement valorisés. Chez Garnier, elle acquiert cependant un caractère plus fort et critique envers les impositions familiales et l’ennemi ‘étranger’ ; elle ne se soumet pas au vouloir de ses parents et exprime une aversion viscérale envers Léon.
Roger, dans ses mots, manifeste uniquement les aspects les plus sensibles et moins héroïques de son caractère, il interroge sa conscience et s’abîme tragiquement dans son cas de conscience, apparemment sans issue; ses gestes guerrières sont racontées et célébrées par les témoins (les Ambassadeurs bulgares et son rival Léon) ; et sa conversion au christianisme, bien qu’elle soit le présupposé de tout le drame, n’est pas représentée, elle est rappelée en bref seulement par Aymon en proie à sa colère. Ce père de comédie, pour remplir son rôle comique, est peint avec des couleurs plus vives.
L’empereur Charlemagne assume une fonction bien plus nette que dans l’Orlando Furioso et comme nous l’avons vu, représente un paradigme de force, un exemple de sagesse politique, nécessaire dans le contexte actuel de la France.


Garnier ne donne d’indications précises ni relativement aux lieux représentés, ni à la durée des actions. Si le récit de l’Arioste transporte librement le lecteur de Paris, où réside Charlemagne, à la petite île du saint hermite où fait naufrage Roger, et de Belgrade, où Roger combat contre les Grecs, à Novengrade où il est emprisonné, jusqu’à la forêt où il s’égare, et du logis militaire parisien de Léon à la maison d’Aymon, Garnier limite les espaces représentés. Les indices présents dans les dialogues font présumer l’idée d’un espace unique divisé en compartiments, une solution encore en vigueur à la fin du XVIe siècle.
Les critiques ne sont toutefois pas concords sur ce point. Selon Raymond Lebègue, «la pièce est conforme aux trois unités» ; la scène de Bradamante représente un espace neutre en plein air, situé à Paris, assez vaste pour permettre aux acteurs de parler «tantôt devant la tente de Léon, tantôt devant la maison d’Aymon (v. 459), tantôt devant le château de Charles» ; il s’agirait, comme pour La Troade, d’un «décor successif» et Jean-Claude Ternaux hypothise une scène formée d’un espace neutre sur lequel donne la demeure du roi92. Marcel Hervier, proche en cela d'Eugène Rigal qui suppose un décor à compartiments, note un nombre plus grand de lieux et il suppose que les scènes se déroulent même à l’intérieur de ces bâtiments : le palais du roi Charlemagne (acte I ; acte IV, scènes 5-6 ; acte V, scènes 2-4, 7), la maison d’Aymon avec ses multiples espaces (acte II ; acte IV, scènes 1, 3 ; acte V, scène 5), la tente ou le logis militaire de Léon (acte III ; acte IV, scène 2), la forêt (acte V, scène 1)93. Marie-Madeleine Mouflard considère le traité de Serlio dans la traduction de Jean Martin, que Garnier connaissait, et qui propose pour la tragicomédie la même architecture qui accueillait les actes des tragédies ; toutefois, le décor propre à la comédie, présentant «des pâtés de maison séparés par des rues conviendrait mieux», selon la chercheuse94.
Une ressource scénique nouvelle est envisagée par Garnier, en relation au genre théâtral mixte qui élabore une matière romanesque riche et articulée, et c’est l’adoption des intermèdes, qui sont censés remplacer les chœurs tragiques à la fin de chaque acte. L’insertion de scènes déclamées, ou musicales, ou dansées était selon l’écrivain indispensable à la perception du passage du temps, et à la vraisemblance. Dans l’Argument de la tragecomedie de Bradamante, il s’exprime ainsi, en : «Et par-ce qu’il n’y a point de Chœurs, comme aux Tragedies precedentes, pour la distinction des Actes : Celuy qui voudroit faire representer cette Bradamante, sera s’il luy plaist adverty d’user d’entremets, et les interposer entre les Actes pour ne les confondre, et ne mettre en continuation de propos ce qui requiert quelque distance de temps». Peu d’exemples existaient, en France, d’œuvres dramatiques comportant des intermèdes, et Garnier en a pu connaître non seulement les textes, mais les témoignages des membres de la Pléiade. Parmi les auteurs de textes d’entremets, il y a en effet Pierre de Ronsard, Jean-Antoine de Baïf, et pour la musique, le compositeur Guillaume Costeley qui avait collaboré avec Garnier pour les chœurs de Porcie95.

On ne dispose pas des informations nécessaires pour savoir si les représentations de Bradamante du vivant de l’auteur et après sa mort aient mis en œuvre cette recommandation, et par quels moyens artistiques. Les données relatives aux mises en scène sont exigues. Mouflard donne comme fortement probable une représentation à Saint-Maxent le 23 juillet 1581, se dissociant ainsi de Cioranescu, et comme possibles des représentations dès 157296. Gustave Lanson doute que la pièce centrée sur le personnage de Bradamante mentionnée par Malherbe dans sa correspondance, en 1611, soit la tragicomédie de Garnier et du même avis sont Cioranescu et Hervier97. Ce qui est certain, est que la tragicomédie eut un grand succès dans la première partie du XVIIe siècle et qu’elle était entrée dans le répertoire des troupes petites comme des grandes, comme le témoigne le souvenir détaillé de la comédienne La Caverne, dans le Le Roman comique de Paul Scarron (1651-1660). La troupe de Valleran-le-Conte, dans son contrat avec le comédien Talmy en 1598, mentionne le nouveau genre de la tragicomédie, et Lebègue hypothise la mise en scène de Bradamante de la part de cette éminente compagnie de l’époque98. La vitalité de la pièce lui a permis de parvenir à la scène contemporaine, grâce par exemple au travail de metteurs en scène comme Jean-Marie Villégier, qui l’a reprise à l’Auditorium du Louvre en 1996 ou Christian Esnay, qui l’a proposée entre 2002 et 2004 de Clermont-Ferrand à Gennevillers99.


Notice

Critères de l’édition.

Le texte que nous présentons correspond à celui que Garnier a publié dans l’édition Mamert Patisson de 1585, qui comporte des variantes stylistiques apportées par l’auteur par rapport à la première édition des Tragédies de 1582, reprise dans l’édition détachée de la pièce la même année. L’édition Pierre Jagourt (Toulouse) de 1588 suit celle de 1585 sauf quelques modifications dans l’orthographe.

Nous présentons la transcription sémi-diplomatique du texte original. L’orthographe a été respectée même dans ses oscillations qui touchent les terminaisons verbales (-és/-ez), les lettres finales (ici/icy, Renaud/Renaut…) et certains signes diacritiques : nous n’avons pas intégré le trait d’union entre le verbe et le pronom sujet ou complément qui le suit lorsque le texte ne le portait pas. Nous avons conservé les majuscules, qui suivent l’usage de l’époque (adjectifs indiquant l’origine géographique) ou qui soulignent l’importance de certains mots.

Les interventions apportées ont été guidées par un souci de lisibilité, de compréhension et de clarté ; nous avons distingué la consonne J de la voyelle I, la voyelle U de la consonne V, distingué par l’accent la préposition ‘à’ du verbe ‘a’ ; l’adverbe ‘là’ de l’article défini, la conjonction’ou’ de l’adverbe ou pronom relatif ‘où’. Nous avons résolu les abréviations non seulement dans les didascalies, en écrivant en entier les noms des personnages, mais nous avons décomposé les voyelles nasales surmontées d’un tilde en un groupe voyelle-consonne (ẽ : en/em, ã : an, õ : on, : ĩ : in), nous avons restitué les digrammes entiers, quand ils étaient remplacés par un tilde (q~ : que…) ou par une lettre suscrite (ex. : vo⁹ : vous) et décomposé la ligature correspondant à la conjonction ‘et’.

Nous avons uniformisé l’emploi des signes diacritiques ayant une valeur grammaticale que le texte, selon l’usage de la fin du XVIe siècle, présente avec des oscillations: le syntagme ‘l’on’, présent aussi dans la forme ‘lon’, a été transcrit toujours par la graphie ‘l’on’, et de même pour le syntagme ‘a-t-il’, parfois imprimé ‘a til’ ou ‘a-til’. Les paratextes en prose ne comportant pas de paragraphes ont été reproduits avec des alinéas afin de les rendre plus lisibles.
Nous avons corrigé les coquilles : au vers 1686, l’édition de référence porte ‘la plus pluspart’ et nous avons restitué ‘la plus part’, leçon présente dans les autres éditions.

Les quatre éditions de la pièce ne portent pas la même ponctuation. Nous avons respecté celle de 1585, mais des modifications ont été apportées lorsque les leçons des autres éditions éclaircissaient mieux le sens de la phrase. Nous avons ajouté des points de suspension dans quelques cas, pour faire comprendre au lecteur l’intention de l’écrivain ; il s’agit de répliques suspendues, incomplètes, où il faut imaginer que le personnage remplace ses mots par des expressions, des actions ou par des gestes (v. 329, 1358).

En considérant que les choix orthographiques et dans la ponctuation auraient pu être faits par les imprimeurs et non par l’auteur, nous n’avons signalé ni les variantes orthographiques, ni les différences de ponctuation ; les variantes considérées dans les notes concernent uniquement le plan lexical, sémantique et stylistique.

Nous citons dans la forme italienne les noms des personnages quand le discours concerne le poème de l’Arioste, Orlando furioso (OF) ou de Boiardo, Orlando innamorato (OI). La forme française est utilisée pour indiquer les personnages des textes français.

Les notes critiques et intertextuelles répondent aux objectifs du projet Bibliothèque Virtuelle des Traductions Théâtrales à la Renaissance et privilégient la comparaison avec l’Orlando furioso de l’Arioste et avec ses premières traductions en français, en mettant en relief les caractères de l’imitation de Garnier, son rapport au texte-source et l’originalité de la pièce française, en relation aux contenus sélectionnés, aux thèmes privilégiés, au style.

Abréviations

Cotgrave: Randle Cotgrave, A Dictionarie of the French and English tongues, Londres, A. Islip, 1611.
Dict. Aca.: Le Dictionnaire de l’Académie françoise, Paris, J. B. Coignard, 1694, 2 vol.
DMF: Dictionnaire du Moyen Français, version 2023 (DMF 2023). ATILF – CNRS et Université de Lorraine.
Godefroy: Frédéric Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous les dialectes du IXe au XVe siècle, Paris, F. Vieweg puis Librairie Emile Bouillon, 1881-1902, 10 vol.
Huguet: Edmond Huguet, Dictionnaire de la Langue française du Seizième Siècle, Paris, Librairie Ancienne E. Champion-Librairie M. Didier, 1925-1966, 7 vol.
La Curne : Jean-Baptiste La Curne de Sainte-Palaye, Dictionnaire historique de l’ancien langage françois ou Glossaire de la Langue françoise depuis son origine depuis son origine jusqu’au siècle de Louis XIV, Niort-Paris, Léopold Favre-Honoré Champion, 1875-1882, 10 vol.
Littré: Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette, 1873-1877, 4 vol.
Nicot: Jean Nicot, Thrésor de la Langue françoyse, tant ancienne que moderne, Paris, David Douceur, 1606.
OF: Ludovico Ariosto, Orlando furioso, édition 1532 (v. bibliographie).
OI: Matteo Maria Boiardo, Orlando innamorato, édition 1495 (v. bibliographie).
RF 1544 : Roland furieux, édition Lyon, chez Sulpice Sabon pour Jehan Thellusson, 1544.
RF 1577 : Roland furieux, édition Lyon, Barthelemy Honorat, 1577.
TLIO: Tesoro della Lingua Italiana delle Origini, dir, Pietro G. Beltrami, Lino Leonardi, (TLIO), Opera del Vocabolario Italiano, CNR, ultimo aggiornamento 22 dicembre 2025, http://tlio.ovi.cnr.it/TLIO/

Table of contents

BRADAMANTE

TRAGECOMEDIE

1. Extraict du Privilege

Par lettres patentes du Roy donnees à Paris le 12 Novembre 1585, signees VALLET, il est permis à Mamert Patisson Imprimeur dudit seigneur, d’imprimer les Tragedies du sieur Robert Garnier Lieutenant general criminel au siege presidial et senechaussee du Maine : Avec defenses tres-expresses à toutes autres Libraires et Imprimeurs de n’imprimer ou faire imprimer separément ou conjointement lesdites Tragedies durant le temps et terme de six ans, sur peine de confiscation desdits livres, despens, dommages et interests, et d’amende arbitraire.

[Page 296r]

2. A MONSEIGNEUR DE CHEVERNY, CHANCELIER DE FRANCE.

Je ne vous presente pas ces vers, Monseigneur, pour en penser honorer vostre illustre nom, car au contraire je pretens les authoriser de luy, estimant que ce leur seroit une honte de se vanter avoir esté nez sous vostre siecle, et ne pouvoir testifier aux races à venir (si daventure ils peuvent donner jusque là) qu’ils ayent onques esté cogneuz et gratifiez de vous, qui souverain directeur de la justice de France, ne dedaignez au milieu de tant d’affaires de poix 101(dont vostre esprit capable de toutes [Page 296v] choses grandes est journellement chargé) de recueillir de bon œil et favoriser ceux qui se vont avoüant d’Apollon. Et c’est pourquoy je vous puis icy veritablement protester, que si vos vertus fussent moindres, vostre qualité plus basse, et qu’il n’y eust eu telle moisson et fertilité d’excellens poëtes aupres de vous, plus dignes que moi pour appliquer leur industrieux labeur à si honorable sujet, je m’y fusse offert en toute allaigresse et asseurance.
Mais comme ce n’est ma particuliere profession, et que je me suis desja depuis tant d’annees retiré de la hantise et communication des Muses, esloigné de leur saint Parnasse: aussi ne me senté-je avoir que bien petite part en leurs graces, et telle que je n’ay occasion de m’en beaucoup preva- [Page 297r]loir. Si est-ce que pour le respect, obeïssance et service que je vous doy, comme au principal chef de nostre vacation Judiciaire, et auquel nostre Roy102 entre autres choses de tout temps commis la balance de sa Justice, je ne sembleray faillir par une trop sotte presomption et temeraire outrecuidance, si tel et si peu que je suis, je m’offre et consacre aussi devotieusement à vous, que si j’estois de plus grande estime et valeur. M’asseurant que vostre debonnaireté ne me refusera, bien que du tout inutile, en ceste humble submission : ains sera d’autant plus incitee à me vouloir continuer son ancienne bienvueillance.103.
Vostre tres-affectionné serviteur R. GARNIER.

[Page 297v]

3. ARGUMENT DE LA TRAGECOMEDIE DE BRADAMANTE

Apres que les Sarasins furent rompus et chassez devant Paris, Roger embarqué avec autres Princes restez de l'armee, est surpris de tourmente en la mer d'Afrique. Les hommes et vaisseaux abysmez, il se sauve à naige sur un rocher, auquel il habitoit un vieil Hermite, qui l'adveritist de son salut, et luy fait recongnoistre Jesus-Christ. Roland, Olivier, et Sobrin y arrivent avec Renaut au retour du conflict de Lipaduse104: resjouis de la rencontre de Roger et de sa conversion à nostre Foy, ils accordent mariage entre luy et Bradamante, laquelle il aimoit par mutuelle affection. Et tous ensemble abordez en France, s’acheminent à la Cour, où ils trouvent les Ambassadeurs de Constantin Empereur de Grece, envoyez pour negotier le mariage de Bradamante et de Leon son fils, que le pere et la mere desiroyent avoir pour gendre. Et pour-ce ne vouloyent point ouir parler de Roger, simple chevalier. Dequoy de-[Page 298r] mesurément indigné et enflambé de colere contre Leon et son pere, comme estans cause de son mespris, part secrettement de la Cour au desceu mesme de sa sœur Marphize, tres-belliqueuse damoyselle : et à fin de n’estre cogneu, change le blason de ses armes, et sur son escu fait peindre une Licorne blanche105.

Il se delibere donner jusques en Grece pour tuer Leon, et despouiller Constantin de son Empire, tant à fin de s’oster cet empeschement là, que pour se rendre plus respectable vers Aymon, estant qualifié du nom d’Empereur. Il arrive à Belgrade sur le poinct que les armes des Grecs et des Bulgares s’alloyent choquer. Et voyant que dés le commencement de la charge, le Roy Vatran 106 mort, ses gens estoyent rompus, et chaudement poursuivis par les Grecs, il se met à donner dedans leurs troupes de toute sa puissance. Il en fait trebuscher un grand nombre, et entre autres le nepveu de l’Empereur. Ce qui fait prendre cœur aux Bulgares, qui sous la faveur de cet incogneu repoussent bravement leurs ennemis, avec grande occision. Retournez de la chasse le prient unanimement d’estre leur Roy : ce qu’il refuse, et passe outre en intention d’executer son dessein. Il arrive dés le soir à Novengrade 108, où recongneu et decouvert au gouverneur, il est pris et devalé en une basse fosse, et y est retenu quelque temps, attendant son execution de mort.

Leon qui l’avoit veu avec admiration combattre son ar- [Page 298v] mee et faire tant de beaux faits d’armes, entendant qu’on le vouloit faire mourir, esmeu de pitié, se resoult de le sauver. Et à ceste fin s’estant fait secrettement introduire de nuit és prisons, il l’en retire et le meine en son logis. Mais incontinent apres, ayant entendu avoir esté publié par toutes les terres de l'empire d’Occident, que quiconque voudroit espouser Bradamante devoit la conquerir à force d’armes combatant avec elle pair-à-pair, s’advisa de mettre en jeu son chevalier. Et de faict le supplia de vouloir pour luy et sous ses armes entrer contre elle en combat, s’asseurant de la vaincre par sa vertu107. Ce que Roger ne luy osa refuser, pour les fraisches obligations qu’il avoit sur luy.

Sur cette fiance ils s’acheminent en France, où Leon se presente à Charlemagne, qui fait trouver Bradamante. Elle, pour se developer des importunes poursuittes des Ambassadeurs de Leon, s’estoit auparavant advisee d’impetrer de l’Empereur ceste declaration : presumant que Leon ny autre Seigneur chrestien, fors Roger seul, ne la pourroit conquerir. Roger, contraint par la force de ses promesses, entre en lice avec extreme regret, couvert des armes Imperiales, comme s’il eust esté Leon. Il combat et surmonte Bradamante, puis se retire saisi de merveilleuse tristesse. Il monte sur son cheval et entre au fond d’un bois pour s’y confiner.

Leon d’autre part joyeux de sa victoire va demander Bradamante à Charlemagne, la- [Page 299r] quelle se trouvoit en une extreme anxieté et perturbation d’esprit. Marphise maintient qu’elle avoit promis mariage à son frere Roger, et qu’elle ne pouvoit avoir Leon: que s’il y pretendoit droict, qu’il falloit qu’il se batist avec son frere, et que le victorieux l’auroit sans contredict. Leon appuyé sur la valeur de son chevalier, accepte le party. Mais retourné au logis il entend qu’il s’en est allé : dont infiniment desplaisant et en merveilleuse perplexité, à cause de sa promesse, se met avec ses gens à le chercher. Il le trouve dans ce bois, faisant de pitoyables regrets, pour son infortune. Leon le prie de luy decouvrir l’occasion de son mal. Il se declare estre Roger, et s’estre expres acheminé de la Cour pour le tuer : qu’il est resolu de ne vivre plus, apres s’estre à son occasion privé de sa maistresse. Luy estonné de ceste nouvelle, le console, luy remet et resigne sa dame, et promet se deporter de la poursuivre.

Et par ce moyen il le rameine et le presente à l’Empereur, auquel il fait ce discours en presence des Princes et Seigneurs qui en sont fort resjouis. A l’instant arrivent les Ambassadeurs de Bulgarie qui racontent à Roger que le pays l’a esleu pour Roy, et le prient d’en vouloir approuver l’election, et aller recevoir la couronne. Ce que entendant Aymon et Beatrix luy accordent tres-volontiers le mariage de leur fille, laquelle advertie de cet heureux et inesperé succez, en reçoit une indicible allaigresse. Charlemagne [Page 299v] baille sa fille Eleonore à Leon, et le fait son gendre. Ce suject est fort amplement discouru par l’Arioste depuis le quarantetroisieme chant jusques à la fin de son livre : fors pour le regard de la fin adjoustee par l’autheur.

Et par-ce qu’il n’y a point de Chœurs, comme aux Tragedies precedentes, pour la distinction des Actes : Celuy qui voudroit faire representer cette Bradamante, sera s’il luy plaist adverty d’user d’entremets, et les interposer entre les Actes pour ne les confondre, et ne mettre en continuation de propos ce qui requiert quelque distance de temps.


4.

ENTREPARLEURS

[Page 300r]

5. BRADAMANTE, TRAGECOMEDIE


6. ACTE I. SCENE I.

6.1.

Charlemagne

CHARLEMAGNE
Les sceptres des grands Rois viennent du Dieu supréme,
C’est luy qui ceint nos chefs d’un royal diadéme113,
Qui nous fait quand il veut regner sur l’Univers,
Et quand il veut fait choir nostre empire à l’envers.
Tout depend de sa main, tout de sa main procede,
Nous n’avons rien de nous, c’est luy qui tout possede,
Monarque universel, et ses commandemens
Font les spheres mouvoir et tous les elemens.
Il a mis sur mon chef la Françoise couronne,
Il a fait que ma voix toute la terre estonne,
Et que l’Aigle Romain perche en mes estendars,
Guide les escadrons de mes vaillans soudars.
L’Itale m'obeit, la superbe Alemagne,
Et les Rois reculez de l’ondeuse Bretagne.
[Page 300v]
Ma courageuse France est pleine de guerriers,
Dont les faits ont acquis mille et mille lauriers,
Renommez par le monde autant qu’un preux Achille :
La Grece n’en eut qu’un, et j’en ai plus de mille.
Quel Mars fut onc pareil en force et en renom,
Quelque Dieu qu’il peust estre, à la race d’Aymon ?
A Roland l’invincible, à qui Dieu favorable
Naissant a composé le corps invulnerable ?
Quel est un Olivier, un Griffon, Aquilant ?
Combien est un Astolphe et un Ogier vaillant ?114
Un Huon, un Mambrin115, et mille autres encore
Aux armes indomtez, dont ma France s’honore,
Comme d’astres luisants en une espoisse nuit,
Quand le Soleil doré dessous les ondes luit ?
C’est toy moteur du Ciel, qui la force leur donnes,
Pour estre de ta loy les solides colonnes ;
C’est toy qui fais florir ces braves Paladins,
Pour sous ton estendart rompre les Sarasins,
Ennemis de ton nom, pour l’Eglise defendre,
Qu’ils veulent par le fer Mahumetique rendre.
Ils ont domté l’Asie et l’Afrique, courans
De rivage en rivage, ainsi que gros torrens
Qui tombent en Avril des negeuses montagnes,
Et passent en bruyant à travers les campagnes :
Rompent tout, faucent tout, arrachent les ormeaux,
Entrainent les Bergers, leurs cases et troupeaux.
Ainsi ces Mecreans debordez de leur terre
Ont couru, fourragé comme un trait de tonnerre116,
La blatiere Lybie, et l’Asie, où les yeux
Du Soleil sont fichez en remontant aux cieux.
Ils avoyent traversé les ondes Herculides117,
[Page 301r]
Et chassé Jesus-Christ des terres Iberides :
Si que les riche Tage au beau sable doré,
Voyoit au lieu de luy Belzebut adoré.
O Dieu, nostre vray Dieu, qu’il fallut que nos peres
Eussent bien attisé tes dormantes coleres,
T’eussent bien irrité d’execrables forfaits
Pour monstrer de ta main de si sanglants effets !
Pour nous assujettir à ceste gent Payenne,
Et souffrir profaner ton Eglise Chestienne,
Pour qui en corps mortel du ciel tu descendis
Et lavant nos mesfaits, ton sang tu respandis !118
Toy, Dieu de l’Univers, dont la dextre divine
A basti, a formé ceste ronde machine,
Sans forme et sans matiere, et sans object aucun119,
Sans outils, sans secours que de toy, qui n’es qu’un120.
Ils ne furent contans d’asservir les Hespagnes,
Mais des hauts Pyrenez franchirent les montagnes,
Et en tourbe innombrable ouvrirent les destroits
Des grands rochers moussus qui s’eslevent si droits.
Ils descendent au bord, où la viste Garonne
Courant dans l’Ocean en ses vagues bourdonne;
Et, jurez ennemis, font execrable vœu
De faire tout passer par le glaive et le feu.
Celuy pourroit nombrer les celestes lumieres,
Les raisins de l’Automne, et les fleurs printanieres,
Qui auroit peu compter les scadrons aguerris121,
Qui avec Agramant122 vindrent devant Paris ?
Ils couvroyent de leurs rangs la poudroyante plaine,
Leurs chevaux espuisoyent les claires eaux de Seine ;
L’air resonnoit de cris, les bataillons pressez
Mouvoyent de toutes parts de picques herissez ;
[Page 301v]
Le troupeau baptisé, tapy dedans la ville,
Ainsi que de moutons une bande imbecille,
Retiree en un parc de trois loups assailli123,
Souspiroit vers le ciel d’un courage failli.
C’estoit fait de la France et de toute l’Europe,
Nous estions le butin de l’infidelle trope,
La sainte loy de Christ delaissoit l’Univers,
Si Dieu n’eust dessur nous ses yeux de grace ouvers,
Et pitoyable pere en nostre mal extreme
N’eust à nostre secours levé sa main supreme124.
Comme une mere tendre à son enfant petit,
Apres l’avoir tancé pour quelque sien delit,
Le voyant larmoyer de pitié se transporte,
Le baise, le mignarde, et son dueil reconforte ;
Ainsi son peuple ayant nostre Dieu chastié
De ses nombreux mesfaits, il en a prins pitié,
A regardé ses pleurs au milieu de son ire,
Et piteux n’a voulu le voir ainsi destruire.
Il a levé le bras de foudres rougissant,
A froncé le sourcy, le courroux pallissant
A son cœur embrasé, la fureur indomtee
Luy est soudainement dans les naseaux montee,
Il a noirci le ciel de nuages espois,
Et comme un tourbillon a desserré sa voix.
L’ocean en fremit, la terre en trembla toute,
Et du ciel estonné branla l’horrible voûte :
Au cœur des ennemis la frayeur descendit,
L’allaigresse et la force aux nostres il rendit125.
L’Angleterre s’arma, l’Escossoise jeunesse
Au sang nous ralluma l’antique hardiesse.
Renaud, ains nostre Hector, conducteur du secours
[Page 302r]
Les fit en grand carnage abandonner nos tours ;
Ils se mirent en route, et la campagne verte
Se veit incontinent de sang Payen couverte126.
Ils ont quitté la France, et cuidant par les flots
Tromper la main de Dieu qui fondoit sur leur dos,
Ont esté devorez des ondes aboyantes1,
Si que rien n’est resté de ces troupes mechantes2.
Marsille dans l’Espagne a retiré son camp ;
Mais Agramant, Sobrin, et le Roy Serican127,
Reliques du naufrage, ayant appris la perte
De l’Empire Africain, et le sac de Biserte,
Ont dedans Lipaduse attiré par desfis
Olivier et Roland, qui les ont desconfis.
Ore il faut louer Dieu de si belle victoire,
Et à sa seule grâce en addresser la gloire.

6.2. SCENE II.


Charlemagne, Nymes.

CHARLEMAGNE
Nous contenterons-nous de les vaincre à demy?
NYMES
Ne vous suffist-il pas de chasser l’ennemy ?128
CHARLEMAGNE
Ce ne m’est pas assez de defendre ma terre.
NYMES
Que demandez-vous plus que d’achever la guerre ?
CHARLEMAGNE
Un empereur romain ne se peut dire avoir
Pour chasser un barbare assez fait de devoir,
Qui pourra retourner avec nouvelle force.
NYMES
Son malheureux succez ne luy sert pas d’amorce,
Pour franchir de rechef les rochers Pyrenez,
Et repiller encor nos champs abandonnez.
[Page 302v]
CHARLEMAGNE
Agramant est occis, le Roi de Barbarie,
Gradasse et Mandricart, honneur de Tartarie129 ;
Roger a delaissé sa detestable loy,
Comme sa sœur Marphise et Sobrin le bon Roy130 ;
Mais le fier Rodomont, Ferragus et Marcille131,
Valeureux combatans, et mille autres, et mille,
Que l’Espagne et l’Afrique ont nourris, ne sont pas,
Semence de grands maux, trebuschez au trespas132.
NYMES
Ils sont assez puissans pour leurs terres defendre,
Mais non pas pour oser contre vous entreprendre,
Pour la France assaillir, mere des Chevaliers,
Mere des bons soudars, qu’elle enfante à milliers133.
CHARLEMAGNE
Nous avons veu sur nous l’Espagne et la Libye134,
Mais non les estendars de l’ardante Arabie,
Non les Soldans d’Egypte, et les Rois mecreans
Qui foulent les sablons des bords Cyreneans.
NYMES
Ceux-là trop esloignez de nos Chrestiennes terres
Ne viendront pas icy nous rallumer des guerres :
Laissez-leur lamenter leur funebre accident,
Et vostre aage en plaisirs esbatez ce pendant.
CHARLEMAGNE
Il nous faut rebastir nos Eglises rompues135,
Où se sont par sur tout leurs cruautez repues,
Rebastir nos citez de murailles et tours,
Repeupler de paisans nos villages et bourgs136.
NYMES
Il vous faut rappeller les vertus exilees,
Et les faire honorer, les ayant rappelees.
CHARLEMAGNE
Nos peuples sont beaucoup par la guerre esclaircis,
Mais les vices au lieu sont beaucoup espessis.
NYMES
C’est l’office d’un Roy d’en purger sa contree :
»Inutile est la Paix sans sa compagne Astree137.
Vous devez en repos vos peuples maintenir,
[Page 303r]
Et de severes loix leurs offenses punir.
CHARLEMAGNE
Je veux recompenser un chacun de ses peines,
Estrangers, citoyens, soldats et Capitaines:
Bradamante et Roger sous un amour égal
Conjoindre ensemblement d’un lien conjugal.
NYMES
Aymon ne le veut pas, preferant l’alliance
De Leon heritier des sceptres de Bysance138.
CHARLEMAGNE
Mais si de la combatre il n’avoit le pouvoir,
Selon mon ordonnance il na sçauroit l’avoir139.
NYMES
Donc comme il falloit vaincre à la course Atalante140,
Il faut qu’on puisse vaincre au combat Bradamante.

6.3. ACTE II. SCENE I.

6.3.1.

Aymon, Beatrix.

AYMON
Le party me plaist fort.
BEATRIX
Aussi fait-il à moy141.
AYMON
J’en suis tout transporté.
BEATRIX
Si suis-je par ma foy.
AYMON
Ce que je prise plus en si belle alliance,
C’est qu’il ne faudra point desbourser de finance142.
Il ne demande rien.
BEATRIX
Il est trop grand seigneur.
Qu’a besoing de nos biens le fils d’un Empereur ?
AYMON
Ce nous est toutefois un notable avantage
De ne bailler un sou pour elle en mariage;
Mesmement aujourdhuy qu’il n’y a point d’amour,
Et qu’on ne fait sinon aux richesses la cour.
»La grace, la beauté, la vertu le lignage
»Ne sont non plus prisez qu’une pomme sauvage.
»On ne veut que l’argent ; un mariage est saint,
»Est sortable et bien fait, quand l’argent on estreint.
[Page 303v]
O malheureux poison!
BEATRIX
Et qu’y sçauriez-vous faire ?
Faut-il que pour cela vous mettiez en colere ?
C’est le temps du jourdhuy.
AYMON
C’est un siecle maudit.
BEATRIX
Mais c’est un siecle d’or, comme le monde vit.
»On a tout, on fait tout pour ce metal estrange,
»On est homme de bien, on merite louange,
»On a des dignitez, des charges, des estats,
»Au contraire sans luy de nous on ne fait cas.
AYMON
Il est vray : mais j’ay veu au temps de ma jeunesse
Qu’on ne se gesnoit tant qu’on fait pour la richesse.
Alors, vrayment alors, on ne prisoit sinon
Ceux qui s’estoyent acquis un vertueux renom,
Qui estoyent genereux, qui monstroient leur vaillance
A combatre à l’espee, à combatre à la lance.
On n’estoit de richesse, ains de l’honneur épris :
Ceux qui se marioyent ne regardoyent au prix.
BEATRIX
Le bon temps que c’estoit !
AYMON
Leon le represente,
Qui pour la seule amour recherche Bradamante.
BEATRIX
Voire, mais j’ay grand peur qu’elle ne l’aime pas.
AYMON
Pourquoy ? qui la mouvroit? est-il de lieu trop bas ?
N’est-il jeune et gaillard ? n’est-il beau personnage?
Il faut qu’il soit vaillant et d’un brave courage,
Aux combats resolu, d’estre avecque danger
Venu du bord Gregeois sur ce bord estranger,
Ne craignant d’esprouver son adresse guerriere
Avecques Bradamante aux armes singuliere.
BEATRIX
Il est vray : mais pourtant ne sçavez-vous pas bien
Que Roger est son ame, et sa vie et son bien ?
Qu’elle n’aime que luy, que pour n’estre contreinte
D’estre par mariage à un143 autre conjointe,
Elle a faict tout expres par le monde sçavoir,
[Page 304r]
Que quiconque voudra pour espouse l’avoir,
Doit la combatre armee, estimant qu’il n’est homme
Dans l’Empire de Grece et l’Empire de Romme144,
Fors son vaillant Roger, qui ne doive mourir,
Si avecques le fer il la veut conquerir ?
Or j’aurois grand douleur que ce genereux Prince
Venu pour son amour de lointaine province,
Sa vie avanturast, ses forces ne sçachant,
En la voulant combattre avec le fer tranchant ;
Qu’au lieu d’une maistresse il trouvast la mort dure,
Et que son lict nopçal fust une sepulture.
Ce seroit grand pitié !
AYMON
Je ne veux point cela.
BEATRIX
Il ne sçauroit l’avoir sans ceste espreuve-là.
AYMON
Pourquoy ne sçauroit-il ? ne le puis-je pas faire ?
BEATRIX
Non, parce que du Roy l’ordonnance est contraire.
AYMON
Le Roy ne l’entend pas, je l’iray supplier
De revoquer la loy qu’il a fait publier.
BEATRIX
»C’est chose malaisee, un Prince ne viole
»Les Edicts qu’il a faits, il maintient sa parole.
AYMON
Voire en chose publique, et qui est de grand poix101;
Mais en chose privee on change quelquefois.
Charles luy a permis ce combat dommageable,
Estimant pour le seur que je l’eusse agreable145.
Autrement ne l’eust fait, sçachant bien le pouvoir
Que dessur ses enfans un père doit avoir.
BEATRIX
Encore, mon amy, faudroit premier entendre
Si le party luy plaist, que de rien entreprendre :
Car je crains que Roger soit en son cœur encré 146.
AYMON
Veut-elle ce Roger avoir contre mon gré ?
BEATRIX
Je pense que nenny, elle est trop biennv249 nourrie.
AYMON
Si elle l’avoit faict ?
BEATRIX
J’en serois bien marrie.
[Page 304v]
AYMON
Il luy faut des amours, il luy faut des mignons148,
Il faut qu’à ses plaisirs nos vouloirs contraignons.
Quel abus, quel desordre, ah !
BEATRIX
Et qu’y sçauriez-vous faire ?
C’est jeunesse149.
AYMON
C’est mon : un aage volontaire150.
BEATRIX
Si151 ne devons nous pas contraindre son desir.
AYMON
Si ne doit elle pas en faire à son plaisir.
BEATRIX
La voudriez-vous forcer en un si libre affaire ?
AYMON
»Elle doit approuver ce qui plaist à son père.
BEATRIX
»L’amour ne se gouverne à l’appetit d’autruy152.
AYMON
»L’on ne peut gouverner les enfans d’aujourd’huy.
BEATRIX
»S’il n’y a de l’amour ils n’auront point de joye.
AYMON
»L’amour sous le devoir des mariages ploye.
BEATRIX
»Rien n’y est si requis que leur contentement.
AYMON
»Rien n’y est si requis que mon consentement.
BEATRIX
Je ne veux contester, mais pourtant je puis dire
Que trop vous ne devez son amour contredire.
J’aimerois mieux qu’elle eust un simple chevalier
Qui fust selon son cœur, que de la marier
Contrainte à ce monarque, encor qu’en sa puissance
Il eust l’empire Grec et l’empire de France.
Je vay parler à elle, et feray si je puis
Qu’elle me tirera des peines où je suis,
Se depestrant le cœur des laqs153 d’une amour fole,
Pour libre aimer Leon que son amour affole.
Dieu me soit favorable, et me face tant d’heur
Que je la puisse induire à changer son ardeur !
Mais las ! voyla mon fils honneur de nostre race154,
L’invincible Renaud des guerriers l’outrepasse!
Il va trouver Aymon, las ! pauvrette je crains
Qu’il ait autre dessein que ne sont nos desseins.
[Page 305r]
Il aime ce Roger. Que maudite soit l’heure,
Avolé, que tu vis ceste belle demeure.
Je serois trop heureuse, et ores le Soleil
Ne verroit rien qui fust à mon aise pareil
Sans toy sans toy, Roger, qui fraudes mon attente
Privant du sceptre Grec ma fille Bradamante.

6.3.2. SCENE II.


Renaud, Aymon, La Roque.

RENAUD
Quoy? monsieur, voulez-vous forcer une amitié ?
Estes-vous maintenant un père sans pitié ?
Qui vueillez Bradamante, une fille si chere,
Bannir loin de vos yeux, et des yeux de sa mere,
Pour malgré son vouloir, qu’elle ne peut changer,
La donner pour espouse à ce prince estranger ?
Elle ne l’aime point, et qu’y voudriez vous faire ?
»Vous sçavez que l’amour est toujours volontaire:
»Il ne se peut forcer, c’est une affection
»Qui ne se domte point sinon par fiction.
»Le cœur tousjours demeure en sa libre franchise,
»Mais le front et la voix bien souvent le desguise155.
Ne la contraignez point, vous seriez à jamais
Fasché156 de luy voir faire un mesnage mauvais.
AYMON
Qui te fait si hardy de me venir reprendre ?
Penses-tu que de toy je vueille conseil prendre ?
De quoy t’empesches-tu ? me viens-tu raisonner ?
Et quoy ? qui t’a si bien appris à sermonner ?
O le brave cerveau!157
RENAUD
Ce que je viens de dire
N’est pas pour vous prescher ny pour vous contredire.
AYMON
Pourquoi donc ? qui te meut ?
RENAUD
C’est pour vous declarer
[Page 305v]
Ce que probablement vous pouvez ignorer.
AYMON
Et quoy ?
RENAUD
Que Bradamante ailleurs a sa pensee.
AYMON
Cela ne rompra pas ma promesse passee.
RENAUD
Quoy ? l’avez-vous promise ?
AYMON
Ouy bien.
RENAUD
Sans son vouloir ?
Et s’il est autre ?
AYMON
Et puis, le mien doit prevaloir :
Je cognois mieux son bien que non pas elle mesme158.
RENAUD
Luy voulez-vous bailler un mari qu’elle n’aime ?159
AYMON
Pourquoy n’aimeroit-elle un fils d’un Empereur,
Qui est jeune et dispost, qui a de la valeur,
Qui est beau, qui est sage, et qui modeste égale
Nostre qualité basse à sa grandeur royale?
Depuis la froide Thrace, estendue en desers,
Il a tant traversé de terres et de mers
Pour avoir son amour, qui pas le merite,
Et qu’il soit moqué d’elle apres telle poursuitte ?
Qu’elle ne l’aime point ? qu’elle n’en face cas,
Non plus que s’il estoit issu d’un peuple bas ?
»Elle est par trop ingrate. Une amour avancee
»Doit d’une amour pareille estre recompensee.
O siecle depravé! non non, Renaut, dy luy
Que je veux et me plaist qu’il l’espouse aujourdhuy,
Autrement... Mais possible, en vain je me colere,
Et peut estre en cela ne me voudroit desplaire
Non plus qu’en autre chose, elle a le naturel
Trop bon pour emouvoir le courroux paternel.
RENAUD
Monsieur, mais voulez-vous que son ame contreinte
D’un lien conjugal soit à un homme estreinte,
Qui luy rebousche au cœur160, et qu’en piteux regrets
Elle traine ses jours sur les rivages Grecs ?
Voulez-vous que de nuit, quand le sommeil se plonge
[Page 306r]
Dans ls yeux d’un chacun, que la douleur la ronge ?
Qu’en pleurs elle se bagne ? et n’ose toutefois
Pour librement gemir developer sa voix ?
Que si sa longue peine en pesanteur assomme
Son ame allangouree, inaccessible au somme,
Et que de ses bras gours elle touche en dormant
Le corps de son espoux, ainçois de son tourment,
Elle tressaille toute (ainsi qu’une Bergere
Qui en son chemin trouve une noire Vipere)161
Que frayeur elle en ait, et retire soudain
Des membres odieux son imprudente main ?
Que quand il la tiendra cherement embrassee,
Elle se pense alors d’un serpent enlacee ;
Tant elle aura d’horreur d’estre serve en ce point
D’un importun mary, qu’elle n’aimera point ?
AYMON
»L’amour tousjours se trouve aux esbats d’Hymenee162.
RENAUD
»L’on voit de maint Hymen la couche infortunee,
Quelle future amour pourrez-vous esperer
D’un nopçage forcé ? c’est bien s’avanturer,
C’est bien mettre au hazard une jeune pucelle,
C’est bien, hélas ! c’est bien ne faire conte d’elle.
AYMON
Sçauroit-on la placer en un plus digne lieu ?
RENAUD
Leon ne luy est propre, ores qu’ and ores qu’il fust un Dieu.
AYMON
Et que luy faut-il donc ?
RENAUD
Un mari qui luy plaise,
Et avecque lequel elle vive à son aise163.
AYMON
Elle est bien delicate en son affection.
RENAUD
En la vostre on ne voit que de l’ambition.
AYMON
Que tu es reverend !
RENAUD
J’ay plus de reverence
Et Bradamante aussi, que vous de bien-vueillance.
AYMON
Je sçay mieux que vous deux quel espous il luy faut.
RENAUD
Voire pour l’elever, pour la mettre bien haut.
[Page 306v]
J’aimerois mieux, ma sœur164, que la mort violente
Vous eust percé le cœur d’une darde poignante,
Qu’une lance Arabesque eust ouvert vostre flanc,
Et de vostre poitrine eust espuisé le sang
Morte sur un gueret estendue en vos armes165,
Entre les corps muets d’un millier de gendarmes,
Que de vos durs parens l’outrageuse rigueur
Vous forçast d’un mari qu’abhorre vostre cœur.
Que fussiez-vous plustost une fille champestre,
Conduisant les Taureaux, menant les Brebis paistre
Par les froideurs d’Hyver, par les chaleurs d’Esté,
Roulant vos libres jours en libre pauvreté166 ;
Vous seriez plus heureuse, et vostre dure3 vie
De tant de passions ne seroit poursuivie,
»Car rien n’est si cruel que vouloir marier
»Ceux qu’un semblable amour ne peut apparier.
Pensez-y bien, monsieur : c’est un fait reprochable,
Vous en serez un jour devant Dieu responsable.
AYMON
O le bon sermonneur ! l’Hermite du Rocher
T’a volontiers appris à me venir prescher.
RENAUD
Je ne vous presche point, mais ce devôt Hermite
Qui au milieu des flots sur une Roche habite,
Par lequel fut Sobrin et Olivier guary,
Fut d’advis que Roger de ma sœur fust mary168;
Et lors comme si Dieu par la voix du Prophete
Nous eust dit qu’il voulust ceste chose estre faitte,
Nous l’approuvasmes tous, Roger s’y accorda,
Et sous ceste esperance en France il aborda167.
Le voudriez-vous tromper?
AYMON
Arrogant, plein d’audace,
Oses-tu proferer ces mots devant ma face ?
Que tu l’as accordee? Impudent, eshonté!169
[Page 307r]
RENAUD
Mais cet accord est fait sous vostre volonté.
AYMON
Il ne m’en chaut: et puis, traittes-tu d’alliance
Pour ma fille sans moy? As-tu ceste puissance?
RENAUD
Je sçavois qu’agreable elle auroit le parti.
AYMON
Mais pourquoy n’en estoy-je aussi tost adverti?
RENAUD
Il est encore temps.
AYMON
Ores que j’ay promesse
Avecque Constantin le monarque de Grece!170.
RENAUD
Une telle promesse obliger ne vous peut,
Si ma sœur Bradamante approuver ne la veut.
AYMON
»Un enfant doit tousjours obeir à son pere.
RENAUD
»S’il va de son dommage il ne le doit pas faire.
AYMON
»Sur ses enfans un pere ha toute authorité171.
RENAUD
»Quand leur bien il procure et leur utilité.
AYMON
Est-il pere si dur qui leur perte pourchasse?
RENAUD
Je croy qu’il n’en est point qui sciemment le face172.
RENAUD
Qu’est-ce donc que tu dis?
AYMON
Que vous devez sçavoir
Le vouloir de ma sœur devant que de la pourvoir.
Peut estre son desir ne se conforme au vostre,
Vous serez d’un advis qu’elle sera d’un autre,
Que son cœur languira dans les yeux d’un amant,
Qui en repoussera tout autre pensement173;
Si bien que cest amour occupant sa poitrine
Il ne faut qu’un second pense y prendre racine.
L’authorité d’un pere, et d’un Prince et d’un Roy
Ne sçauroit pervertir ceste amoureuse loy.
Ne la forcez donc point, de peur qu’estant forcee
Un espoux ait le corps, un ami la pensee :
Ce qui produit tousjours un enfer de malheurs,
Plein d’angoisse et d’ennuy, de soupirs et de pleurs ;
Par qui vostre vieil aage en sa course derniere
Ne verroit qu’à regret la celeste lumiere,
[Page 307v]
Ennuyé de ce monde, au lieu que de vos jours
Les termes nous devons vous faire sembler courts.
Ne la gesnez donc point, ains consacrez sa vie
À Roger, dont elle est l’amante et l’amie.
AYMON
Plustost l’eau de Dordonne en contre-mont ira,
Le terroir quercinois174 plustost s’applatira,
Le jour deviendra nuit, et la nuit tenebreuse
Comme un jour de Soleil deviendra lumineuse,
Que Roger, ce Roger que j’abhorre sur tous,
Soit tant que je vivray de Bradamante espoux175.
RENAUD
Roland et Olivier maintiendront leur promesse
Les armes en la main, contre toute la Grece.
AYMON
Et moy je maintiendray contre eux et contre toy,
Qu’on n’a peu disposer de ma fille sans moy.
Non, non, je ne vous crains, presentez vous tous quatre,
Je ne veux que moy seul pour vous aller combatre ;
Encor que je sois vieil, j’ay du cœur ce qu’il faut4
Et de la force aussi5.
RENAUD6
Vous le prenez trop haut 7176.
AYMON
Page, ça mon harnois, mon grand cheval de guerre178,
Apporte moy ma lance avec mon cimeterre177.
Hà hà, par Dieu, je vous…
RENAUD
Monsieur, vous colerez,
Vous en trouverez mal.
AYMON
Corbieu vous en mourrez.
RENAUD
Ne vous esmouvez point.
LA ROQUE
Le bon homme a courage.
AYMON
Par la mort, j’en feray si horrible carnage
Qu’il en sera parlé.
RENAUD
De quoy vous faschez vous ?179
AYMON
Je n’espargneray rien.
LA ROQUE
Il ru’ra de beaux coups,
Dieu me vueille garder s’il m’atteint d’avanture180.
AYMON
Je seray dans le sang jusques à la ceinture.
LA ROQUE
Monsieur, entrons dedans, je crains que vous tombiez,
Vous n’estes pas trop bien asseuré sur vos pieds181.
AYMON
Hà, que ne suis-je au temps de ma verte jeunesse,
[Page 308r]
Quand Mambrin esprouva ma force domteresse,
Que j’occis Clariel, dont les gestes guerriers
Se faisoyent renommer entre les chevaliers,
Que le geant Almont, de qui la teste grosse
Et les membres massifs ressembloyent un Colosse,
Abbatu de ma main à terre tomba mort,
Et ma gloire engrava dessur l’indique bord182,
Vous n’eussiez entrepris ce que vous faites ores,
Combien que je me sens assez robuste encores
Pour vous bien bourrasser.
RENAUD
Nous n’entreprendrons rien,
Et me croyez Monsieur, que vous me vueillez bien.
AYMON
Vous ferez sagement, car je perdray la vie
Plustost que malgré moy ma fille l’on marie.

6.3.3. SCENE III.


Beatrix, Bradamante.

BEATRIX
Que vous seriez heureuse ! oncques de nostre sang
Fille n’auroit tenu si honorable rang183.
Allez où le Soleil au matin luit au monde,
Allez où sommeilleux il se cache dans l’onde,
Allez aux champs rostis d’eternelles ardeurs,
Allez où les Riphez184 ternissent de froideurs :
Vous ne verrez grandeur vous estre comparee
A l’heureuse grandeur qui vous suit preparee.
Estre femme d’Auguste, et voir sous vostre main
Mouvoir, obeissant, tout l’Empire Romain !
Marcher grande Deesse entre les tourbes viles
S’entre-estouffans de presse aux trionfes des villes
[Page 308v]
Pour voir vos majestez, recevoir de vos yeux,
Les soleils de la terre, un rayon gracieux.
Et nous, que la vieillesse à poils grisons manie,
Aurons d’un si grand heur la face rajeunie,
Vous voyant, nostre enfant, une felicité
Qui approche bien pres de la divinité.
Le jour eclairera plus luisant sur nos testes,
Le chagrin de nos ans nous tournerons en festes,
Et verrons dans la rue et dans les temples saints
Chacun nous applaudir de la teste et des mains.
Mon Dieu, ne laissez pas escouler, nonchalante,
Ceste felicité que le ciel vous presente !
»L’Occasion est chauve, et qui ne la retient,
»Tout soudain elle eschape et jamais ne revient185.
BRADAMANTE
Las, madame, je n’ay d’autre bonheur envie
Que d’estre avecque vous tout le temps de ma vie :
Je requiers aux bons Dieux de me donner ce poinct,
Que tant que vous vivrez je ne vous laisse point.
Je ne veux avoir bien, Royaume ny Empire,
Qui pour le posseder de vos yeux me retire.
BEATRIX
C’est un bon naturel qui se remarque en vous,
Nous en pouvons, ma fille, autant dire de nous :
Nous n’avons rien si cher, ny mesme la lumiere
De nostre beau Soleil ne nous est pas si chere
Que vous estes (m’amie) : un jour m’est ennuyeux,
Quand un jour je me treuve absente de vos yeux.
Car c’est me separer moyméme de moyméme,
Que me priver de vous, tant et tant je vous aime.
Mais (mon cœur) cet amour, cet amour-là me fait
Preferer vostre bien à mon propre souhait.
Je veux (que c’est pourtant !) je veux ce qui me fâche,
[Page 309r]
Et ce que je ne veux de l’acomplir je tâche
Ainsi que le Nocher186 qui de l’onde approchant
Où les Sirenes font l’amorce de leur chant,
Fuit l’abord malheureux du déloyal rivage,
Et le fuyant y court sans crainte du naufrage.
Car je crains de vous perdre, et toutesfois le bien
Qui vous en vient, me fait que l’approuve bien.
Mais que dy-je approuver ? que je vous conseille,
Vous excite au parti d’une ardeur nompareille.
N’y reculez ma fille, il vous en viendroit mal,
Et Dieu, qui de ses dons vous est si liberal,
S’en pourroit corroucer, si par outrecuidance
Vous alliez dedaigner une telle alliance.
BRADAMANTE
Je sçay combien je suis indigne d’un tel heur.
BEATRIX
La femme vous serez d’un puissant Empereur,
De Charles le compaing : encores Charlemagne,
Avec la France n’a qu’un quartier d’Alemagne,
Et les champs Milanois, où c’est que Constantin
Tient mille regions de l’Empire Latin.
Il a la Macedone et la Thrace sujette,
Il commande au Dalmate, au Gregeois, et au Gete :
L’Itale, la Sicile, et les isles qui sont
Depuis nostre Ocean jusqu’à la mer du Pont
Reverent sa puissance187, et Neptune en ses ondes
Ne souffre pourmener que ses naves profondes.
Il est maistre d’Asie, et les monts Palestins
Et les Pheniciens de l’Eufrate voisins,
Sont regis de son sceptre : il tient 188Jerosolyme,
Où Dieu souffrit la mort pour laver nostre crime.
BRADAMANTE
Il est un grand monarque.
BEATRIX
Il est si grand, que rien
Ne se trouve si grand au globe terrien.
[Page 309v]
Que sçauriez-vous plus estre ?
BRADAMANTE
Estre je ne demande
Espousant un mary plus que ne convient, grande.
»Aussi dit on souvent que la felicité
»D’un mariage gist en juste egalité.
»Il n’est, dit le commun, que d’avoir son semblable.
BEATRIX
Jesus ! il vous recherche autant qu’un plus sortable.
Il vient du bord Gregeois sans crainte des dangers
Qu’on trouve à traverser des pais estrangers,
Navré de vostre amour ; vos yeux (estrange chose !)
Luy ont vostre beauté dans la poitrine enclose,
Sans jamais l’avoir veue. Et qui eust onc pensé
Voir un tison d’amour de si loing elancé ?
Cet amour qui vous suit luy decoche de France
Un garrot, qui le navre au destroit de Bysance :
Il sert une beauté que jamais il ne veit,
Il ne connoist la dame en qui son ame vit189.
Enfant, vrayment royal190, ta nature est gentille
D’aimer si cherement la vertu d’une fille,
Elle te doit beaucoup : un cœur serait cruel
Qui ne voudroit rendre un amour mutuel.
Qu’en dites vous, mon œil ?191
BRADAMANTE
Je ne sçaurois que dire.
BEATRIX
Certe il merite bien d’avoir ce qu’il desire.
BRADAMANTE
Je le croy bien, madame, et sans l’affection
Que je porte à vous et à ma nation
L’incomparable France, il seroit mon image192,
S’il est8 aussi vaillant qu’honneste de courage.
BEATRIX
Sans la France ? et pourquoy ? l’Orient volontiers
N’est pas si plantureux comme sont ces quartiers !
C’est le pais d’amour, de douceur, de delices,
De plaisir, d’abondance.
BRADAMANTE
Et de beaucoup de vices.
BEATRIX
Comme un autre terroir : il n’est moins vertueux
[Page 310r]
Que ce rude sejour, mais bien plus fructueux.
»Seule on ne doit priser la contree où nous sommes,
»Tout ce terrestre rond est le pais des hommes,
»Comme l’air des oiseaux, et des poissons la mer :
»Un lieu comme un estui ne nous doit enfermer.
BRADAMANTE
»Mais le pais natal ha je ne sçay quelle force,
»Et ne sçay quel appas qui les hommes amorce
»Et les attire à soy.
BEATRIX
Tout cela n’y fait rien.
»Le pais est par tout où l’on se trouve bien.
»La terre est aux mortels une maison commune :
»Dieu seme en tous endroits nostre bonne fortune.
Partant cette douceur ne vous doit abuser,
Et vous faire un tel bien refuser.
Quant à moy s’il vous plaist, je vous seray compagne,
Et lairray volontiers la France et l’Alemagne.
Aymon fera de mesme, ainsi ne plaindrez-vous
De laisser la patrie, estant avecques nous.
BRADAMANTE
Je ne sçay plus que dire, il me faut d’autres ruses,
Elle rabat l’acier de toutes mes excuses193.
BEATRIX
N’ayez peur, mon amour, que sur nos ages vieux
Un voyage si long nous soit laborieux :
N’ayez peur, n’ayez peur, qu’il nous ennuye en Grece,
Nous aurons mille fois plus qu’ici de liesse.
Vous voyant pour mary le fils d’un Empereur,
Dont le nom redouté donne au monde terreur.
Vray Dieu quel grand plaisir, quelle parfaite joye,
Mais qu’un petit Cesar entre vos bras je voye,
Ou dedans mon giron, qui porte sur le front
Les beaux traits de son pere et de ceux de Clairmont !
De qui tout l’Orient festoyra la naissance,
Et qui tout l’Orient remplira d’esperance
[Page 310v]
De voir un jour la France et l’Empire Gregeois
Marcher sous l’estendart du Monarque François,
Battre les Sarasins, et avecque l’espee
Deraciner leur nom de la terre occupee !
Ne sera-ce un grand heur, que ceste affinité194
Porte au peuple Chrestien si grande utilité ?
S’il ne vous chaut de nous, le public195 vous esmeuve.
BRADAMANTE
Vous sçavez qu’il convient que sa force il espreuve,
Et que l’accord est tel de ma nopciere loy
Qu’il faut qu’avec l’espee on soit vaincueur de moy196.
BEATRIX
O ma fille, pour Dieu laissez cette folie.
BRADAMANTE
Il en fault venir là, l’ordonnance nous lie.
BEATRIX
Cette ordonnance est folle, il la faut revoquer.
BRADAMANTE
» Revoquer un edict, c’est du Roy se moquer.
BEATRIX
Aussi n’est-ce que jeu197. Qui jamais ouit dire
Que pour se marier il se fallust occire ?
Les combats de l’amour ne sont gueres sanglans,
Ils se font en champ clos entre des linceulx blancs,
On y est desarmé, car d’Hymen les querelles
Se vuident seulement par armes naturelles198.
Non non ma fille non, nous ne souffrirons point
Que ce jeune seigneur vous caresse en ce poinct199,
Ce n’est pas le moyen de traitter mariage
Que s’entremassacrer d’un horrible carnage.
Les Tigres, les Lyons, et les sauvages Ours
N’exercerent jamais si cruelles amours.
Aussi voyons nous bien que l’entreprise est faitte
De ce combat nopcier pour servir de desfaitte,
Et frauder nos desseins, voulant par le danger
D’une future9 mort tout le monde estranger,
Et que Roger, tout seul, certain de sa conqueste,
[Page 311r]
Se vienne presenter à la victoire preste.
O chose vergongneuse! ô l’impudicité
Des filles de present ! ô quelle indignité !
Une jeune pucelle estre bien si hardie
De vouloir un espoux prendre à sa fantaisie,
Sans respect des parens, qui ont l’authorité
De luy bailler party selon la qualité !200
Or allez, courez tost, despouillez toute feinte,
Bannissez toute honte et toute honneste crainte :
Cherchez, suivez, trouvez ce Roger, ce cruel,
Qui vostre pauvre cœur ronge continuel.
Offrez-vous toute à luy, priez-le de vous prendre
Et faire tant pour nous que d’estre nostre gendre.
O vierge mere! où suis-je ? en quel tems vivons nous ?
Que la mort ne vomist contre moy son courroux
Pour ne voir ce deffame ? Aussi bien apres l’heure
De cet espousement il faudra que je meure,
Et qu’Aymon le pauvre homme aille conter là bas,
Que sa fille impudique a filé son trespas.
BRADAMANTE
Madame, cette ardeur n’est en moy si encrée201,
Qu’il faille pour aimer que je vous desagree.
BEATRIX
Hé hé !
BRADAMANTE
Je vous supply n’ayez pas cette peur.
BEATRIX
Hé hé hé !
BRADAMANTE
Car plustost je m’ouvriray le cœur,
Plustost de mille morts sera ma vie esteinte,
Qu’à mon honneur je donne une honteuse atteinte.
L’amitié que je porte aux vertus de Roger,
Ne fera, si Dieu plaist, vos vieux ans abreger.
Je l’aime, il est certain, autant que sa vaillance
Peut d’une chaste fille avoir de bien-vueillance ;
Mais non que pour son bien ny pour le mien aussi
Je vous vueille jamais donner aucun souci.
[Page 311v]
D’un austere Convent je vay religieuse
Amortir le flambeau de mon ame amoureuse,
En prieres et vœux passant10 mes tristes jours,
En paissant mon esprit de celestes discours202.
BEATRIX
Comment, religieuse ? estes vous bien si folle
De m’avoir voulu dire une telle parolle ?
BRADAMANTE
J’y seray s’il vous plaist, puis que j’en ay fait vœu.
BEATRIX
Vous ne sçauriez vouer, ce pouvoir nous est deu203.
BRADAMANTE
»L’on ne peut empescher qu’à Dieu l’on se dedie.
BEATRIX
Cette devotion seroit tost refroidie.
BRADAMANTE
Non sera: ce desir jà de long temps m’a pris.
La vie me desplaist, j’ay le monde à mespris.
BEATRIX
Quoy ? parlez-vous à bon ?
BRADAMANTE
C’est chose serieuse.
BEATRIX
Comment, de vous aller rendre religieuse ?
BRADAMANTE
D’y aller dés demain : le plustost vaut le mieux204.
BEATRIX
Non ferez si Dieu plaist11.
BRADAMANTE
Le temps m’est ennuyeux.
BEATRIX
Comment12, ma chere vie, auriez-vous bien en l’ame
Ce triste pensement, qui ja le cœur m’entame ?
BRADAMANTE
Je seray bienheureuse en un si digne lieu,
Où je m’emploiray toute au service de Dieu.
BEATRIX
Plustost presentement13 puissé-je tomber morte,
Que vivante, ô m’amour, je vous perde en la sorte !
Ne vous auroy-je point en mes propos despleu ?
N’auroy-je imprudemment14 vostre courroux esmeu ?
Vous ay-je esté trop rude ? helas ! n’y prenez garde,
Ne vous en faschez point15, j’ay failli par mégarde.
Plustost ayez Roger, allez-le poursuivant,
Que vous enfermer vive aux cloistres d’un Convent205.
BRADAMANTE
Je ne veux espouser homme qui ne vous plaise.
BEATRIX
Mon Dieu16 ne craignez point, j’en seray bien fort aise !
Aymon le vouldra bien, je m’en vay le trouver
[Page 312r]
Pour l’induire à vouloir cet accord approuver.
Las ! ne pleurez donc point, serenez vostre face,
Essuyez-vous les yeux et leur rendez leur grace ;
Vous me faites mourir de vous voir souspirer206.
»Hé Dieu qu’un enfant peut nos esprits martyrer !

6.3.4. ACTE III. SCENE I.

6.3.4.1.

Leon, Roger.

LEON
Si par vostre valeur qui n’a point de pareille,
Bradamante j’acquiers du monde la merveille,
Que j’en recevray d’aise, et que j’auray d’honneur !207
O que je vous seray tenu d’un si grand heur !
ROGER
Ah quel malheur me suit, mechante destinee ! 208
LEON
Mon ame à la servir est si fort obstinee,
A l’aimer, l’adorer, qu’en moy plus je ne vy,
Je ne vy qu’en ses yeux que jamais je ne vey209.
Une heure m’est un siecle, un jour mille ans me dure,
Que je ne suis l’object de si belle figure.
ROGER
Helas pauvre Roger, qu’extreme est ton malheur !
LEON
Que n’est à mon amour egale ma valeur
Pour meriter sa grace ! ô Nature fautiere,
Indigne tu m’as fait de cette ame emperiere !
Je ne me suis pas bon, je connois mon defaut,
De la main d’un plus digne accommoder me faut.
Pourquoy me connoissant me suis-je laissé prendre
Aux rets d’une beauté que je ne puis pretendre ?
Amour est bien aveugle, aveugle il est vrayment,
De nous contraindre aimer17 si dissemblablement.
Las ! frere, c’est de vous qu’elle deust estre dame210.
[Page 313v]
ROGER
Hà, propos douloureux qui me torturent l’ame !
Ma force s’affoiblist, frissonner je me voy,
Mon sang et sens se trouble et ne suis plus à moy211.
LEON
Quoy ? vous sentez vous mal ? la couleur vous abaisse.
ROGER
Vos langoureux discours me plongent en tristesse.
LEON
Hà là mon bon ami, c’est de franche amitié
Que vous avez ainsi de mes tourmens pitié :
Prenons bon cœur tous deux : car aujourdhuy j’espere
Recevoir beaucoup d’heur
ROGER
Moy beaucoup de misere.
LEON
Je seray de madame aujourdhuy le vaincueur,
Et tenu d’un chacun pour brave belliqueur
»Par vostre vaillantise ; or’ qu’il soit deshonneste212
»De se vouloir parer d’une faulse conqueste.
ROGER
Ma vie est toute vostre, elle fust aux enfers
Si prompt vous ne m’eussiez tiré d’entre les fers,
Quand au fond d’une tour vostre tante inhumaine213
Me detint pour souffrir une cruelle peine,
Vostre ame pitoyable eslargir214 me voulut :
Vous me fustes alors ma vie et mon salut,
Faites en vostre propre, elle vous est acquise215.
Ne craignez le hasard d’une dure entreprise :
Pour vous je graviray sur les rochers moussus,
Et plongeray mon chef dedans les flots bossus :
J’iray nu de poitrine à travers mille picques,
A travers les Lyons et les Ourses lybiques216.
Je ne vy que pour vous, et desja m’est à tard
Que je n’entre pour vous en quelque bon hasard[[undefined nv755-756]].
J’iray quand vous plaira sous vos armes combatre
La guerriere beauté que vostre ame idolatre.
LEON
Mon frere, ô que le jour bien-heureux m’eclaira,
Quand des seps outrageux ma main vous retira218.
[Page 313r]
Nulle chose m’esmeut à ce plaisir vous faire,
Sinon vostre vertu, qui nous estoit contraire219.
C’est un estrange cas : le dommage que fist
Vostre extreme valeur, quand elle nous desfist,
M’engrava dedans l’ame une amitié soudaine,
Au lieu de vous porter une implacable haine.
Mais vrayment vostre cœur en est bien desgagé220,
Je vous suis maintenant beaucoup plus obligé :
Par vous j’auray le bien qui d’amour me consomme.
ROGER
Et moy le plus grief mal que jamais souffrit homme221.
LEON
Je vay voir l’Empereur222.
ROGER
Le cœur au sein me bat.
LEON
Pour entendre le temps et le lieu du combat :
Demeurez en la tente.
ROGER
Allez à la bonne heure.
LEON
Je reviendray bien tost.
ROGER
Faites peu de demeure223.
Astres qui conduisez la torche de nos jours224
Tournants225 sous le mouvoir de vos celestes cours,
Abregez ma detresse, accourcissant ma vie226,
Trop long temps jusqu’ici des malheurs poursuivie.
L’espoir ne flate plus ma douteuse raison,
Je n’ay plus qu’esperer, je suis sans guarison.
Quel estrange destin ! ô ciel, je vous appelle,
Soyez tesmoing, ô ciel, de ma peine cruelle :
Il me fault despouiller moymesme de mon bien227,
Delivrer à un autre un amour qui est mien,
En douer mon contraire, et l’emplir de liesse,
M’enfiellant l’estomach d’une amere tristesse.
O des pauvres mortels avantureux desseins !
O attente trompeuse ! ô longs voyages vains !
O nuisible entreprise ! helas ! pour me desfaire
Des brigues de Leon mon rival adversaire,
Que j’avois en horreur, je fus n’aguere expres
[Page 313v]
Jusqu’aux murs de Belgrade où campageoyent les Grecs,
Pour rompre son armee, en combatant l’l’occire
Avec son pere Auguste, et conquester l’Empire.
Mais quoy ? de ce haineur l’amitié me sauva,
Celuy que j’offensois à mon bien se trouva.
Je le cherchois à mort, il me donna la vie :
J’estois jaloux de luy, je luy livre m’amie.
L’eussé-je refusé, d’un tel bien-faict ingrat,
Me priant d’esprouver Bradamante au combat ?
M’en fussé-je excusé ? luy fussé-je allé dire
Que j’avois nom Roger, que j’allois pour l’occire ?
Hélas ! non. Mais quoy donc ? las je ne sçay, je suis
En une mer de maux, en un gouffre d’ennuis.

6.3.4.2. SCENE II.



BRADAMANTE
Et quoy ? Roger, tousjours languiray-je de peine ?228
Sera tousjours, Roger, mon esperance vaine ?229
Où estes-vous, mon cœur ? quelle terre vous tient,
Quelle mer, quel rivage ha ce qui m’appartient?
Entendez mes soupirs, Roger, oyez mes plaintes,
Voyez mes yeux lavez en tant de larmes saintes.
O Roger, mon Roger, vous me cachez le jour,
Quand vostre œil, mon Soleil, me luist en ceste Cour230.
Comme un rosier privé de ses roses vermeilles,
Un pré de sa verdure, un taillis de ses fueilles,
Un ruisseau de son onde, un champ de ses épis :
Telle je suis sans vous, telle et encore pis.
Quelque nouvelle amour (ce que Dieu ne permette)
Vous eschauferoit point d’une flamme secrette ?
Quelque face angelique231 auroit point engravé
[Page 314r]
Ses traits dans vostre cœur de ses yeux esclavé ?
Hé Dieu ! que sçay-je ? helas ! si d’Aymon la rudesse
Vous a desesperé232 de m’avoir pour maistresse,
Que pour vous arracher cet amour ennuyeux
Vous soyez pour jamais esloigné de mes yeux :
Vous ne l’avez pas fait, vostre ame est trop constante,
Vous ne sçauriez aimer autre que Bradamante.
Retournez donc, mon cœur, las ! revenez à moy,
Je ne sçaurois durer si vos yeux je ne voy.
Je ressemble à celuy qui de son or avare,
Ne l’esloigne de peur qu’un larron ne s’empare :
Tousjours le voudroit voir, l’avoir à son costé,
Craignant incessamment qu’il ne luy soit osté233.
Retournez donc, mon cœur, ostez moy cette crainte :
Las vostre seule absence est cause de ma plainte !
Comme quand le Soleil cache au soir sa clairté234,
Vient la palle frayeur avec l’obscurité :
Mais si tost qu’apparoist sa rayonnante face,
La nuit sombre nous laisse, et la crainte se passe.
Ainsi sans mon Roger je suis tousjours en peur,
Mais quand il est present elle sort de mon cœur.
Comme durant l’Hyver, quand le Soleil s’absente,
Que nos jours sont plus courts, sa torche moins ardante,
Viennent les Aquilons dans le ciel tempester,
On voit sur les rochers les neiges s’afester,
Les glaces et frimas rendre la terre dure,
Le bois rester sans fueille, et le pré sans verdure :
Ainsi quand vous, Roger, vous absentez de moy,
Je suis en un hyver de tristesse et d’esmoy235.
Retournez donc, Roger, revenez ma lumiere,
Las ! et me ramenez la saison printaniere>236.
[Page 314v]
Tout me desplaist sans vous, le jour m’est une nuit,
Tout plaisir m’abandonne, et tout chagrin me suit :
Je vis impatiente, et si guere demeure
Vostre œil à me revoir237, il faudra que je meure,
Que je meure d’angoisse, et qu’au lieu du flambeau
De nostre heureux Hymen, vous trouvez mon tombeau.

6.3.4.3. SCENE III.


Leon, Charlemagne.

LEON
Sire, ce m’est grand heur, qu’au theatre du monde238
Ici dans vostre France, en Chevaliers feconde239,
Et feconde en vertus, vos yeux j’ay ce jour
Tesmoins de ma prouesse, et de ma ferme amour240:
Et que vostre bonté pour fruit de ma victoire
Me face recevoir du bien et de la gloire.
Bradamante est mon ame, et ne crains de mourir,
Si mourir me convient en voulant l’acquerir18:
Mais j’espere (et le ciel ceste faveur me face)
Qu’avecques de l’honneur je conquerray sa grace ;
Quoy que ce soit, je luy veux ma vie avanturer,
Et l’avoir pour maistresse, ou la mort endurer.
Je pry’ vostre bonté que promesse me tienne,
Et qu’ayant la victoire elle demeure mienne.
Vous n’auriez point d’honneur qu’on me vint decevoir
Et qu’on m’ostast, vainqueur, ce que je deusse avoir.
CHARLEMAGNE
N’ayez doute, mon fils, n’ayez point cette crainte,
Ma parole est tousjours inviolable et sainte :
Si Bradamante en force au combat vous passez,
Vos pas ne seront point ingratement tracez241.
[Page 315r]
Vous l’aurez pour espouse avec la gloire acquise
D’avoir fait preuve icy de vostre vaillantise.
Allez à la bonne heure242 et ne vous espargnez,
Montrez-vous digne d’elle et son amour gaignez.
La lice est toute preste, allez en vostre tente
Endosser le harnois, j’apperçoy Bradamante243.

6.3.4.4. SCENE IIII.


Bradamante, Hippalque, Charlemagne.

BRADAMANTE
Hippalque mon amour, que feray-je ? tu vois244
Que j’aime un arrogant qui est sourd à ma vois,
Qui se rit des langueurs dont sa beauté me lime,
Qui n’a que sa valeur et sa force en estime.
Las pauvrette !245
CHARLEMAGNE
Ma fille, il vous faut apprester,
Leon veut par le fer vostre amour conquester,
Il s’offre à la bataille avecques la cuirace,
Le brassart, le bouclier, l’armet, la coutelace,
Il ne tardera guere, allez, depeschez-vous:
Je desire beaucoup que l’ayez pour espoux.
BRADAMANTE
Sire, par vostre loy je ne seray tenue
De prendre aucun mary qui ne m’aura vaincue.
CHARLEMAGNE
Je ne l’entens qu’ainsi, telle est ma volonté246.
BRADAMANTE
J’espere qu’il sera de ma main surmonté.
HIPPALQUE
Il n’est venu si loin de la mer Thracienne247
Sans avoir balancé vostre force à la sienne.
BRADAMANTE
Ce debile Gregeois, ce jeune effeminé ?248
HIPPALQUE
Voyez combien il est à combatre obstiné.
BRADAMANTE
Il se pense assez fort pour vaincre une pucelle.
HIPPALQUE
Pucelle qui a peu d’hommes pareils à elle.
[Page 315v]
BRADAMANTE
Il a sous cet espoir son voyage entrepris.
HIPPALQUE
S’il n’a point d’autre attente, il n’aura pas le prix.
BRADAMANTE
Plustost palle à ses pieds je resteray sans ame,
Qu’autre que mon Roger m’ait jamais pour sa femme.
Est l’Empire Gregeois de beautez despourveu ?
Pourquoy me poursuit-il ? je ne l’ay jamais veu.19
Veut-il avoir de force en son lict une amie ?249
Ne sçait-il pas assez que Roger est ma vie ?
Que je n’aime que luy ? Pourquoy vient-il tenter
Le desir de mon pere, et ses sceptres vanter ?
»Ce n’est rien de grandeurs, de royaumes, d’empires,
»De havres et de ports, de flottes, de navires,
»Si l’amour nous bourrelle. Et vaudroit mieux cent fois
»Mener paistre, bergere, un troupeau par les bois,
»Contente en son amour, qu’Emperiere du monde
»Regir sans son amy toute la terre ronde250.
HIPPALQUE
Mais pensons à combatre : il est temps d’aviser
De vestir le harnois251, et l’espee aiguiser,
Puis que Leon est prest, que la lice est ouverte,
Et la place de peuple autour du champ couverte.
BRADAMANTE
Je seray tost armee, et preste de ranger252
Avec le fer luisant ce fascheux estranger.

6.3.4.5. SCENE V.


Roger sous les armes de Leon.

[ROGER]
O Dieu! jusques à quand ardra sur moy ton ire ?253
Jusqu’à quand languiray-je en ce cruel martyre ?
Jusqu’à quand ma pauvre ame habitera ce corps ?
Quand seray-je insensible en la plaine des morts ?
Qui suis-je ? où suis-je ? où vay-je ? ô dure destinee,
O fatale misere à me nuire obstinee !
[Page 316r]
Quel harnois est-ce cy ? contre qui l’ay-je pris ?
Quel combat ay-je à faire ? Hé Dieu qu’ay-je entrepris ?
Veillé-je ou je dors ? sont ce point des allarmes
De l’enchanteur Atlant, ou d’Alcine les charmes ?
Me voicy desguisé, mais c’est pour me tromper :
Je porte un coutelas, mais c’est pour m’en frapper :
J’entre dans le combat pour me vaincre moymesme :
Le prix de ma victoire est ma despouille mesme254.
Qui veit onc tel malheur ? Leon triomphera
De Roger, et Roger sa victoire254 acquerra :
Je suis ore Leon et Roger tout ensemble.
Chose estrange ! un contraire au contraire s’assemble.
Qu’il m’eust bien mieux valu souffrir l’affliction
D’où Leon me tira, que cette passion !256
Helas je suis entré d’un mal en un martyre !
De tous aspres tourmens mon tourment est le pire,
A mon sort les Enfers de semblable n’ont rien :
Ils ont divers tourmens, mais moy je suis le mien,
Moymesme me punis, moymesme me bourrelle,
Je suis mon punisseur et ma peine cruelle :
Je me suis ma Megere et mes noirs coulevreaux,
Mes cordes et mes fers, mes foüets et mes flambeaux.
O piteux infortune ! ay-je esté si mal sage,
Si privé de bon sens, que jurer mon dommage ?
Que promettre à Leon de luy livrer20 mon cœur,
Et d’estre de moymesme à son profit vaincueur ?
Encor si à moy seul je faisois cet outrage,
Mais Bradamante, helas ! le souffre davantage.
Il faut n’en faire rien. Mais quoy ? tu l’as promis258.
C’est tout un, ne m’en chaut, il n’estoit pas permis.
Si ma promesse estoit de faire à Dieu la guerre,
[Page 316v]
A mon pere, à ma race, à ma natale terre,
La devroy-je tenir ? non non, seroit mal fait.
»De promesse mechante est tresmechant l’effet.
Voire mais tu luy es attenu de ta vie.
Las ! de ma vie, ouy bien, mais non pas de m’amie.
Il est venu de Grece en France sous ta foy,
S’est offert au combat se faisant fort de toy,
Tout son honneur y pend, il n’est pas raisonnable
De luy faulser promesse estant son redevable.
Allons donc de par Dieu, puis que j’y suis tenu259,
Combatons l’estomach, le col ou le flanc nu,
Pour mourir de la main de celle que j’offense21:
Je recevray la peine en commettant l’offense22.
Je ne puis mieux mourir, puisqu’il faut que ce jour23
M’arrache par ma faute et la vie et l’amour.24
Mais d’ailleurs je faudrois, car de ma foy promise260
Je ne m’acquitte point combattant par feintise :
Puis l’ennuy de la vierge en deviendroit plus grand
Et se tueroit possible avec le mesme brand.
Quoy donc ? l’offenseray-je ? helas je n’ay pas garde !
Je me mettroy l’espee au cœur jusqu’à la garde,
Si je voyoy rougir sur son estomac blanc262,
Ou dessur son armeure une goute de sang.
Je ne veux que parer aux coups de son espee,
Sans qu’elle soit au vif de la mienne frapee.

6.3.4.6. SCENE VI.


Bradamante.

[BRADAMANTE]
Si je le puis atteindre avec le coutelas263,
Je l’envoiray chercher une femme là bas :
Ce mignon, ce beau fils264, qui n’a bougé de Grece
[Page 317r]
Et qui ne feit jamais preuve de sa prouesse,
N’a couru la fortune et ne s’est hasardé ;
Mais s’est tousjours le corps sans mal contragardé,
Contant de son beau nom, et ores vient en France
Faire monstre à nos yeux de sa magnificence.
Aux François ne se voit un teint si delicat,
Mais une main robuste endurcie au combat :
La sueur du harnois est nostre commun baume,
Les combats, les assauts sont l’esbat du Royaume.
Les cuiraces d’acier, les armets bien fourbis,
Les brassarts, les cuissots sont nos riches habits :
Nos licts sont une tante, et souvent la vouture
De ce grand Ciel courbé nous sert de couverture.
Nostre ame est courageuse, et ne craint nul effort,
Nous ne prisons rien tant qu’une honorable mort ;
Et nous filles n’avons nos poitrines éprises
Des yeux de nos amants, mais de leur vaillantise.
Or vienne ce musqué, qui ne feit jamais rien
Et qui n’est renommé que pour l’Empire sien :
A son dam apprendra qu’il n’est point de vaillance
Qu’on doive comparer à la valeur de France,
Et qu’acquerir ne faut par importunité
D’une fille l’amour qu’on n’a point merité.

6.3.4.7. ACTE IIII. SCENE I.

6.3.4.7.1.
La Montagne, Aymon, Beatrix.

LA MONTAGNE
Qui eust jamais pensé que ce prince de Grece265
Eust en luy tant de cœur, tant de force, et d’adresse,
Veu qu’il n’estoit cogneu des Paladins François,
[Page 317v]
Et qu’on prise assez peu les armes des Gregeois :
Toutefois il est brave et vaillant au possible,
Son ame est genereuse et sa force invincible.
AYMON
Que dit ce gentilhomme ??266
LA MONTAGNE
Il est Cesar de nom,
Mais il l’est maintenant de faict et de renom.
AYMON
C’est de Leon qu’il parle, escoutons-le un peu dire.
LA MONTAGNE
Chacun luy fait honneur, tout le monde l’admire.
AYMON
Il a doncques vaincu : nous voyla hors d’ennuy267.
LA MONTAGNE
Certe il est digne d’elle autant qu’elle de luy268.
BEATRIX
Arraisonnons-le un peu.
AYMON
J’en ay fort grand envie.
Et quoy ? nostre bataille est elle ja finie ?
LA MONTAGNE
C’en est fait.
AYMON
Et qui gaigne ?
LA MONTAGNE
Ils ont égal honneur.
AYMON
Egal ? comment cela ?
LA MONTAGNE
Mais Leon est vaincueur.
AYMON
Hà que j’en ay de joie !269
BEATRIX
Et moy que j’en suis aise !
AYMON
Je ne sçaurois ouir chose qui tant me plaise !
Mais de grace contez comme tout s’est passé.
LA MONTAGNE
Autour du camp estoit tout le peuple amassé270,
Et Charles devisoit avec les preux de France,
Quand les deux champions apres la reverence
Se plantent opposez l’un à l’autre, aux deux bouts,
L’un attisé d’amour, et l’autre de courroux.
Un pannache ondoyoit sur leurs brillantes armes,
Chacun prisoit le port de ce pair de gensdarmes,
Leur demarche et leur grace : ils sembloyent deux Soleils,
Ils paroissoyent en force et en proüesse pareils.
Ils firent quelque pause aux portes des barrieres,
S’entrœilladant l’un l’autre au travers des visieres :
Et ressembloit la vierge au mouvoir de son corps,
Un genereux cheval qu’on retient par le mors
Trop ardant de la course : et qui l’oreille droite,
La narine tendue et la bouche mouéte272,
[Page 318r]
Frappe du pié la terre, et marchant çà et là,
Monstre l’impatience et la fureur qu’il a271.
La voix ne fut si tost de la trompette ouye,
Que l’espee en la main elle court resjouye
Contre son adversaire, et semble à l’approcher
D’une tourmente esmeue encontre un grand rocher.
L’autre marche à grand pas, et plus grave, ne montre
Avoir tant de fureur qu’elle, à ce dur rencontre274:
Il saque au poing l’espee, et destourne et soustient
Les grands coups qu’elle rue, et ferme se maintient.
Comme une forte tour sur le rivage assise275,
Par les vagues battue, et par la froide Bise,
Ne s’en esbranle point, dure contre l’effort
De l’orage25 qui bruit et tempeste si fort,
Ainsi luy sans ployer sous l’ardante furie
Et les aspres assauts de sa douce ennemie,
Qui chamaille sans cesse, ores haut, ores bas,
Par le chef, par le col, par les flancs, par les bras,
Ne s’esmeut de la charge26276, ains s’avance, ou se tourne277,
Ou recule en arriere, et le malheur destourne.
Il s’arreste par fois, et par fois s’avançant,
De la main et du pié se va comme elançant :
Puis soudain se retire, et jette la rudache
Au devant de l’espee et rend le coup plus lasche.
Il tire peu souvent, et encores ses coups,
Comme en feinte tirez, sont debiles et mous :
Il prend garde à frapper où sa dextre ne nuise,
Et là par grande addresse à tous les coups il vise :
Mais elle s’en courrouce, et ce courtois devoir27
Fait redoubler sa haine, ainsi qu’il semble à voir.28
Tantost fiert278 du trenchant, et tantost de la pointe
[Page 318v]
Elle cherche où l’armure est à l’armure jointe,
Elle voltige, et tourne incessamment la main,
Le sonde en tous endroits, mais son labeur est vain.
Comme un qui pour forcer une ville travaille279,
Ceinte de grands fossez et d’espaisse muraille,
De toutes parts flanquee, ore fait son effort
Contre un gros boulevard, ou contre un autre fort :
Ore bat une tour, ore assaut une porte,
Ore donne escalade à la muraille forte,
S’attaque à tous endroits, en vain essaye tout,
Il y perd ses soldats et n’en vient point à bout.
La vierge ainsi se peine, et tant moins elle espere
Vaincre son ennemi, d’autant plus se colere,
D’autant plus fait d’effort : le feu sort de ses coups,
Et ne sçauroit briser mailles, lames, ne clous.
En fin elle se lasse, et halette de peine280,
Elle fond en sueur et se met hors d’haleine :
La main luy devient foible, et ne peut plus tenir
L’indigne coutelace, et l’escu soutenir.
La force luy defaut : mais la colere aigue,
La honte et le despit de se trouver vaincue,
Luy renfle le courage281: et laschant le pavois
Prend à deux mains l’espee, et bat sur le harnois
Comme sur une enclume au milieu d’une forge,
Où quelque grand Cyclope un corps d’armures forge282.
Ses coups drus et pesans passent l’humain pouvoir,
La force luy redouble avec le desespoir :
D’ahan elle se courbe, et semble avoir envie
De perdre en cet effort la victoire et la vie.
Leon frais et dispos comme en ayant pitié,
Pour finir ce combat, entrepris d’amitié,
[Page 319r]
Commence à la presser, la suivre, la contraindre,
Feint redoubler ses coups, sans toutefois l’atteindre,
La poursuit, la resserre, il la pousse et la poind,
Et lasse la reduit jusques au dernier point.
Charles fait le signal, et Leon se retire :
Bradamante fremist de dueil, de honte et d’ire.
Le Conseil s’assembla283, qui de Charles requis,
Dit que Leon avoit Bradamante conquis,
Qu’il la devoit avoir pour legitime espouse.
AYMON
Et que dit l’Empereur ?
LA MONTAGNE
Qu’il entend qu’il l’espouse.
AYMON
O Dieu, que de ta main les faits sont merveilleux !
Tu as ore abatu le cœur des orgueilleux284:
Bradamante a trouvé maintenant qui la donte.
BEATRIX
Elle n’en faisoit cas.
AYMON
Mais elle en avoit honte.
Je vay trouver le Roy, pour ensemble adviser
De l’endroit et du jour de les faire espouser.

6.3.4.7.2. SCENE II.

Roger.

ROGER
Gouffres des creux enfers, Tenariens rivages285,
Ombres, Larves, Fureurs, Monstres, Démons, et Rages,
Arrachez moy d’icy pour me roüer là bas :
Tous tous à moy venez, et me tendez les bras,
Je sens plus de douleurs, je souffre plus de peines
Qu’on n’en sçauroit souffrir sur vos dolentes plaines.
Je suis au desespoir, je suis plein de fureur,
Je ne projette en moy que desastre et qu’horreur :
Je ne veux plus du jour, j’ay sa lampe odieuse,
Je veux chercher des nuits la plus ombreuse,
Un lieu le plus sauvage et le plus escarté286
Qui se trouve sur terre, un rocher deserté,
[Page 319v]
Solitaire, effroyable, où sans destourbier d’homme
Le dueil, l’amour, la rage, et la faim me consomme.
Où me puis-je laver de l’horrible forfaict
Que j’ay, monstre execrable, à ma Maistresse faict ?
Je l’ay prise de force, et de force ravie
A moy, à son amour, et à sa propre vie,
Pour la donner en proye, et en faire seigneur
(Ingrate cruauté!) son principal haineur ?
O terre ouvre ton sein ! ô ciel lasche ton foudre,
Et mon parjure chef broye soudain en poudre !
J’ay madame conquise, et un autre l’aura :
J’ay gagné la victoire, un autre en bravera.
Ainsi pour vous, taureaux, vous n’escorchez la plaine,
Ainsi pour vous, moutons, vous ne portez la laine,
Ainsi mousches, pour vous aux champs vous ne ruchez,
Ainsi pour vous, oiseaux, aux bois vous ne nichez287.
Hà regret eternel, crevecœur, jalousie,
Dont ma detestable ame est justement saisie !
Mourons tost, depeschons, ne tardons plus ici,
Allons voir des Enfers le Royaume noirci :
Je n’ay plus que du mal et des langueurs au monde,
Ce qu’il ha de plaisir à douleur me redonde288.
Adieu cuirace, armet, cuissots, gréves, brassars,
Adieu rudache, espee, outils sanglans de Mars,
Dont le Troyen Hector s’arma jadis en guerre :
Je ne vous verray plus devalé sous la terre.
Et vous Maistresse adieu, adieu maistresse helas !
Pardonnez moy ma coulpe, et n’y repensez pas.
J’ay failli, j’ay forfait, il faut qu’on me punisse289,
Je soumets corps et ame à tout aspre supplice :
Je ne refuse rien, pourveu que mon tourment
[Page 320r]
Tire de vostre cœur tout mescontentement :
Que vous me pardonnez devant que je trespasse,
Si que mourir je puisse en vostre bonne grace.

6.3.4.7.3. SCENE III.

Bradamante, Hippalque.

BRADAMANTE
Ha fille miserable et regorgeant de maux!290
O du Sort outrageux trop outrageux assauts !
O malheureuse vie en miseres plongee !
O mon ame, ô mon ame à jamais affligee !
Que feray-je ? où irai-je ? et que diray-je plus?291
Je suis prise à mes rets, je suis prise à ma glus292.
Ah Bradamante où est ta proüesse guerriere ?
Où est plus ta vigueur et ta force premiere ?
Bras traitres, traistre acier, et pourquoy n’avez-vous
Poussé dans son gosier la roideur de vos coups ?293
Une goutte de sang n’est de son corps sortie,
Nulle escaille ne lame est de son lieu partie :
Il n’a point chancelé, ferme comme une tour294
Que la mer abayante assaut tout alentour.
Et folle je pensois ne trouver rien sur terre,
Que Roger seulement, qui me vainquist en guerre :
Toutefois ce Gregeois qui n’est pareil à luy,
Qui n’acquist onc honneur, m’a domtee aujourdhuy295.
Las ! Roger, où es-tu ? où es-tu ma chere ame ?
Où es-tu, mon Roger ! en vain je te reclame,
Tu n’entens à mes cris. Es-tu seul des mortels
Qui n’ayes entendu publier mes cartels ?
[Page 320v]
Chacun l’a sceu, Roger : les peuples Iberides,
Les Mores, les Persans, les Getes, les Colchides :
Et tu l’ignores seul, cela toy seul ne scais
Qu’espandre pour toy seul par le monde je fais.
HIPPALQUE
Hé mon Dieu que vous sert ceste larmeuse plainte ?
Pourquoy vous gesnez vous d’une chose contrainte ?
Pourquoy plorez-vous tant ? que soupirez-vous tant ?
Pensez-vous le malheur rompre en vous tourmentant ?297
BRADAMANTE
Ma compagne m’amie, hé que j’ay de tristesse !
Le dueil, l’amour, la haine et la crainte m’oppresse :
Je suis au desespoir, au desespoir je suis :
Je n’ay plus que la mort pour borner mes ennuis.
HIPPALQUE
»Ne vous desolez point. Il n’y a maladie,
»Tant soit elle incurable, où l'on ne remedie :
»Il fault prendre courage et tousjours esperer.
Dieu vous peut (s’il luy plaist) de ces malheurs tirer?298.
BRADAMANTE
Et comment ? quel moyen ? qu’à Leon j’obeisse
Par ses armes vaincue, et sois Imperatrice ?
Hà non! plustost la mort se coule dans mon sein,
Et plustost me puissé-je enferrer de ma main,
Que d’estre oncques à luy : j’en suis là resolue.
Je sçay que d’un chacun j’en seray mal-voulue :
Charles s’en faschera, et mon pere sur tous
Vomira contre moy le fiel de son courroux.
Je seray justement inconstante estimee,
Des Grecs et des François impudente nommee :
Leon j’offenseray ; mais tout m’est plus leger
Et de moindre peché que d’offenser Roger.
HIPPALQUE
Je voy Marphise seule, allons par devers elle :
Elle en pourra possible avoir quelque nouvelle.

[Page 321r]
6.3.4.7.4. SCENE IIII.

>Marphise, Bradamante, Hippalque.

MARPHISE
Quelle fureur, mon frere, a vostre esprit espoind
De quitter vostre dame et ne la revoir point ?
D’abandonner la Cour, et moy vostre germaine299,
Me laissant en destresse, et Bradamante en peine ?
La pauvre Bardamante, hà que j’en ay pitié !
Jamais ne fut, je croy, plus constante amitié?300.
Las ! que sera-ce d’elle ? Elle avoit esperance
Qu’au bruit de son cartel vous reviendriez en France :
Un chacun l’estimoit, son pere en avoit peur,
Qui a tant ce Leon et son Empire au cœur :
Et ores la pauvrette, et mocquee et trompee,
Est la femme du Grec par le droit de l’espee.
BRADAMANTE
Dieu m’en garde, ma sœur301, je veux plustost mourir.
MARPHISE
Helas ! que je voudrois vous pouvoir secourir.
Mais quoy ? tout est perdu, que sçaurions-nous plus faire ?
La peine en est à vous, et la coulpe à mon frere.
Prenez le sort en gré302, c’est Dieu qui l’a permis.
Leon vous doit avoir, puisqu’on luy a promis.
BRADAMANTE
Jamais, ma sœur.
MARPHISE
Mais quoy ? seroit il raisonnable ?
BRADAMANTE
Le soit, ou ne le soit, mon cœur est immuable.
MARPHISE
Quelle excuse aurez-vous de ne le faire pas ?
BRADAMANTE
J’auray pour mon excuse un violent trespas.
MARPHISE
Un trespas ! et pourquoy ? n’avancés point vostre heure.
BRADAMANTE
Je mourray je mourray, je n’ay chose meilleure.
MARPHISE
Et que diroit Roger entendant vostre mort ?
BRADAMANTE
Que morte je seray pour ne luy faire tort.
MARPHISE
Mais il auroit causé vostre mort outrageuse.
[Page 321v]
BRADAMANTE
Non, ainçois la fortune à mon bien envieuse.
MARPHISE
Il mourroit à l’instant qu’il sçauroit vostre fin.
BRADAMANTE
J’ay peur qu’il soit desja de la mort le butin.
MARPHISE
Non est pas, si Dieu plaist, il en seroit nouvelle.
BRADAMANTE
S’il vit, il est épris de quelque amour nouvelle304.
MARPHISE
N’ayez peur qu’il soit onc d’autre amour retenu.
BRADAMANTE
Qu’au bruit de ce combat n’est-il donques venu ?
MARPHISE
Helas je n’en sçay rien, j’ay peur qu’il soit malade.
BRADAMANTE
Leon luy auroit bien dressé quelque embuscade,
Comme il est fraudulent, et l’auroit pris, de peur
Qu’il fust à son dommage encontre moy vaincueur305.
HIPPALQUE
Je sçais bien un moyen pour brouiller tout l’affaire306.
MARPHISE
Et quel ? ma grand amie.
BRADAMANTE
Et que faudroit-il faire ?
MARPHISE
Je volle toute d’aise.
BRADAMANTE
Hippalque mon amour.
MARPHISE
Mon cœuret je te pry, fay nous quelque bon tour.
HIPPALQUE
La fourbe est bien aisee, il faut que vous Marphise
Allez vers l’Empereur, et que de galantise
Soustenez qu’on fait tort à vostre frere absent,
Mariant Bradamante, et la luy ravissant,
Veu qu’ils ont devant vous par paroles expresses307
Fait de s’entre-espouser l’un à l’autre promesse :
Qu’un sceptre ne doit pas la faire varier,
Qu’on ne la sçauroit plus à d’autres marier :
Que si par arrogance elle veut contredire,
Les armes en la main soustiendrez vostre dire308.
Bradamante y sera que le front abbaissant
Ira par son maintien vos propos confessant309:
Lors Charles et ses Pairs ne voulans faire outrage
A Roger, suspendront ce dernier mariage.
Il viendra ce pendant, ou quelque autre moyen
Se pourra presenter commode à nostre bien.
[Page 322r]
MARPHISE
J’approuve ce conseil : car si Leon s’y treuve,
Il faudra qu’avec moy par honneur il s’espreuve
Pour defendre sa cause, et j’espere qu’apres
Vous n’aurez plus de mal de luy, ny d’autres Grecs311.

6.3.4.7.5. SCENE V.

Leon, Charles, Aymon, Marphise, Beatrix310.

LEON
Magnanime Empereur, dont le nom venerable
Est aus fiers Sarrasins et aus Turcs redoutable,
Qui le sceptre françois faites craindre par tout
D’un bout de l’Univers jusques à l’autre bout,
Et qui ce grand Paris vostre cité Royale,
En majesté rendez aux deux Rommes144 egale :
Heureuse est vostre France, et moy plein de grand heur
De m’estre ici trouvé pour voir vostre grandeur,
Et d’avoir eu de vous tesmoignage honorable
Au prix de ma valeur, qui vous est redevable312.
CHARLEMAGNE
Mon fils, vostre vertu s’est monstree à nos yeux,
Comme l’alme clairté d’un Soleil radieux:
Ma voix ne la sçauroit rendre plus heroique.
»Le tesmoignage est vain en chose si publique.
Vrayment vous meritez d’un Auguste le nom,
Et meritez aussi d’estre gendre d’Aymon
Bradamante espousant, que vostre vaillantise
Et vostre ferme amour a doublement conquise313.
LEON
Sire, vous plaist-il pas la faire icy venir,
Pour de nostre nopçage ensemble convenir?
CHARLEMAGNE
Je le veux. Hà voicy le bon Duc de Dordonne,
Noble sang de Clairmont qui vous affectionne,
[Page 322v]
Vostre race et vaillance il honore : et voici
La Duchesse sa femme, et Bradamante aussi314.
Vous, Aymon, sçavez bien que le prince de Grece,
Aussi grand en vertu comme il est en noblesse,
Poursuit vostre alliance, et s’est acquis vaincueur
En publique combat vostre fille son cœur :
Ore voulez-vous pas vos promesses conclure,
Et determiner jour pour la nopce future ?
AYMON
Ouy, Sire : je n’ay rien qui me plaise si fort
Que me voir allié d’un prince si accort315:
Je me sens bien-heureux, et Bradamante heureuse
D’entrer en une race et noble et valeureuse.
LEON
Moy plus heureux encor, d’avoir une beauté
Dont mon cœur si long temps idolâtre a esté :
Et qui vraye Amazone est aussi belliqueuse
(Rare faveur du ciel) que belle et gracieuse.
Puis elle est d’un estoc d’hommes vaillants et forts,
Les premiers de la terre en Martiaus316 efforts,
De Renauts, de Rolands, les foudres de la guerre,
D’Ogers317 et d’Oliviers, plus craints que le tonnerre.
CHARLEMAGNE
Tout l’Orient n’est point en gemmes si fecond,
Qu’est en hommes guerriers la race de Clairmont.
Jadis le cheval Grec n’eut les entrailles pleines
De tant de bons soldats et de bons Capitaines,
Que de cette famille il en sort tous les jours
Indomtez de courage aux belliqueux estours.
La loy de Jesus-Christ par eux est maintenue,
Et la fureur Payenne en ses bords retenue ;
Comme un torrent enflé, qui par la plaine bruit
Et ja prez et jardins de ses ondes destruit,
Entraineroit maisons, granges, moulins, estables,
[Page 323r]
S’il n’estoit arresté par rempars defensables,
Qui rompent sa fureur, et ne permettent pas
Qu’il desborde, et s’espande aux endroits les plus bas318.
AYMON
C’est par vostre vertu, que cette heureuse France
Sert encor’ Jesus-Christ, vous estes sa defense319.
CHARLEMAGNE
La puissance Chrestienne accroistra de moitié
Par ce nœu conjugal, qui joint nostre amitié :
Quand l’un et l’autre Empire unissant ses armees320
Guerroyra les Payens aux terres Idumees,
Ou en la chaude Egypte, en l’Afrique, et aux bords
De l’Espagne indomtee, où j’ay fait tant d’efforts.
BEATRIX
Mais pensons d’ordonner du jour du mariage,
A fin qu’on se prepare et mette en equipage.
LEON
Ce ne sera si tost que j’en ay de desir.
AYMON
Sire, il depend de vous, s’il vous plaist le choisir.
CHARLEMAGNE
Je veux que par tout soit la feste publiee.
MARPHISE
Il n’est pas raisonnable, elle est ja mariee.
AYMON, BEATRIX
Mariee? et à qui? elle ne le fut onc,
Jamais n’en fut parlé.
MARPHISE
Elle vous trompe donc.
BEATRIX
Ma fille mariee?
AYMON
Il n’en fut onc nouvelle.
BEATRIX
Sans le respect que j’ay...
CHARLEMAGNE
Que sert ceste querelle ?
Bradamante est presente, il la faut enquerir.
AYMON
Qu’elle disse à qui c’est321.
BEATRIX
Cela me fait mourir.
MARPHISE
C’est à Roger mon frere.
AYMON, BEATRIX
O Dieu quelle impudence!
CHARLEMAGNE
Comment le sçavez-vous?
MARPHISE
Ce fut en ma presence322.
BEATRIX
Ils s’entre-sont promis?
MARPHISE
Voire avec serment.
LEON
J’ay tousjours entendu qu’il estoit son amant.
AYMON, BEATRIX
O qu’elle est effrontee !
MARPHISE
O fille desloyale!
Et faut-il sous couleur d’une aigle imperiale,
D’un sceptre, d’un tiare ainsi vous oublier ?
[Page 323v]
O que l’ambition fait nos ames plier!323
CHARLEMAGNE
Mais qu’en dit Bradamante ?
MARPHISE
Et que peut elle dire?
CHARLEMAGNE
Levez un peu le front324.
AYMON
Ne la croyez pas, Sire.
MARPHISE
Si elle contredit, je la veux desfier :
J’ay les armes au poing pour le verifier.
S’y offre qui voudra, je soustiens obstinee
Qu’elle s’est pour espouse à mon frere donnee ;
Et que l’on ne sçauroit, qui ne luy fera tort,
A d’autres la donner jusqu’à tant qu’il soit mort.
CHARLEMAGNE
Elle ne respond rien.
MARPHISE
Elle se sent coupable,
Et reconnoist assez mon dire veritable.
AYMON
C’est une pure fraude ourdie encontre moy325.
Bradamante à Roger n’a point donné sa foy,
Aussi ne pouvoit elle, estant en ma puissance.
Une telle promesse est de nulle importance.
Puis, où fut-ce? quand fut-ce? estoit-il ja Chrestien ?
Il n’y a que deux jours qu’il combatoit, Payen326,
Nos peuples baptisez: or estant infidelle
Il ne pouvoit avoir d’alliance avec elle.
C’est abus, c’est abus, jamais n’en fut rien dit :
Au contraire elle mesme a pratiqué l’edit
Qui a conduit Leon, un si notable prince,
Depuis le bord Gregeois jusqu’en cette province,
Pour entrer en bataille ; et ore estant vaincueur
Qu’on le vienne frauder par un propos mocqueur,
Une baye, un affront, et sur tout que vous, Sire,
Vueillez pour tout cela revoquer vostre dire,
Il est deraisonnable : il faut que le combat
Faict aux yeux d’un chacun, ait vuidé tout debat.
CHARLEMAGNE
Je ne veux rien resoudre en affaire si grande,
Que des gens de conseil advis je ne demande327.
[Page 324r]
»Un Roy qui tout balance au poix de l’equité,
Doit juger toute chose avecque meureté.
MARPHISE
Puisque cette pucelle à Roger s’est donnee,
Leon ne peut l’avoir sous un juste Hymenee
Tant que Roger vivra : qu’ils se battent tous deux
A la lance et l’espee, et cil qui vaincra d’eux
Son rival envoyé là bas chez Rhadamante,
Ait sans aucun debat l’amour de Bradamante328.
AYMON
Ce n’est pas la raison, Leon a combatu,
Son droit suffisamment est par luy debatu.
MARPHISE
Que vous nuist ce combat ?
AYMON
Il seroit inutile.
Car vaincueur ou vaincu Roger n’aura ma fille.
LEON
J’accepte le party : non non, ne craignez point :
J’ay pour luy cet estoc, qui tousjours trenche et poind329.
Sire, permettez moy d’entrer encore en lice,
Et que de s’y trouver Roger on advertisse.
CHARLEMAGNE
Je desire plustost par douceur accorder de vous hasarder330
Vos differents esmeus que de vous hasarder.
Je ne veux pas vous perdre, estans de tel merite,
Tous deux braves guerriers et champions d’elite.
Ce seroit grande perte à nostre Chrestienté,
Que l’un de vous mourust outre29 necessité331.
LEON
Dieu dispose de tout, il donra la victoire
A celuy qu’il voudra, l’autre au Styx ira boire332.
Marphise, c’est à vous de faire icy trouver
Vostre Roger, à fin de nous entresprouver.

6.3.4.7.6. SCENE VI.

Leon, Basile, Duc d’Athenes.

LEON
Quand ce seroit Renaut, quand seroit Roland mesme333,
Que le ciel a doué d’une force supréme,
[Page 324v]
Je l’oserois combatre, ayant ce chevalier,
Qui est plus mille fois que nul autre guerrier,
Il n’a point de pareil334: que ce beau Roger vienne,
Et l’espee à la main ses promesses soustienne,
Il luy fera bien tost son ardeur appaiser,
Et au lieu d’une amie une tombe espouser.
Mais voyla pas Basile honneur de nostre Grece,
A qui tous mes secrets fidellement j’addresse?335
Basile mon amy, je me viens d’engager
De promesse à la Cour, de combatre Roger.
BASILE
Roger ce grand Achille, à qui la France toute
Ne sçauroit opposer Paladin qu’il redoute !
LEON
C’est ce mesme Roger.
BASILE
Il n’est pas à la Cour336.
LEON
Sa sœur Marphise y est.
BASILE
Est ce un combat d’amour ?
LEON
C’est pour ma Bradamante.
BASILE
Et qui vous la querelle ?
LEON
Marphise pour Roger.
BASILE
Que pretend-il en elle ?
LEON
Il pretend l’espouser.
BASILE
L’espouser ? et comment ?
LEON
Pour luy avoir promis.
BASILE
J’estime qu’elle ment.
LEON
C’est d’où vient nostre guerre.
BASILE
Et qu’en dit Bradamante ?
LEON
Elle monstre à son geste en estre consentante.
BASILE
Monsieur, laissez la donc et vous tirez de là.
LEON
Basile, je ne puis consentir à cela.
BASILE
Quoy? voulez-vous mourir pour une ingrate337 amie?
LEON
Je voudrois bien pour elle abandonner la vie.
Je n’entens toutefois combatre contre luy
D’autre sorte que j’ay combatu ce jourdhuy338.
BASILE
Par la force d’un autre ?
LEON
Ouy bien, de celuy mesme
Qui m’a tantost conquis ceste beauté que j’aime.
BASILE
Il n’est plus avec nous.
LEON
Et où donc ? ô mon dieu !
BASILE
Il s’en est ore allé.
LEON
Helas ! et en quel lieu ?
Quel chemin a-t-il pris ? qui l’a meu de ce faire ?
BASILE
[Page 325r]
Il estoit tout chagrin, et sembloit se desplaire339.
LEON
Hé Dieu, je suis perdu ! malheureux, qu’ay-je fait ?
Me voila blasonné de mon deloyal fait.
On sçaura mon diffame, et la tourbe accourue
Du peuple autour de moy me hûra340 par la rue.
Ces chevaliers François du monde la terreur,
Qui ont l’honneur si cher, m’auront tous en horreur.
Et ma maistresse mesme (ah ! que la terre s’ouvre)
Crevera30 de despit, Charles et tout le Louvre341
Se riront bien de moy, d’avoir homme peureux
Usurpé le loyer d’un homme valeureux.
Hà timide31 poltron, par mon dol je décrie
Moy, mon pere, ma race, et toute ma patrie !
J’ay promis de combatre en autruy me fiant,
Et du premier succez trop me glorifiant,
Et faudray de promesse, et la Cour abusee
Fera de ma vergongne une longue risee.
Hà chetif !
BASILE
Mais tandis qu’ici vous souspirez,
Au lieu de vous guarir vostre mal empirez.
Ne perdons point de temps, ains fuyons-le à la trace,
Et le cherchons par tout courans32 de place en place342.

6.3.4.7.7. ACTE V. SCENE I.
6.3.4.7.7.1.
Leon, Roger.

LEON
Dea mon frere, et pourquoy ne me l’aviés-vous dit?343
Pensiez-vous qu’en cela je vous eusse desdit?
Que j’eusse voulu perdre, apres un tel merite,
Le meilleur chevalier qui sur la terre habite ?
Vous m’avez fait grand tort de douter de ma foy,
[Page 325v]
Et d’avoir eu besoin344 de ce qui est à moy.
ROGER
Invincible Cesar, je n’eusse osé vous dire345
La cause de mon dueil, et de mon long martyre.
Las ! vous eussé-je dit que j’avoy nom33 Roger,
Que j’estoy là venu34 pour vous endommager?346
Que j’estoy le souci de vostre belle Dame,35
Brulé du mesme feu36 qui consomme vostre ame ?
LEON
Je fus de vostre amour si ardemment épris
Pour vos faits valeureux, que quand vous fustes pris,
Si j’eusse eu de vostre estre et dessein connoissance,
Je ne vous eusse moins porté de bien-vueillance347.
Mais depuis que privant vostre cœur de son bien
Au prix de vostre vie avez basti le mien348,
Vous ne deviez douter que mon ame obligee
Ne fust de vostre mort durement affligee,
Et que plustost qu’en estre autheur, j’eusse quitté
Non l’amour, ou le bien, mais la douce clairté349.
ROGER
Ne vous privez pour moy d’une telle maistresse :
Ayez-la, prenez-la.
LEON
Non non je vous la laisse.
ROGER
Ne me destournez point de ce constant desir,
La mort ne mettra guere à me venir saisir :
Je suis plus que demy dans la barque legere,
Mon ame veut sortir de sa geole ordinaire350,
Ne la renfermez point, n’enviez son repos,
Ma mort à vos desirs viendra bien à propos.
Car tant que je vivray, celle qui vous enflame
Vous ne pouvez avoir pour legitime femme :
Il y a mariage entre nous accordé351,
Dont vous avez l’effet jusqu’ici retardé.
Or ma mort dissoudra ce contract miserable,
Et ne restera rien qui vous soit dommageable.
[Page 326r]
LEON
Je ne veux pas mon aise avoir par le trespas
Du meilleur chevalier qui se trouve icy bas.
Car combien que je l’aime autant que mon cœur mesme,
Plus qu’elle toutefois vostre vaillance j’aime.
Ayez-la pour espouse, et n’y soit desormais
Fait obstacle pour moy qui ne l’auray jamais :
Je vous cede mon droit, prenez-le à la bonne heure,
Que sans plus differer vostre amour vous demeure352.
ROGER
Je supply’ le bon Dieu que sans juste loyer
Longuement ne demeure un amour si entier:
Et que j’aye cet heur de quelquefois despendre
Cette vie pour vous que vous me venez rendre353
Pour la seconde fois, j’en voudrois avoir deux
Pour en vostre service en estre hasardeux354:
Je vy deux fois par vous, mais combien que l’on rende
Les bienfaits qu’on reçoit avec usure grande,
Je ne puis toutefois les rendre que demis,
Car de les rendre entiers il ne m’est pas permis.
Vostre amour m’a donné, par deux fois opportune,
Deux vies, et (malheur!) je n’en puis mourir qu’une355.
[Page 326r]
LEON
Laissons-là ces propos, plus grands sont les biensfaits
Que j’ay receu de vous que ceux-là que j’ay faits.
Retournons au logis pour un peu vous refaire,
Puis irons au chasteau pour vos nopces parfaire356.

6.3.4.7.7.2. SCENE II.

Les Ambassadeurs de Bulgarie, Charlemagne.

AMBASSADEURS
Que cet Empire est grand en biens et en honneurs !357
Que cette Cour est grosse et pleine de seigneurs !
[Page 326v]
Que je voy de beautez ! sont-ce des immortelles ?
J’estime que le ciel n’a point choses si belles,
Le Soleil ne luist point si agreable aux yeux,
Et le Printemps flori n’est point si gracieux
Que leurs divins regars, que leurs beautez decloses,
Que leurs visages saints, faits de lis et de roses.
Durant la brune nuit les celestes flambeaux,
Qui brillent escartez, n’éclairent point si beaux.
Vray Dieu, que ce n’est rien de nostre Bulgarie,
Ce n’est ma foy, ce n’est que pure barbarie
Aupres de ce païs : la douceur et l’amour,
La richesse et l’honneur font à Paris sejour.
Sire, nos Palatins ont sur nostre province,
Depuis le dur trespas de Vatran nostre prince359,
Un Chevalier esleu pour nous commander Roy,
Qui n’a par tout le monde homme pareil à soy :
Il nous est inconneu, fors à son brand qui tranche,
Et à son Escu peint d’une Licorne blanche360.
Nagueres Constantin avec Leon son fils
Aux plaines de Belgrade eust nos gens deconfis,
Sans ce brave guerrier, qui leur donna courage,
Et des Grecs ennemis fit un sanglant carnage :
Seul il les repoussa, terraçant par milliers,
Au cœur de leurs scadrons, les soldats plus guerriers :
Il en couvrit la terre en leur sang ondoyante,
Et du Danube fut la claire eau rougissante.
L’effroy, l’horreur, le meurtre à ses costez marchoyent,
Et quelque part qu’il fust ennemis trebuschoyent361.
Ils se mirent en route, et la nuit tenebreuse
Couvrit de son bandeau leur fuitte vergongneuse.
La noblesse, le peuple, et ceux qui à l’autel
[Page 327r]
Font devote priere au grand Dieu immortel,
Prosternez à ses pieds, humbles le mercierent,
Et que le sceptre il print d’un accord le prierent :
Mais luy, les refusant, ne daigna sejourner,
Et personne depuis ne l’a veu retourner362.
Les estats toutefois l’ont tous eleu pour maistre,
Ne voulans autre Roy que luy seul reconnoistre :
Ores nous le cherchons par Royaumes divers.
Et pour ce qu’il n’est Cour en tout cet Univers
Qui soit en chevaliers tant que la vostre belle,
Nous y sommes venus pour en ouir nouvelle.
CHARLEMAGNE
De ce preux Chevalier sçavez-vous point le nom ?
AMBASSADEURS
Nous ne l’eussions point sceu, ne le disant, sinon
Que par son Escuyer depuis nostre entreprise
Nous avons entendu que c’est Roger de Rise363.
CHARLEMAGNE
Hà puisque c’est Roger, l’on ne s’est pas mespris :
C’est un grand chevalier, d’inestimable prix.
Il n’est pas maintenant en ceste Cour de France,
Sa sœur Marphise y est qui a pris sa defense :
Retirez-vous vers elle, elle pourra sçavoir
Quand et en quel endroit vous le pourrez revoir.

6.3.4.7.7.3. SCENE III.

Charles, Aymon, Beatrix.

CHARLEMAGNE
Que c’est de la vertu ! Dieu que sa force est grande !
Elle vainc la fortune, et grave luy commande364.
»Les biens et les honneurs pres d’elle ne sont rien.
»Quiconque est vertueux n’a point faute de bien,
»Il est conneu par tout, tout le monde l’honore,
»Soit qu’il soit en Scythie, ou sur la terre More,
[Page 327v]
»Aux Bactres, aux Indois, il fait bruire son nom,
»Et tousjours sa vertu luy acquiert du renom.
»Les sceptres luy sont vils, et les richesses blesmes,
»Ne luy chaut de porter au front des diadêmes,
»S’enfermer de soudars, et se voir au milieu
Des peuples amassez reverer comme un Dieu365.
»Il fait de tels honneurs moins cas que de fange,
»Son cœur ne va beant qu’à la seule louange.
Tel est ce preux Roger, qui n’ayant rien à soy,
Voit des peuples felons s’asservir à sa loy,
Luy offrir leur couronne, et à grande despense,
L’en faire importuner jusques au cœur de France366.
Qu’en dites-vous, Aymon ?
AYMON
J’en fay bien plus de cas
Le voyant recherché, que je ne faisois pas367.
CHARLEMAGNE
Puisque vostre guerriere entre tous le desire,
Il seroit bon qu’il l’eust.
AYMON
Je le voudrois bien, Sire.
CHARLEMAGNE
Mesme si vous sçavez qu’ils s’entre soyent promis.
AYMON
Mais nous aurons Leon et son pere ennemis.
CHARLEMAGNE
Nous n’aurons pas, peut estre, ains plustost est croyable
Que Leon se voyant moins que l’autre agreable,
Luy porte moindre amour, et possible voudroit,
Content de sa victoire, entendre en autre endroit368.
AYMON
J’en auroy grand desir.
BEATRIX
Je n’en serois marrie,
Puis qu’il est maintenant roi de la Bulgarie369.
CHARLEMAGNE
Voicy Leon qui vient en magnifique arroy,
Il meine un Chevalier tout armé quant et soy,
Sont ses armes qu’il a: mais quoy ? que veut-il dire ?
De faire ainsi porter les armes de l’Empire ?370

[Page 328r]
6.3.4.7.7.4. SCENE IIII.

Leon, Charlemagne, Marphise, Aymon, Beatrix, Ambassadeurs, Roger.

LEON
Voici le Chevalier d’incroyable vertu371,
Qui en champ clos naguiere a si bien combatu :
Puisqu’il a surmonté la pucelle en bataille,
Sire, c’est la raison qu’espouse on la luy baille.
Vous ne voudriez vous-mesme enfreindre vostre ban,
Le fraudant de sa Dame, honneur de Montauban.
Nul autre tant que luy merite Bradamante,
Soit en digne valeur, soit en amour ardante :
S’il se presente aucun qui le vueille nier,
Il est prest sur le champ372 de le verifier371.
CHARLEMAGNE
Et n’estoit-ce pas vous qui combatiez naguiere,
Et qui estes vaincueur sorti de la barrieres?
Nous l’avons ainsi creu. Qui est donc cestuy-ci,
Qui pour vous combatant nous a trompez ainsi ?373
LEON
C’est un bon Chevalier, de qui la dextre est preste
De defendre en tous lieux le droit de sa conqueste.
AYMON
Qui est cet abuseur ? d’où nous est-il venu ?
Je ne veux que ma fille ait un homme inconnu.
MARPHISE
Puisque, mon frere absent, cetuy-ci veut pretendre
Sa femme meriter, je suis pour le defendre :
Je mourray sur la place, ou luy feray sentir
Qu’on a de l’offenser un soudain repentir.
Il ne faut differer, que ce soit à ceste heure,
Que sans bouger d’ici l’un ou l’autre y demeure374.
LEON
Il n’est point incogneu, voyez-le sur le front :
Pleines de son renom toutes les terres sont.
MARPHISE
Hà mon frere, est-ce vous ? est-ce vous ma lumiere ?
[Page 328v]
Je vous pensois enclos en une triste biere.
Pourquoy vous celez-vous à vostre chere sœur ?
Pourquoy vous celez-vous à vostre tendre cœur,
A vostre Bradamante? hé mon frere, hé mon frere
Luy vouliez-vous ourdir une mort volontaire ?
Que je vous baise encor, je ne me puis lasser
De vous baiser sans cesse et de vous embrasser376.
ROGER
Ne m’en accusez point, ma sœur, ce n’est ma faute377.
Sire, puisse tousjours vostre majesté haute
Prosperer en tout bien, et l’Empire Romain
Paisible reverer vostre indomtable main.
Vous Princes, Chevaliers, estonnement du monde,
Dont vole dans le ciel la gloire vagabonde,
Soyez tousjours prisez, soyez tousjours heureux,
Et durent eternels vos faicts chevaleureux.
CHARLEMAGNE
Mais dites moy, mon fils, pourquoy Roger de Rise
De combatre pour vous a-t-il la charge prise,
Contre son propre amour ? où l’avez-vous trouvé ?
Aviez-vous quelquefois sa valeur esprouvé ?
LEON
Magnanime Empereur, et vous astres de France,
Vous connoistrez combien l’amour ha de puissance,
Qui sourd de la vertu, par l’estrange accident
De Roger en Bulgare arrivé d’Occident378.
CHARLEMAGNE
J’entendray volontiers cette estrange avanture
Si de la nous conter ne vous est chose dure.
LEON
Aux champs Bulgariens mon pere guerroyoit379,
Et d’hommes et chevaux la campagne effroyoit,
Pour recouvrer Belgrade à l’Empire ravie380 :
Vatran, leur Roy Vatran, se l’estoit asservie,
Et la vouloit defendre, ayant de toutes pars
Pour tenir la campagne amassé des soudars.
[Page 329r]
Ils sortent dessur nous d’une ardeur animee,
Renversant, terraçant la plus part de l’armee,
Jusqu’à tant que Vatran de ma main abatu
Leur fist perdre, mourant, le cœur et la vertu381.
Lors nous les repoussons, les hachant mille à mille,
Et fussions pesle-mesle entrez dedans la ville,
Sans Roger, qui survint aux deux parts inconnu,
Par qui de nos soudars fut l’effort retenu :
Il feit tant de beaux faicts, de proüesses si grandes,
Qu’il rompit, qu’il chassa nos vainqueresses bandes.
Je le vey dans les rangs foudroyer tout ainsi
Qu’en un blé prest à tondre un orage obscurci382.
Je le prins en amour, bien qu’il nous fist outrage,
Et l’eu tousjours depuis gravé dans mon courage383.
Nous retirons nos gens pour nos maisons revoir :
Mais Roger, qui eut lors de m’occire vouloir,
Vint jusqu’en Novengrade, où cogneu d’avanture
Fut prins et devalé dans une fosse obscure.
On le condamne à mort : dont estant adverti,
Du chasteau de mon pere en secret je parti,
J’entre dans la prison, les fers je luy arrache,
Je le meine en ma chambre où long temps je le cache384.
Aussi tost fut le ban de Bradamante ouy,
Dont, pour avoir Roger, je fus fort resjouy,
Esperant que pour moy, comme il me feit promesse,
Il iroit au combat et vaincroit ma Maistresse.
Nous arrivons ici, sans qu’aucun de nous ne sceust
Son nom, sa qualité, ny37 que Roger il fust.
Il entre dans la lice, il combat, il surmonte,
Retourne en mon logis, et sur son cheval monte,
S’en part secrettement, entre en un bois espais,
[Page 329v]
Voulant s’y confiner et n’en sortir jamais385.
Or ayant malgré moy la bataille entreprise,
Pour maintenir mon droit, contre sa sœur Marphise386,
Ne le retrouvant plus, fasché, je cours apres,
Et le trouve en ce fort confit en durs regrets,
Resolu de mourir d’une faim languissante,
Pour m’avoir surmonté38 sa chere Bradamante387 :
Me conte son malheur, son estre et son dessein,
Me pry’ de le laisser consommer par la faim388.
Je demeure éperdu d’entendre telle chose,
Puis à le consoler mon esprit je dispose,
Luy redonne sa Dame, et jurant luy promets,
Plustost qu’il en ait mal, n’y pretendre jamais.
Sire, elle est toute à luy : ne tardez d’avantage
De faire consommer un si bon mariage389.
CHARLEMAGNE
Je le veux, je le veux : qu’en dites-vous, Aymon ?
AYMON
Je le veux bien aussi, je le trouve tresbon.
Roger mon cher enfant, ça que je vous embrasse,
J’ay grand’peur que je sois en vostre male-grace :
Pardonnez-moy, mon fils, si j’ay si longuement
Tenu par ma rigueur vos amours en tourment390.
AMBASSADEURS
Nous premiers Palatins de la grand’Bulgarie
Venons offrir aux pieds de vostre seigneurie
Nos personnes, nos biens, nos honneurs, nostre foy,
Vous ayant d’un accord eleu pour nostre Roy.
Ne vueillez refuser nostre humble servitude :
Nous vous avons cherché en grand’sollicitude
Par maintes regions, pour voir un seigneur
Qui nos peuples remplisse et de biens et d’honneur391.
ROGER
J’accepte le present que me fait la province392:
Soyez moy bons sujets, je vous seray bon prince.
[Page 330r]
Je maintiendray le peuple en une heureuse paix,
Faisant justice droicte à bons et à mauvais :
Je me consacre à vous, et promets vous defendre
Contre tous ennemis qui voudront vous offendre393.
AMBASSADEURS
Constantin l’Empereur leve de toutes parts
Pour domter le Royaume un monde de soudars :
Le peuple est en effroy, la frontiere s’estonne,
Nous n’avons plus voisin qui ne nous abandonne :
Mais vous nous conduisant, hardis nous passerons
Jusqu’au sein de la Grece, et l’en dechasserons394.
ROGER
S’il plaist à nostre Dieu, qui toute chose ordonne,
J’iray dans peu de mois recevoir la couronne,
Pour avec le conseil et l’appuy de vous tous
Empescher l’ennemy d’entreprendre sur vous395.
LEON
Il n’en sera besoin, que cela ne vous presse :
Car puisqu’ils sont à vous je leur feray promesse,
Et sous foy d’Empereur, qu’ils seront desormais
De la part de mon pere asseurez à jamais.
Vivez en doux repos, et que dans vostre teste
ne reste aucun souci qui trouble vostre feste396.
BEATRIX
Puisque Roger est roy, j’ay mon esprit contant397,
Qu’on mande tost ma fille : et qu’est-ce qu’on attend ?
Dites luy qu’elle est royne, et que l’on la marie
A son amy Roger le Roy de Bulgarie :
Qu’elle se face belle, et reprenne son teint
Qui par ses longues pleurs398 estoit si fort desteint.

6.3.4.7.7.5. SCENE V.

Hippalque, Bradamante.

HIPPALQUE
Vray Dieu que j’ay de joie ! ô l’heureuse journee!399
Heureuse Bradamante ! ô moy bien fortunee !
[Page 330v]
Jesus, que je suis aise ! et qu’aise je me voy !
Je ne sçay que je fais, tant je suis hors de moy !
Qui eust jamais pensé d’une amere tristesse
Voir sourdre tout soudain une telle liesse ?400
Tout estoit desastreux, chetif, infortuné,
Mon ame n’eust deux jours en mon corps sejourné,
Si le mal eust eu cours, car avec ma maistresse
J’eusse triste rompu le fil de ma jeunesse.
Hé Dieux qu’elle a de mal ! l’amour brusle son cœur
Le forçant desespoir, le despit, la rancœur
La bourrelle sans cesse, et la chetive dame
A la mort à la mort continûment reclame.
De son teint où l’albâtre opposé jaunissoit,
De sa lévre où la rose en ses plis ternissoit,
La grace est effacee : une palleur mortelle,
L’amaigrissant, déteint toute la beauté d’elle401.
Or grace à nostre Dieu, nostre bon Dieu, l’ennuy
Qui luy brassoit ce mal est esteint aujourd’huy :
Je luy vais annoncer nouvelle assez bastante
Pour morte l’arracher de la tombe relante>402.
Que de joie elle aura ! celuy, comme je croy,
Qui condamné reçoit la grace de son Roy
Sur le triste eschafaut prest de laisser la vie,
N’est d’aise si ravi qu’elle en sera ravie.
Mais je la voy venir : helas quelle pitié !
Qu’elle est deconfortee ! ô cruelle amitié !
Elle croise les bras, et tourne au ciel la veuë,
Elle souspire, helas ! je m’en sens toute esmeuë :
Je m’en vay l’aborder : car ma foy je ne puis
Je ne puis la veoir en de si durs ennuis403.
Pourquoy de la douleur vous faites-vous la proye,
[Page 331r]
Ores que tout le monde est transporté de joie,
Que tout rit, que tout danse ? Il faut quiter ces pleurs
Et ces trenchans soupirs compagnons de douleurs.
BRADAMANTE
Las qui vous meut Hippalque ? estes vous en vous mesme ?
HIPPALQUE
Je ne veux plus vous voir le visage ainsi blesme :
Reprenez vostre teint de roses et de lis,
Ne vous torturez plus, vos malheurs sont faillis,
Il nous faut nous ébatre.
BRADAMANTE
Et qu’est-ce que vous dites ?
HIPPALQUE
Qu’il nous faut despouiller ces tristesses maudites.
BRADAMANTE
Hà Dieu !
HIPPALQUE
Ne plorez plus, tout est hors de danger.
BRADAMANTE
Voire, rien n’est à craindre.
HIPPALQUE
On vous donne Roger404.
BRADAMANTE
Me venez-vous moquer en destresse si grande ?
HIPPALQUE
Je ne vous moque point, allons, on vous demande,
L’Empereur vous attend et vostre pere aussi
Avec vostre Roger.
BRADAMANTE
Roger ?
HIPPALQUE
Il est ainsi.
BRADAMANTE
Dites moy seurement, sans de mon mal vous rire.
HIPPALQUE
Je ne puis par ma foy plus au vray vous le dire.
BRADAMANTE
Que Roger est ici ?
HIPPALQUE
BRADAMANTE
Vous m’abusez.
HIPPALQUE
Il est avec Aymon qui veut que l’espousez.
BRADAMANTE
Mon Dieu le sens me trouble ! est ce point quelque songe ?
HIPPALQUE
Non, ce que je vous dy n’est songe ny mensonge.
BRADAMANTE
Mais dy moy, ma sœurete405, est mon Roger venu ?
HIPPALQUE
Il est dans le chasteau.
BRADAMANTE
Mais l’as-tu bien connu ?406
HIPPALQUE
Si j’ay connu Roger ? vous le pouvez bien croire.
BRADAMANTE
Que dit-il de Leon, d’avoir eu la victoire ?
HIPPALQUE
C’est Leon qui le guide et qui parle pour luy.
BRADAMANTE
Quoy ? Leon auroit-il combatu pour autruy ?
HIPPALQUE
Non, ainçois c’est Roger qui vous a combatue.
BRADAMANTE
C’est Roger, c’est Roger qui m’a tantost vaincue ?
HIPPALQUE
C’est Roger voirement.
BRADAMANTE
J’ay le cœur tout transi.
[Page 331v]
Mais comment le sçait-on ?
HIPPALQUE
Leon le conte ainsi407.
BRADAMANTE
O chose merveilleuse !
HIPPALQUE
Ell’ l’est bien plus encores
Que vous ne pensez pas : Royne vous estes ores.
BRADAMANTE
Voire de mille ennuis408.
HIPPALQUE
Non, d’un peuple estranger
Qui a naguere eleu pour son prince, Roger.
Encor les Palatins en ceste cour sejournent,
Vous les pourrez bien voir devant qu’ils s’en retournent.
BRADAMANTE
Hé Dieu que dit mon pere ?
HIPPALQUE
Il saute de plaisir409.
BRADAMANTE
Et ma mere si dure ?
HIPPALQUE
Elle a tout son desir.
Ils brulent de vous voir : allons, je vous supplie.
BRADAMANTE
Hà ma sœur, que tu m’as de liesse remplie !
Que j’ay d’aise en mon cœur ! je ne le puis porter,
Je me sens je me sens hors de moy transporter.
Tout ce que j’eu jamais en amour de malaise
Ne sçauroit egaler le moindre de mon aise.
Onques je n’eusse osé seulement concevoir
Tant de biens qu’en un coup Dieu m’en fait recevoir.
Son nom en soit benist, et me donne la grace
De ne le mescognoistre en chose que je face410.

6.3.4.7.7.6. SCENE VI.

Melisse.

MELISSE
Du grand moteur du ciel merveilleux sont les faits411,
Que ne comprennent point nos discours imparfaits :
»Lors qu’on n’y pense point son pouvoir il decouvre :
»En faits desesperez miraculeux il ouvre.
»C’est pourquoy nous faillons, quand par faute de foy
»Nous ne l’invoquons point en un trop grand esmoy.
»Nous pensons nostre mal estre irremediable,
»Comme s’il n’estoit pas en ses faits merveillable,
»Qu’il ne peust toute chose, et peinassent ses mains
»A l’une plus qu’à l’autre, ainsi que nous humains.
[Page 332r]
On n’eust jamais pensé voir sans quelques miracles
Ce mariage faict, tant y avoit d’obstacles :
Toutefois tout soudain, lors qu’on l’esperoit moins,
Ils sont prest, grace à Dieu, d’estre ensemble conjoins.
Qu’il en viendra de bien à nostre foy Chrestienne !412
Que de mal au contraire en aura la Payenne !
Que de sang coulera du gosier Sarasin
Au rivage d’Afrique et au bord Palestin !
La France en est heureuse avec la Bulgarie,
Et heureuse en sera l’une et l’autre Hesperie.
Tout chacun en est aise, et je croy fermement
Que l’air, l’onde et la terre en ont contentement.

6.3.4.7.7.7. SCENE VII.

Charlemagne, Aymon, Beatrix, Leon, Roger, Bradamante.

CHARLEMAGNE
Grace à Dieu qui le ciel et la terre tempere413,
Je voy qu’en ceste Cour toute chose prospere,
Bradamante et Roger sont conjoints à la fin,
Apres avoir domté les rigueurs du destin.
Je suis aussi contant d’une telle alliance,
Que de bienfaict de Dieu qu’ait receu nostre France.
Mon cœur en nage d’aise, en verité je croy
Que les peres n’en sont plus resjouïs que moy.
AYMON
Sire, vostre bonté s’est tousjours fait cognoistre
A vouloir en honneurs et en biens nous accroistre.
CHARLEMAGNE
Les merites sont grands des vostres et de vous414 :
La France sans leurs mains se verroit à tous coups
De Sarasins couverte : elle n’a guere adresse
Apres l’aide du ciel qu’à leur grande proüesse.
[Page 332v]
Et outre je prevoy qu’à l’empire Chrestien
De ce nopçage icy n’adviendra que du bien.
Escoutez mes Enfans, vos nopces ordonnees
De tout temps ont esté dans le ciel destinees.
Merlin ce grand prophete415, à qui Dieu n’a celé
Ses conseils plus secrets, m’a jadis revelé
Que de vostre lignee en Demidieux feconde
Il naistroit des enfans qui regiroyent le monde.
Ils seront de mon sang comme du vostre issus416,
Ils luiront eclatans d’heroïques vertus,
Les monstres ils vaincront, indomtables Alcides,
Et seront le support des vierges Pierides.
Or vivez bien-heureux, et vostre sainte amour
Sans chagrin ne debat croisse de jour en jour.
ROGER
Dieu face prosperer à jamais vostre Empire417,
Et qu’onques ennemy n’ait pouvoir de vous nuire.
AYMON
Sire, vous plaist-il pas, pour la feste combler418,
Leonor vostre fille à Leon assembler
Sous les loix d’Hymenee ? à cela son merite
Et l’auguste grandeur de sa race m’incite.
ROGER
Je vous en suppli, Sire.
BRADAMANTE
Et moy treshumblement.
BEATRIX
On ne la peut placer plus honorablement.
CHARLEMAGNE
Vrayment je le veux bien : que ma fille on appelle.
LEON
Sire, vous m’honorez et obligez plus qu’elle.
CHARLEMAGNE
Il faut d’un fort lien nos empires unir,
Pour contre les Payens nous entremaintenir.
LEON
Quel heur le Dieu du ciel insperément me donne !
Oncq, je croy, sa bonté n’en feit tant à personne.
O que je suis heureux ! je vaincray desormais
L’heur des mieux fortunez qui vesquirent jamais.
6.3.4.7.7.8.
FIN

Appendix A Notes

I1La bibliographie sur la vie de Robert Garnier voit d’abord des portraits faits par les humanistes. François Grudé, sieur de La Croix Du Maine, qui a connu personnellement le dramaturge dans leur région natale, a inséré dans son grand projet resté inachevé, des pages précieuses : Premier volume de la Bibliothèque du Sieur de la Croix Du Maine, Paris, Abel L’Angelier, 1584, p. 444-445. Scévole de Sainte-Marthe, proche de la Pléiade, considère l’œuvre de Garnier comme une marque de l’excellence de la culture française, en rappelant la dette du dramaturge envers Sénèque, dans le volume qui accueille les profils des hommes de lettres du XVIe siècle, de Clément Marot et Jean Dorat à Joachim Du Bellay, à Pierre de Ronsard, à François Rabelais Robertus Garnerius dans Scævolæ Sammarthani Gallorum Doctrina Illustrium, qui nostra patrùmque memoriâ floruerunt, Elogia. Aucta denuo et recognita, Poitiers, Jean Blanchet, 1598 ; 1602 ; 1606 ; Paris, Jacques Villery, 1630, p. 104-105 ; édition critique par Jean Brunel, dans Scévole de Sainte-Marthe, Œuvres complètes, VI : Gallorum Doctrina Illustrium. Elogia, Genève, Droz, 2018. À l’époque moderne et contemporaine : Henri Chardon, Robert Garnier, sa vie, ses poésies inédites, Paris, Champion, 1905, riche et portant aussi une partie sur l’iconographie ; Lucien Pinvert, Notice sur Robert garnier, dans Robert Garnier, Œuvres complètes (théâtre et poésies), Paris, Garnier, 1923, vol. I, p. i-lxvi ; Marie-Madeleine Mouflard, Robert Garnier, 1545-1590, vol. I, La Vie, La Ferté-Bernard, R. Bellanger, 1961. Mouflard a perlustré les archives de Toulouse, de la Sarthe, du Mans ; Georges Grente (dir.), Dictionnaire des Lettres françaises. Le XVIe siècle, édition revue et mise à jour par Michel Simonin, Paris, Fayard, 2001, p. 545-551 ; Jean-Paul Barbier-Mueller, Dictionnaire des poètes français : de la seconde moitié di seizième siècle (1549-1615), Genève, Droz, 2015-2024, 6 voll., t. III, 2016, p. 332-355.
I2Cf. Marie-Madeleine Mouflard, Robert Garnier, 1545-1590, vol. I, La Vie, cit., et vol. II, L’Œuvre, en particulier p. 91, La-Roche-sur-Yon, Imprimerie centrale de l’Ouest, 1963. Parmi ses amis protestants, François Grudé, sieur de La Croix Du Maine, les poètes Pierre Amy conseiller du roi, Jacques Ligier, Jean Girard. M.-M. Mouflard remarque que les Évangiles ne sont jamais cités dans les œuvres de Garnier, au profit de l’Ancien Testament.
I3Henri Chardon, Robert Garnier, sa vie, ses poésies inédites, cit., p. 43, . Les Présidiaux étaient des tribunaux sans appel qui jugeaient des causes mineures, et ils ont été institués en 1552 par décret. V. Lucien Pinvert, Notice sur Robert Garnier, cit., t. I, p. ix.
I4V. Marie-Madeleine Mouflard, Robert Garnier, 1545-1590, vol. I, La Vie, cit., p. 191-193.
I5Robert Garnier, A Monseigneur de Pibrac Conseiller du Roy en son privé Conseil, President en sa Cour de Parlement, et Chancelier de monsieur frere de sa majesté, dans Les Tragedies de Rob. Garnier, Conseiller du Roy, Paris, Mamert Patisson, 1582, f. 166r-v ; Paris, Mamert Patisson, 1585, f. 72v-73r.
I6Le discours de Guy Du Faur de Pibrac, prononcé en 1576, a été publié par Édouard Frémy dans L’Académie des Derniers Valois, Paris, Ernest Leroux, 1887, p. 274-286.
I7Rosanna Gorris Camos, “La città del vero”, une ville en papier entre utopie et hétérotopie, «Seizième siècle», n. 9, 2013, p. 171-196 (189). Sur la contribution de Delbene à l’Académie du Palais, v. Frances Amelia Yates, The French Academies of the Sixteenth century, London, Routledge, 1988, p. 107, 112-113. Le texte de Delbene a été réimprimé par Patrizia Castelli : Bartholomei Del Bene Civitas veri sive morum, préface de Patrizia Castelli, Ivry-sur-Seine, Phenix Editions, 2001.
I8Dans la vaste bibliographie sur les tragédies de Garnier, nous signalons dans cette note quelques titres concernant les thèmes mentionnés ci-dessus. Florence de Caigny, Sénèque le Tragique en France (XVIe-XVIIe siècles). Imitation, traduction, adaptation, Paris, Classiques Garnier, 2011 ; Michele Mastroianni, Lungo i sentieri del tragico. La rielaborazione teatrale in Francia dal Rinascimento al Barocco, Vercelli, Edizioni Mercurio, 2009, en particulier le chapitre Il genere tragico come luogo del sincretismo rinascimentale : l’“Antigone” di Garnier, p. 59-101; Sabine Lardon, Le synchrétisme pagano-chrétien dans les “Juifves” de Robert Garnier : la Bible et Sénèque, in Le synchrétisme pagano-chrétien à l’époque de l’Humanisme et de la Renaissance, dir. Sabine Lardon, «Franco-Italica», n. 25-26, 2004, p. 183-198 ; Id., Tragédie païenne, tragédie chrétienne : “Les Juifves” et “La Troade” de Robert Garnier, in Il tragico e il sacro dal Cinquecento a Racine, a cura di Dario Cecchetti e Daniela Dalla Valle, Firenze, Olschki, 2001, p. 55-77.
I9Robert Garnier, Hymne de la Monarchie. A G. du Faur, seigneur de Pibrac, advocat du Roy au Parlement de Paris, par R. Garnier Fertenoys, Paris, Buon, 1567 ; puis dans Robert Garnier, Les Juifves ; Bradamante ; Poésies diverses, texte établi et présenté par Raymond Lebègue, Paris, Les Belles Lettres, 1949, p. 216-232 ; 303-304. L’ouvrage-guide de Jean Bodin sont les Six livres de la République, publiés à Paris chez Jacques du Puys en 1576.
I10Andrea Alciato, Emblemata (1531), Lugduni, apud Guliel Rovilium 1551, p. 161 ; puis dans l’édition par Anne-Angélique Andenmatten, Bern Peter Lang, 2017; Pietro Valeriano, Hieroglyphica, sive De sacris Aegyptiorum literis commentarii, Ioannis Pierii Valeriani Bolzanii, Basileae, Michael Isengrin, 1556, livre XXVI, ch. I, p. 185v ; la première traduction française est due à Gabriel Chappuys : Commentaires hiéroglyphiques, ou Images des choses de Jan Pierius Valerian, esquels comme en un vif tableau est ingénieusement dépeinct et représenté l'estat de plusieurs choses antiques, Lyon, Honorat, 1576.
I11V. Enea Balmas, Diego Valeri, L’età del Rinascimento in Francia: letteratura e storia, Firenze, Sansoni Accademia, 1968, p. 459.
I12Robert Garnier composa six pièces pour l’entrée du roi Chales IX à Toulouse en 1565. Henri Chardon et Raymond Lebègue nous renseignent sur la mise en scène de cet événement politique et artistique : les vers cités ci-dessus étaient lisibles sur le piédestal d’un groupe figurant le roi, les personnifications de la ville de Toulouse, une vieille femme à genoux, de Religion et d’Obéissance ; d’autres quatrains étaient reproduits sur le feston d’un arc de triomphe et près du portrait de Théodoric, roi de Toulouse. Henri Chardon, Robert Garnier. Sa vie, ses poésies inédites, Paris, Champion, 1905, p. 27-28 ; commentaire de Raymond Lebègue, Les Juifves ; Bradamante ; Poésies diverses, cit., p. 302. Le Chant royal allegorique avait en revanche valu à Garnier étudiant un prix aux Jeux Floraux de Toulouse en 1564.
I12aRobert Garnier, Sonet à l’Auteur, Sonnet sur la mort du feu Roy Charles IX, Autre Sonet du mesme Auteur, in Les Juifves ; Bradamante ; Poésies diverses, texte établi et présenté par Raymond Lebègue, cit., p. 239-241. Les trois poèmes font partie du Tombeau du feu Roy Tres-Chrestien Charles IX, publié à Paris chez Federic Morel en 1574, qui contient six pièces de Ronsard.
I13Enea Balmas, L’età del Rinascimento in Francia: letteratura e storia, cit., p. 458.
I14Sur le double système énonciatif dans la tragédie protestante et sur l’analogie entre Garnier et d’Aubigné, v. Florence Dobby-Poirson, Chausser la “botte” ou le “cothurne” : quelques rapprochements entre ‘Les Tragiques’ et le théâtre de Robert Garnier, «Albineana. Cahiers d’Aubigné», n. 20, 2008, p. 59-78 (en particulier 62, 66-67, 74).
I15Ibid., p. 66. Sur la poétique d’Agrippa d’Aubigné exprimée dans Les Tragiques, v. en particulier Marie-Madeleine Fragonard, La Pensée religieuse d’Agrippa d’Aubigné et son expression, thèse en Lettres, Université Paris III, 1981 ; Théodore Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques, édition par Frank Lestringant, Paris, Gallimard, 1995 ; Id., Les Tragiques, édition critique par Jean-Raymond Fanlo, Paris, Classiques Garnier, 1995, 2 vol. ; Jacques Bailbé, Agrippa d’Aubigné, études réunies par Robert Aulotte Claude Blum, Nicole Cazauran, Françoise Joukovsky, Paris, Champion, 1995 ; Elliott Christopher Forsyth, La justice de Dieu : “Les Tragiques” d’Agrippa d’Aubigné et la réforme protestante en France au XVIe siècle, Paris, Champion, 2005 ; Samuel Junod, Agrippa d’Aubigné ou Les misères du prophète, Genève, Droz, 2008 ; Frank Lestringant, L’architecture des “Tragiques” d’Agrippa d’Aubigné, Mont Saint-Agnan, Presses Universitaires de Rouen et du Havre, 2013.
I16Robert Garnier, Au Roy de France et de Polongne, in Les Tragedies de Rob. Garnier Conseiller du Roy et de Monseigneur frere unique de sa Majesté, Lieutenant general Criminel au siege Presidial et Senechaussee du Maine. Au Roy de France et de Poloigne, Paris, Mamert Patisson, 1582, [c. 2v]. ; édition 1585 : [c. 2v] ; édition 1588 : p. 3-4.
I17Marie-Madeleine Mouflard, Robert Garnier, 1545-1590. La Vie, cit., p. 355.
I18Id., Au Roy de France et de Poloigne, in Tragédies, édition 1582 cit., [c. 6v] ; Id., Les Tragedies de Robert Garnier Conseiller du Roy, Lieutenant general Criminel au siege Presidial et Senechaussee du Maine, Au Roy de France et de Polongne, Paris, Mamert Patisson, 1585, [c. 6v] ; Id., Les Tragedies de Robert Garnier Conseiller du Roy, Lieutenant general Criminel au siege Presidial et Senechaussee du Maine. Au Roy de France et de Polongne, Toulouse, Pierre Jagourt, 1588, p. 12.
I19Jean H. Mariéjol, La Réforme et la Ligue. L’Édit de Nantes (1559-1598) Histoire de France VI, I, Paris, Hachette, 1983, p. 275.
I20Jérémie Foa, Survivre. Une histoire des gueres de religion, Paris, Éditions du Seuil, 2024, p. 13.
I21Henri Chardon, Robert Garnier, sa vie, ses poésies inédites, cit., p. 159, 231. Chardon cite Jacques-Auguste de Thou depuis la traduction française de l’ouvrage latin, Histoire universelle de Jacques-Auguste de Thou, Bâle, Brandmuller, 1742, t. VII, p. 693.
I22François Grudé, sieur de La Croix Du Maine, Premier volume de la Bibliotheque du sieur de La Croix Du Maine, Paris, Abel L’Angelier, 1584, p. 445. Henri Chardon, Robert Garnier, sa vie, ses poésies inédites, cit., p. 75. V. Jean-Paul Barbier-Mueller, Dictionnaire des poètes français : de la seconde moitié di seizième siècle (1549-1615), cit., p. 344.
I23François Grudé, sieur de La Croix Du Maine, Premier volume de la Bibliotheque du sieur de La Croix Du Maine, cit., p. 100.
I24Françoise Hubert, «Garnier ne mourra point tandis que sa Porcie», in Robert Garnier, Tragedies, édition 1582, cit., f. 130r.
I25Id., «Malgré du temps le perdurable cours», Ibid., f. 168r.
I25aRobert Garnier, Elegie à Nicolas de Ronsard, Sieur de Roches, in Id., Hippolyte, Paris, Robert Estienne, 1573, f. 52r.
I26Marie-Madeleine Mouflard, Robert Garnier, 1545-1590. L’Œuvre, cit., p. 158-159, 164.
I27Juan Luis Vives, De institutione foeminae christianae (1524, Anvers, Hoochstrat), traduction française par Pierre de Changy, Institution de la femme chrétienne, Lyon, Sulpice Sabon, [1543]. Cité par Mouflard, ivi, p. 173.
I28V. Florence Dobby-Poirson, De la narration à la scène : l’amitié à l’épreuve du malheur dans ‘Marc-Antoine’ et ‘Bradamante’ de Robert Garnier, «Topiques, études satoriennes», vol. 1, 2015, p. 1-16.
I29Rémi Belleau, Ode, pièce liminaire de Cornelie, elle est publiée dans toutes les éditions des Tragedies de Garnier.
I30Robert Garnier, Sonnet, in Rémi Belleau, Bergerie, Paris, Gilles, 1572, vol. I, c. 4r.
I31Pour cet aspect, v. Marie-Madeleine Mouflard, Robert Garnier, 1545-1590. Les Sources, La Roche-sur-Yon, Imprimerie Centrale de l’Ouest, 1964, p. 298. Rémi Belleau publie La Reconnue pour la première fois en 1578 à Paris chez Mamert Patisson, mais la composition de la comédie remonte à la fin de 1563, comme le révèlent les références historiques contenues dans la pièce, signalée par Magda Campanini dans son édition de La Reconnue in La Comédie à l’époque d’Henri III (1576-1578). Théâtre Français de la Renaissance. II, 7, dir. Rosanna Gorris Camos et al., Firenze, Olschki, 2015, p. …. Garnier peut avoir connu cette comédie même avant sa publication ; comme le montre Mouflard, la composition de Bradamante peut en effet se placer entre 1572 et 1573 (Robert Garnier, 1545-1590. La Vie, cit., p. 341-342, 355-356). Nous reviendrons sur ce point.
I32V. Henri Chardon, Robert Garnier, cit., p. 116, ; Marie-Madeleine Mouflard, Robert Garnier. La vie, cit., p. 76-77.
I33Le sonnet liminaire de Pierre de Ronsard, «Quel son masle et hardy, quelle bouche heroïque», précède le texte de La Troade dans toutes les éditions des Tragedies de Garnier.
I34Pierre de Ronsard, A Rob. Garnier, Sonet. Ce poème précède Hippolyte autant dans l’édition séparée (Paris, Robert Estienne, 1573, f. 4r), que dans les éditions du recueil.
I35Robert Garnier, Elegie sur le trespas de feu Monsieur de Ronsard, in Discours de la vie de Pierre de Ronsard, Gentil-homme Vandomois, Prince des Poëtes François, Avec une Eclogue representée en ses obsèques, par Claude Binet. Plus les vers composez par ledict M. Rosard peu avant sa mort. Ensemble son Tombeau recueilli de plusieurs excellens personnages, Paris, Gabriel Buon, 1586, p. 73-82.
I36Cette définition est de Madeleine Lazard, Le théâtre en France au XVIe siècle, Paris, Presses Universitaires de France, 1980, p. 225.
I37Joachim Du Bellay, La Deffence et illustration de la langue françoyse, Paris, Arnoul L’Angelier, 1549, livre II, chapitre IV, p. n.n., édition critique par Francis Goyet et Olivier Millet, in Joachim Du Bellay, Œuvres complètes, Paris, Classiques Garnier, 2022, p. 56.
I38Giulio Cesare Scaligero, Poetices libri septem, Lyon, Antoine Vincent, 1561; Jean de La Taille, De l’art de la tragédie, in Saül, Paris, Federic Morel, 1572. Pour l’influence de La Taille sur Garnier, nous renvoyons à Marie-Madeleine Mouflard, Robert Garnier, 1545-1590. L’Œuvre, cit., p. 13.
I39Robert Garnier, A Reverend Pere en Dieu Messire Regnaud de Beaune, in La Troade, Paris, Mamert Patisson, 1579, c. 2v. Jean de La Taille, De l’art de la tragédie, cit., c. 2v.
I40V. Marvin Carlson, Teorie del teatro. Panorama storico e critico, Bologna, Il Mulino, 1988, p. 40.
I41Raymond Lebègue, Tableau de la tragédie française de 1573 à 1610, «Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance», vol. 5, 1944, p. 373-393 ; Id., La tragédie française de la Renaissance, Bruxelles, Société d’Édition d’Enseignement Supérieur, 1954 ; Marie-Madeleine Mouflard, Robert Garnier, 1545-1590. L’Œuvre, cit., p. 258-261.
I42Madeleine Lazard, Le théâtre en France au XVIe siècle, cit., p. 108-109.
I43Pour la présence des figures sénéquiennes dans les tragédies de Sénèque, v. Maurice Gras, Robert Garnier : son art et sa méthode, Genève, Droz, 1965.
I44Guillaume Costelay publia sa partition des chœurs de Porcie dans Meslange de chansons en façon d’airs, in Musique de Guillaume Costeley, organiste ordinaire et vallet de chambre du tres chrestien et tres invincible roy de Franche Charles IX, Paris, Adrian Le Roy et Robert Ballard, 1570, f. 50, 51, 57. Nous renvoyons à l’analyse musicologique de Frank Dobbins, Music in French Theatre of the Late Sixteenth Century, «Early Music History», v. 13, 1994, p. 85-122 (106-108).
I45Florence de Caigny observe cette transformation des personnages sénéquiens chez Garnier dans Sénèque le Tragique en France (XVIe-XVIIe siècles). Imitation, traduction, adaptation, cit., p. 297.
I46Giovanbattista Giraldi Cinzio, Discorso intorno al comporre dei romanzi (1554), in Discorsi intorno al comporre, rivisti dall’autore nell’essemplare ferrarese Cl. I 90, a cura di Susanna Villari, Messina, Centro Interdipartimentale di Studi Umanistici, 2002, p. 51.
I47Id., Discorso intorno al comporre delle commedie e delle tragedie (1559), ibid., p. 234-239. Sur cet aspect et sur la genèse des œuvres de l’humaniste italien, nous citons en particulier les études de Rosanna Gorris Camos : “Jean Baptiste Gyraldi Cynthien Gentilhomme Ferrarois”: il Cinthio in Francia, in Giovan Battista Giraldi Cinzio gentiluomo ferrarese, Atti del Convegno di Ferrara, 1-2 dicembre 2004, a cura di Paolo Cherchi, Micaela Rinaldi, Mariangela Tempera, Firenze, Olschki, 2008, p. 77-129; Id., Giovan Battista Giraldi Cinthio, entre Ferrare et Turin, vero rifugio e sicurissimo porto, in Giovan Battista Giraldi Cinthio: hombre de Corte, preceptista y creador, Irene Romera dir., Actes du Colloque de València, les 8-10 novembre 2012, «Critica letteraria», anno XLI, fasc. I-II, nn. 158-159, 2013, p. 239-289 ; Id., “Ho la barca alla riva”: l’‘Arrenopia’ o l’‘Entre-deux’. Con una lettera inedita del Giraldi Cinthio, in Ai confini della letteratura, Atti della giornata in onore di Mario Pozzi, Morgex, 4 maggio 2012, a cura di Jean-Louis Fournel, Rosanna Gorris Camos, Enrico Mattioda, Torino, Fondazione Natalino Sapegno, Nino Aragno Editore, 2014, p. 45-67; Id., Dalle nebbie d’Irlanda al Paradiso : sulle tracce di Arrenopia, in La guirlande de Laura: écritures des femmes et écritures des arts de la Renaissance à l’extrême contemporain, Mélanges offerts à Laura Maria Colombo par ses collègues et amis, a cura di Rosanna Gorris Camos e Luca Elfo Jaccond, Università degli Studi di Verona, Dipartimento di Lingue e Letterature Straniere, «Feuillages», Collana del Gruppo di Studio sul Cinquecento Francese, n. 7, 2024, [p. 1-10]; Susanna Villari, Giraldi e la teoria del personaggio ‘mezzano’ tra teatro e novellistica, in Giovan Battista Giraldi Cinthio: hombre de Corte, preceptista y creador, Irene Romera dir., Actes du Colloque de València, les 8-10 novembre 2012, «Critica letteraria», anno XLI, fasc. I-II, nn. 158-159, 2013, p. 401-425 ; Id., Dallo scrittoio al teatro: considerazioni sulle tragedie giraldiane, «Italique», XVIII, 2015, p. 13-34.
I48Giambattista Guarini, Il Pastor fido e Il Compendio della poesia tragicomica, a cura di Gioachino Brognoligo, Bari, Laterza, 1914, p. 242, 246.
I49V. Luigia Zilli, Fonti italiane della teoria tragicomica, in Dalla tragedia rinascimentale alla tragicommedia barocca, a cura di Elio Mosele, Fasano, Schena, 1993, p. 51-59; Id., Introduction à Mellin de Saint-Gelais, Sophonisba, in La tragédie à l’époque d’Henri II et Charles IX (1550-1561), «Théâtre français de la Renaissance», Première série, vol. 1, Firenze-Paris, Olschki-PUF, 1986, p. 239-294; Paola Cifarelli, Lexique des émotions et syntaxe de l’émotivité dans la première ‘Sophonisba’ française (1556), dans La tragédie et son modèle à l’époque de la Renaissance, sous la direction de Michele Mastroianni, Torino, Rosenberg e Sellier, «Biblioteca di Studi Francesi», 2015, p. 69-89.
I50Elio Mosele, Il luogo e lo spazio scenico della tragicommedia fra teoria, testo e rappresentazione, in Dalla tragedia rinascimentale alla tragicommedia barocca, cit., p. 239-254 (241).
I51Vauquelin de La Fresnaye, L’Art Poetique François, Où l’on peut remarquer la perfection et le defaut des anciennes et des modernes poësies, dédié au roi Henri IV, in Les diverses Poésies du Sieur de la Fresnaye, Caen, Charles Macé, 1605, p. 1-120.
I52Ibid., p. 87.
I53Ibid., p. 88.
I54Ibid. Cf. OF, V-VI.
I55Cette hypothèse d’une imitation de la tragicomédie perdue de la part Claude Billard est formulée par Jacques Madeleine dans ‘La Belle Genièvre’, première en date des tragi-comédies françaises, «Revue de la Renaissance», v. III, t. 4, 1903, p. 30-46 (45).
I56Pierre de Ronsard, A elle mesme, in Second Bocage, in Œuvres, Paris, Gabriel Buon, 1584, p. 514.
I57Id., in Les Mascarades de P. de Ronsard, Paris, Gabriel Buon, 1571, p. 18-21. La référence musicale est dans Frank Dobbins, Music in French Theatre of the Late Sixteenth Century, «Early Music History», v. 13, 1994, p. 85-122 (111).
I58Jacques Madeleine, ‘La Belle Genièvre’, première en date des tragi-comédies françaises, cit., p. 43. L’ouvrage cité de Michel de Castenau sont les Memoires sur les regnes de François II, Charles IX, Henri II et Catherine de Medicis, [Paris, Pierre Lamy, 1621, p. 304]
I59Charles Mazouer, Alexandre Hardy et la tragicomédie, in Dalla tragedia rinascimentale alla tragicommedia barocca, cit., p. 168-179; Rosa Galli Pellegrini, Il dibattito morale nelle tragicommedie ‘storiche’ di Scudéry, Ibid., p. 189-200-
I60Henry Carrington Lancaster, The French Tragi-comedy, its Origin and Development from 1552 to 1628, Baltimore, J.H. Furst, 1907, p. 7, 11,15.
I61Louis Le Jars, Lucelle. Tragi-comedie en prose françoise, Paris, Robert Le Mangnier, 1576. V. le jugement de Robert Aulotte, La ‘Lucelle’ de Louis Le Jars, in Mélanges d’histoire littéraire (XVIe-XVIIe siècle) offerts à Raymond Lebègue, Paris, Nizet, 1969, p. 97-106 ; et l’étude d’Olivier Halévy, ’Lucelle’ (1576) : la tragicomédie comme laboratoire de la comédie sentimentale, in La Comédie humaniste en France, dir. Emmanuel Buron et Julien Goeury, Paris, Sorbonne Université Presses, «cahiers V. L. Saulnier», 42, 205, p. 225-244.
I62Michele Mastroianni, La ‘Bradamante’ di Robert Garnier. Una rilettura dell’Ariosto tra Controriforma e Barocco, «Annali dell’Istituto Orientale di Napoli», Sezione Romanza, LIII, 1-2, 2011, p. 39-77 (40); Madeleine Lazard, Le théâtre en France au XVIe siècle, cit., p. 223; Alexander Cioranescu, L’Arioste en France : des origines à la fin du XVIIIe siècle, Paris, Les Éditions des Presses Modernes, 1939, t. I, p. 315, 317.
I63Rosanna Gorris Camos, Traduction et illustration de la langue française. Les enjeux du ‘Roland furieux’ lyonnais de 1543, dans Lyon et l’illustration de la langue française à la Renaissance, dir. Gérard Defaux, Lyon, ENS Éditions, 2003, p. 231-260 (231).
I64Jean Des Gouttes, A Reverendissime Seigneur Monseigneur Hippolyte de Este, Cardinal de Ferrare, Arcevesque de Milan, et de Lyon, Primet de l’une et et l’aultre Gaule, Jehan des Gouttes salut et felicité, in Roland furieux. Composé premierement en ryme Thuscane par messire Loys Arioste, noble Ferrarois, et maintenant traduict en prose Françoyse partie suyvant la phrase de l’Autheur, partie aussi le stile de ceste nostre langue, Lyon, chez Sulpice Sabon pour Jehan Thellusson, 1544, f. n.n. [2r].
I65Rosanna Gorris Camos, “Non è lontano a discoprirsi il porto”: Jean Martin, son œuvre et ses rapports avec la ville des Este, in Jean Martin, un traducteur au temps de François Ier et d’Henri II, Paris, PENS, « Cahiers V.L. Saulnier », n. 16, 1999, p. 43-83 (63).
I66Rosanna Gorris Camos, Traduction et illustration de la langue française. Les enjeux du ‘Roland furieux’ lyonnais de 1543, dans Lyon et l’illustration de la langue française à la Renaissance, dir. Gérard Defaux, Lyon, ENS Éditions, 2003, p. 231-260 (232, 234).
I67Marie-Madeleine Fontaine, Jean Martin traducteur, in Prose et prosateurs de la Renaissance. Mélanges offerts à Robert Aulotte, Paris, Sedes, 1988, p. 109-122 ; Rosanna Gorris Camos, “Non è lontano a discoprirsi il porto” : Jean Martin, son œuvre et ses rapports avec la ville des Este, cit., p. 82 ; Id., Traduction et illustration de la langue française. Les enjeux du ‘Roland furieux’ lyonnais de 1543, cit., p. 239-241 ; Id., “Je veux chanter d’amour la tempeste et l’orage”: Desportes et les ‘Imitations' de l’Arioste, >, in Philippe Desportes (1546-1606). Un poète presque parfait entre Renaissance et Classicisme, études réunies et publiées par Jean Balsamo, Paris, Klincksieck, 2000, p. 173-211.
I68Nous renvoyons à la riche analyse de la genèse de la première traduction, faite par Rosanna Gorris Camos, “Non è lontano a discoprirsi il porto”: Jean Martin, son œuvre et ses rapports avec la ville des Este, in Jean Martin, un traducteur au temps de François Ier et d’Henri II, Paris, PENS, « Cahiers V.L. Saulnier », n. 16, 1999, p. 43-83 (58, 67, 74, 81).
I69Nous renvoyons à Ilaria Andreoli, L’Orlando furioso «tutto ricorretto et di nuove figure ornato». L’edizione Valgrisi (1556) nel contesto della storia editoriale ed illustrativa del poema fra Italia e Francia nel Cinquecento, in Autour du livre italien ancien en Normandie, dir. Silvia Fabrizio-Costa, Bern, Peter Lang, «Leia», v. 19, 2011, p. 41-131 (79).
I70Jean Balsamo, L’Arioste et le Tasse. Despoètes italiens, leurs libraireset leurs lecteurs français, in L’Arioste et le Tasse en France au XVIe siècle, dir. Rosanna Gorris Camos, Paris, Rue d’Ulm, « Cahiers V.L. Saulnier » n. 20, 2003, p. 11-26 (13). Pour le lien entre Ferrare et Lyon dans la seconde moitié du XVIe siècle, v. en particulier Rosanna Gorris Camos, “Non è lontano a discoprirsi il porto”: Jean Martin, son œuvre et ses rapports avec la ville des Este, in Jean Martin, un traducteur au temps de François Ier et d’Henri II, Paris, PENS, « Cahiers V.L. Saulnier », n. 16, 1999, p. 43-83 (73-74).
I71Roland furieux. Composé premierement en ryme Thuscane par messire Loys Arioste, noble Ferrarois, et maintenant traduict en prose Françoyse partie suyvant la phrase de l’Autheur, partie aussi le stile de ceste nostre langue, Lyon, chez Sulpice Sabon pour Jehan Thellusson, 1544 ; Roland furieux, mis en françois de l’Italien de Messire Loys Arioste noble Ferraroys ; Depuis en ceste edition corrigé et augmenté de figures et de cinq chants nouvellement traduictz de l’italien du mesme auteur, Lyon, Barthelemy Honorat, 1576, 1577.
I72V. Pascale Mounier, Néologisme ou archaïsme ? La redécouverte de vieux mots français dans la traduction de l’‘Orlando furioso’, «Réforme, Humanisme, Renaissance», n. 75, 2012, p. 41-58 (49-52).
I73Le Premier volume de Roland furieux, premierement composé en Thuscan par Loys Arioste Ferrarois, et maintenant mys en rime Françoise par Ian Fornier de Montaulban en Quercy, Paris, Michel de Vascosan, 1555.
I74Philippe Desportes, Imitation de la complaincte de Bradamant du XXXII chant de l’Arioste, (Imitations de l’Arioste), in Id., Les Premières œuvres, Paris, Robert Le Mangnien, 1573, f. 24r-25r, puis in Les Premières œuvres, édition par François Rouget, Bruno Petey-Girard, Keith Cameron, Guy Poirier, Paris, Classiques Garnier, 2014, p. 493-496; Étienne de La Boétie, À Marguerite de Carle, sur la Traduction des plaintes de Bradamant au XXXII. Chant de Loys Arioste ; Chant XXXII des plaintes de Bradamant, in Vers françois de feu E. de La Boetie Conseiller du Roy en sa Cour de Parlement à Bordeaux. , Paris, Federic Morel, 1571, f. 5r-13r.
I75Rosanna Gorris Camos, “Je veux chanter d’amour la tempeste et l’orage”: Desportes et les ‘Imitations' de l’Arioste, cit., p. 201-204.
I76Ibid., p. 181.
I77Alexander Cioranescu, L’Arioste en France : des origines à la fin du XVIIIe siècle, cit., t. I, p. 314.
I78Pierre de Deimier, Académie de l’Art Poétique, Paris, Jean de Bordeaux, 1610. Sur ces points, nous renvoyons à Florence de Caigny, Sénèque le Tragique en France (XVIe-XVIIe siècles). Imitation, traduction, adaptation, Paris, Classiques Garnier, 2011, p. 95 et suiv.
I79Florence de Caigny, Sénèque le Tragique en France (XVIe-XVIIe siècles). Imitation, traduction, adaptation, cit., p. 102.
I80Jacques Scherer, Le théâtre Phénix, in Le Théâtre en France, dir. Jacqueline de Jomaron, Paris, Armand Colin, 1988, vol. I, p. 98.
I81Sur la traduction de Jacques Vincent, qui avait joui d’une réception populaire en France grâce à l’opération de dérimage, commune aussi à la traduction du poème de Luigi Pulci, Morgant le geant, 1519, v. Enea Balmas, Note sulla fortuna dell’Ariosto in Francia nel Cinquecento, in Id., Saggi e studi sul Rinascimento francese, Padova, Liviana Ed., 1982, p. 75-103 (89-90). La première édition portait ce titre : Le Premier [-Troisieme] Livre de Roland l’Amoureux, mis en Italien, par le Seigneur Mathieu-Marie Bayard, Comte de Scandian : et traduit en Françoys, par Maistre Jaques Vincent du Crest Arnaud en Dauphiné, Secretaire de monsieur l’Evesque du Puy, Avec Privilege du Roy, Paris, Vivant Gaultherot, 1549-1550, en 3 parties.
I82Nous renvoyons à Michele Mastroianni, La ‘Bradamante’ di Robert Garnier. Una rilettura dell’Ariosto tra Controriforma e Barocco, cit., p. 57 et suiv.; Id., Una trasposizione francese dell’Ariosto alla luce di un dibattito post-tridentino, in Da un genere all’altro: trasposizioni e riscritture nella letteratura francese, a cura di Daniela Dalla Valle, Laura Rescia, Monica Pavesio, Roma, Aracne, 2012, p. 101-110.
I84Thomas Stauder, L’Arioste dans le théâtre de la Renaissance : Robert Garnier, ‘Bradamante’ (1582), in L’Arioste: discours des personnages, sources et influences, dir. Gian Paolo Giudicetti, Louvain-la-Neuve, «Les Lettres romanes», 2008, p. 149-165 (164).
I85Sur cette idée, v. Michele Mastroianni, La ‘Bradamante’ di Robert Garnier. Una rilettura dell’Ariosto tra Controriforma e Barocco, cit., p. 67.
I86Marie-Madeleine Mouflard signale les dates attestées et possibles des représentations des tragédies par des troupes professionnelles à Saint-Maixent et à Paris, dans Robert Garnier. L’Œuvre, cit., p. 258-260.
I86aJean-Dominique Beaudin, Formes de la beauté scénique dans le théâtre de Robert Garnier, «Nouvelle Revue du XVIe siècle», v. 18, n. 2, 2000, p. 93-112 (93, 98).
I86bNous nous référons aux termes et aux études théoriques de Gérard Genette, exposés dans Palimpsestes. La littérature au second degré, Paris, Éditions du Seuil, 1982.
I87Jean de La Taille, De l’Art de la tragédie, dans Id., Saul le Furieux, tragedie prise de la Bible, faicte selon l’art et à la mode des vieux Autheurs Tragiques, Paris, Federic Morel, 1572, f. 3v.
I88Nous renvoyons à la note au vers 1360 ci-dessous et à sa bibliographie, pour une compréhension culturelle de cet aspect.
I89Raymond Lebègue, Unité et pluralité du lieu dans le théâtre français (1450-1600), in Le lieu théâtral à la Renaissance, dir. Jean Jacquot, Paris, Éditions du CNRS, 1968, p. 347-355 (350) ; Id., Notice à Bradamante, Paris, Les Belles Lettres, 1949, p. 285; Id., La représentation des tragédies au XVIe siècle, in Mélanges d’histoire littéraire de la Renaissance offerts à Henri Chamard, Paris, Nizet, 1951, p. 199-204 (201); Jean-Claude Ternaux, La ‘Bradamante’ de Garnier et le ‘romanzo’, in Le Roman mis en scène, dir. Catherine Douzou et Frank Greiner, Paris, Classiques Garnier, 2012, p. 43-57 (55-56).
I90Marcel Hervier, notes au texte dans l’édition de Robert Garnier, Bradamante suivie des Juifves, Paris, Garnier, 1949. Eugène Rigal, La mise en scène dans les tragédies du XVIe siècle, «Revue d’Histoire Littéraire de la France», XII, n. 1, 1905, p. 1-50 (46-49).
I91Marie-Madeleine Mouflard, Robert Garnier. L’Œuvre, cit., p. 316. V. Il primo libro d’Architettura, di Sebastiano Serlio, bolognese. Le premier livre d’Architecture de Sebastian Serlio, bolognais, mis en langue françoyse par Jean Martin, Paris, Jehan Barbé, 1545, f. 68-69.
I92Bénedicte Louvat-Molozay, Dramaturgie de l’insertion musicale dans le théâtre français (1550-1630), Paris, Champion, 2002, p. 205.
I93Le problème du temps et de son traitement dans l’imitation théâtrale de Robert Garnier est exploré dans Paola Martinuzzi, Donner une forme sur la scène au temps du récit non visible: la réécriture de l’épisode de Roger et Bradamante (‘Orlando furioso’, XLIV-XLVI) par Robert Garnier, in « Or ne vous semble plus estre chose merveilleuse que Ferrare soit ici »: penser, imiter et traduire l’Arioste et le Tasse en France. À la mémoire d’Elio Mosele, Actes du Colloque, Verona, 29-30 mai 2025, dir. Rosanna Gorris Camos et Daniele Speziari, en cours de publication. Cette contribution prend en considération aussi les expériences d’intermèdes réalisées en France avant Bradamante et la signification allégorique que dans l’imitation de l’Arioste ces scènes intercalées auraient pu transmettre.
I94Marie-Madeleine Mouflard, Robert Garnier. L’Œuvre, cit., p. 317. Alexander Cioranescu pense par contre que la tragicomédie imitée de l’Arioste mise en scène à Saint-Maxent est d’un auteur inconnu, comme inconnu est son titre. L’Arioste en France : des origines à la fin du XVIIIe siècle, cit., t. I, p. 311.
I95Gustave Lanson, Études sur les origines de la tragédie classique en France, «Revue d’Histoire Littéraire de la France», v. 10, n. 2, n. 3, 1903, p. 177-231 ; 413-436 (223-224); Alexander Cioranescu, L’Arioste en France : des origines à la fin du XVIIIe siècle, cit., t. I, p. 315-316 ; Marcel Hervier, Introduction à Robert Garnier, Bradamante suivie des Juifves, cit., p. xiii-xiv.
I96Raymond Lebègue, L’Ancien répertoire de l’Hôtel de Bourgogne, «Revue d’Histoire Littéraire de la France», v. 81, n. 1, 1981, p. 3-10 (8).
I97V. les dossiers documentaires à la BnF, Dép. Arts du spectacle [COL-189].
1Poix: forme archaïque pour: poids.
1aHenri III, roi de France et de Pologne au pouvoir de 1574 jusqu’à son assassinat, en 1589, est le dédicataire de toutes les éditions du volume des tragédies écrites par Garnier. Robert Garnier, royaliste convaincu et admirateur de Charles IX auquel il a dédié divers poèmes et en particiulier l’Hymne de la Monarchie (1567), a été Conseiller du roi au tribunal (présidial) du Maine depuis 1569 et nommé lieutenant criminel en 1574, juste avant la mort de Charles IX. Le roi Henri III a assisté aux représentations du théâtre de Garnier. Claude La Charité a montré que la rhétorique très expressive des tragédies de Garnier a influencé le langage oratoire officiel d’Henri III et de son entourage, dont le style a été figé par Germain Forget dans son traité Rhetorique françoyse faicte particulierement pour le Roy Henri III, (1579-1580), Carpentras, ms 1789, fol. 148-158 ; Biblioteca Estense di Modena, 68 ou a.Q.8.29. Le texte manuscrit ne sera publié qu’en 1887 par G. Camus à Modena, chez l’Antica Tipografia Soliani. Cf. Claude La Charité, Le corps éloquent du roi Henri III et l’école pathétique du théâtre tragique de Robert Garnier, «Cahiers de recherches médiévales et humanistes», n. 32, Corps du roi en scène, 2016, p. 49-64.
1bPhilippes Hurault, comte de Cheverny (1528-1599), était chancelier de France à l’époque de la publication de la pièce; il représentait la plus haute charge dans la justice française et par cette dédicace, Garnier le remercie de la protection qu’il a reçue dans sa profession judiciaire. Cheverny a été conseiller au Parlement, après la résignation de Michel de L’Hospital, le 9 mars 1553, puis maître des requêtes en 1562 et depuis 1578, garde des sceaux, en remplacement du chancelier René de Birague ; protégé par le cardinal de Lorraine et ensuite par Cathérine de Médicis, dans ses fonctions il a poursuivi les réformés. Après avoir pris part en 1564-1565 au voyage de Charles IX à travers le royaume et présidé les États du Languedoc à Beaucaire, il a suivi la Cour jusqu’à Toulouse. Il a épousé Anne de Thou, sœur de l’historien Jacques-Auguste. Il gagne la faveur et la confiance du futur roi Henri III pour qui il accomplit les fonctions d’un premier ministre en France, lorsqu’il gouverne la Pologne et il accompagne Henri III en fuite à Chartres lors des barricades (8 mai 1588), mais le roi l’éloigne ensuite de la politique, à cause de sa position en faveur de la Ligue. Ce n’est qu’en 1590 qu’il est rappelé au pouvoir par Henri IV ; devenu hostile à la Ligue, le garde-sceaux contribue aux efforts de Renaud de Beaune et de Claude d’Angennes pour obtenir l’adhésion du roi au catholicisme. V. Marie-Madeleine Mouflard, Robert Garnier, 1545-1590. La Vie, cit., p. 187-188, 341; Les Mémoires d'Estat de messire Philippes Hurault, comte de Chiverny, chancelier de France, avec une instruction à M. son fils, ensemble la généalogie de la maison des Hurault, Paris, P. Billaine, 1636 ; Henri de Vibraye, Un homme d’État du XVIe siècle. Le Chancelier de Cheverny. Sa vie. Son temps, Paris, Émile Hazan, 1932 ; Yves Durand, Philippe Hurault de Cheverny, chancelier de France (1528-1599), in Le Conseil du Roi de Louis XII à la Révolution, ed. Roland Mousnier, Paris, Presses Universitaires de France, 1970, p. 69-86 ; Olivier Poncet, Servir le roi, incarner l’État. Les dilemmes du chancelier de France au XVIe siècle, in Servir le roi en temps de guerre civile dans l’Europe des XVIe et XVIIe siècles, dir. Matthieu Gellard, Bertrand Haan, Jérémie Foa, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004, p. 181-194.
2La bataille de Lipadusa (l’île méditerranéenne de Lampedusa) voit les chevaliers chrétiens Orlando, Brandimarte, Oliviero combattre contre les rois sarasins Sobrino, Agramante, Gradasso. Orlando tue Agramante et Gradasso; Brandimarte, blessé, ne survit pas et il est honoré par des funérailles. Cf. OF, chant XLI, stances 34-51, 68-102 ; XLII, 6-19.
3Une blanche licorne sur fond rouge était l’ancien blason de la dynastie d’Este de Ferrare, à laquelle appartenait le cardinal Ippolito, dedicataire de l’Orlando furioso.
4Vatrano, roi des Bulgares, que l’Arioste caractérise par ses vertus de preux guerrier : «animoso e prudente e pro’ guerriero». Cf. OF, XLIV, 83.
4aPar sa vertu : par sa force.
5Ruggiero, qui a combattu contre les Grecs en faveur des Bulgares, est enfermé dans la prison de Novengrado (Novigrad), la ville qui surgit sur la rive gauche du fleuve Sava, gouvernée par le cruel Ungiardo, un noble cher à l’empereur Constantin. Cf. OF, XLIV, 102-103 et XLV, 7-11.
6Nymes, Duc de Bavière. Les graphies du nom varient : Namo dans l’OF, Neimes dans la Chanson de Roland, Naimes dans Fierabras, Nayme dans la Chanson d’Aspremont. Namo est l’ami et conseiller de Carlomagno. Dans le poème de l’Arioste, il ne parle pas ; le roi lui confie la protection d’Angelica (OF, I, 8-9). Garnier reprend la fonction politique que le personnage avait dans les chansons de geste, attentif au bien de la nation et à la valeur de la justice. Cf. «Meillor vassal n’aveit en la curt nul» (Chanson de Roland, laisse XVI); «Tel conseillier n’orent onques li franc», (Chanson d’Aspremont, laisse I).
7Ippalca est la suivante que Bradamante a choisie pour confidente, «figlia di Callitrefia sua nutrice». L’Arioste la présente dans sa fonction de messagère à cheval, d’où son nom, du grec : celle qui conduit le cheval (OF, XXIII, 28-37; XXVI, 88-90). Garnier transforme son rôle, amplifie sa présence (v. acte V) et lui attribue la volonté polémique et combattante que l’Arioste avait donnée à Marfisa, la sœur de Ruggiero.
8Les personnages de La Roque et de La Montagne n’appartiennent pas à l’OF, ils sont une invention de Garnier nécessaire à la transformation du texte narratif en pièce de théâtre. Le gentilhomme La Montagne a la fonction du messager: au début de l’acte IV, il fait le long récit détaillé du duel entre Bradamante et Roger (combattant sous le nom de Léon), qui a eu lieu hors de la scène. La Roque est un serviteur d’Aymon, dont le langage apporte un ton comique bas (acte II, scène 2).
9

Basile, duc d’Athènes, ami et confident de Léon, le fils de l’empereur Constantin, est une invention de Garnier qui rappelle, dans ce lien humain, la réalité historique et l’alliance entre l’Occident et l’Orient : le duché d’Athènes s’était formé en 1205 après la conquête des Croisés, et il avait été sujet à l’empire latin de Constantinople, jusqu’à la conquête turque en 1458. V. Benjamin Hendrickx, Les Duchés de l’empire latin de Constantinople après 1204 : origine, structure et statuts, «Revue belge de philologie et d’histoire», v. 93, n. 2, 2015, p. 303-328 ; Jean Longnon, Les premiers ducs d’Athènes et leur famille, «Journal des savants», n. 1, 1973, p. 61-80. La référence au duché d’Athènes est par conséquent un anachronisme par rapport au temps de Charlemagne et elle nous parle d’une époque où l’empire byzantin avait cédé à la puissance catholique d’Occident et l’empire français arrivait jusqu’à Constantinople.

Lebègue considère le personnage de Basile comme le premier rôle de confident dans le théâtre français (ed. cit., p. 296). Mouflard par contre reconnaît la présence assidue des confidents dans les tragédies romaines de Garnier, où ils sont aussi nombreux que les personnages princiapux (Robert Garnier. L’Œuvre, cit., p. 207). Ce rôle acquiert une place importante dans le répertoire dramatique français dans les premières décennies du XVIIe siècle, en remplaçant la figure du secrétaire, dérivée du satelles classique. V. Eve-Marie Rollinat-Levasseur, La confidence de soi à l’épreuve de la vraisemblance théâtrale : du dévoilement de soi à l’aveu malgré soi, in Catherine Kerbrat-Orecchioni et Véronique Traverso, Confidence/confiding : le dévoilement de soi dans l’intéraction/ self disclosure in interaction, Berlin, Max Niemeyer Verlag, 2007, p. 83-100.

v2Dans ces vers, nous ne devons pas entendre seulement la voix d’un roi qui chante les principes du Saint-Empire. Raymond Lebègue suggère dans son commentaire une analogie avec la poésie du Psaume 21 (20), où le roi David exprime son remerciement à Dieu pour la victoire obtenue : «Éternel ! le roi se réjouit de ta protection puissante. Oh ! comme ton secours le remplit d’allegresse ! […] Car tu l’as prévénu par les bénédictions de ta grâce, Tu as mis sur sa tête une couronne d’or pur» (versets 1-4).
v23-24Grifone il Bianco et Aquilante il Nero étaient les fils du comte Oliviero, capables de vaincre des créatures magiques formidables (OF, XV, 67-72) ; Matteo Maria Boiardo, dans OI, consacre une place importante à leurs mésaventures. Uggiero, fils du roi de Gétulie, un pays au sud de la Mauritanie, est le héros de la chanson de geste La Chevalerie de Ogier de Danemarche (XIIe siècle), par Raimbert de Paris ; l’Arioste le place parmi les fidèles amis de Charlemagne, à côté d’Oliviero et de Namo : «un senza l’altro mai veder non posso» (OF, XVII, 16 ; XVIII, 8). Astolfo, fils du roi Ottone d’Angleterre et amoureux d’Angelica, dans l’OI de Boiardo accompagne son cousin Rinaldo dans ses aventures, jusqu’au jardin de la magicienne Alcina, où Ruggiero le trouve transformé en myrte ; l’OF continue son histoire à partir de cet épisode (OF, VI, 26-56 : récit retrospectif).
v25Huon de Bordeaux, pair de France fidèle à Charlemagne, dont il avait cependant tué un fils sans le connaître, n’est pas un personnage de l’Orlando furioso ; une célèbre épopée en anglais, traduite en français et en néerlandais lui est consacrée (XIIe-XIVe siècles). Nous rapportons le nom de Marbrin à celui du célèbre héros d’épopée Mambrino, ennemi sarrasin d’Orlando ; il avait été tué par Rinaldo qui a ensuite porté son heaume enchanté, ayant le pouvoir de sauver la vie au chevalier qui le porte (OI, IV, 82 ; OF, I, 27). Aymon, dans l’acte II de la pièce, se vante d’avoir avantageusement combattu contre Mambrin (v. 462). Ce personnage légendaire est tué par les Chrétiens même dans la Chanson de Jérusalem (XIIe siècle).
v42Fourragé comme un trait de tonnerre : pillé, dévasté comme la foudre sur la campagne.
v45Ils avaient traversé le Détroit de Gibraltar, les colonnes d’Héraclès.
v49-56

Ces vers rappellent, mais avec une interprétation plus sévère des responsabilités des Français, des passages de l’Orlando furioso, où le thème de la justice divine rencontre celui de la justice dans l’histoire. L’Arioste, au chant XIV (stances 68-73), avait attribué à Carlo Magno une prière humble et émue, la veille du siège sarrasin à Paris. L’empereur demandait à Dieu de protéger la nation, et de punir par sa propre justice céleste les fautes commises, sans permettre qu’une nation de fidèles chrétiens soit soumise aux attaques des ennemis: «E se gli è tuo voler ch’egli [il tuo popolo] patisca,/ e ch’abbia il nostro error degni supplìci,/ almen la punizion si differisca/ sì, che per man non sia de’ tuoi nemici» (OF, XIV, 70).

Dans le poème, la responsabilité des Français était exprimée par des mots semblables à ceux que le dramaturge choisit aux vers 49-50: «Doveano allora gli eccessi loro [des Français]/ di Dio turbata la serena fronte» (XVII, 6) ; «Or doncques les exces de ceulx de Paris debvoient alors avoir troublé le front serain de Dieu» (RF 1544, f. 74v). Le narrateur du roman chevaleresque développe longuement ce noyau, et avec lui le lien entre justice et pitié, cher aussi à Garnier: «Il giusto Dio, quando i peccati nostri/ hanno di remission passato il segno,/ acciò che la giustizia sua dimostri/ uguale alla pietà, spesso dà regno/ a tiranni atrocissimi et a mostri,/ e dà lor forza e di mal fare ingegno. […] Or Dio consente che noi siàn puniti/ da populi di noi forse peggiori,/ per li multiplicati et infiniti / nostri nefandi, obbrobrïosi errori.» (OF, XVII, 1, 5). «Ayant nos pechez passé le terme, et temps de remission, le Dieu juste à celle fin que sa justice se montre egalle à sa misericorde, souvent donne les Royaulmes aux Tyrans pleins, et comblez de meschantise, et à telz Monstres donne force, et engin de mal faire. […] Or Dieu consent que nous soyons punys par peuples pires (possible) que nous par noz multipliées, infinies, et opprobrieuses erreurs.» (RF 1544, f. 74r-v).

v58-59Ces expressions rappellent les vers de Guillaume Du Bartas imprégnés non seulement du souvenir ovidien, mais d’esprit chrétien: «Ce premier monde estoit une forme sans forme, / Une pile confuse, un meslange difforme […] et ce tas mutiné / Se fut, seditieus, soi-méme ruiné / Tout soudain qu’il nâquit, si la vertu divine / Eparse dans le cors de toute la machine / N’eut servi de mastic», dans La Sepmaine ou Création du monde, [1578], éd. dirigée par Jean Céard, Paris, Classiques Garnier, 3 vol., 2011, t. I, Première Journée, v. 223-224 ; 273-277, p...
v60Cf. Psaume 18 (17): «Et qui est un rocher, si ce n’est notre Dieu? C’est Dieu qui me ceint de force, Et qui me conduit dans la voie droite.» (versets 32-33).
v69-71Pour raconter cette geste de Charlemagne contre l’armée nombreuse d’Agramant, l’Arioste dessine, dans un adynaton, des paysages méditerranéens, en prenant sa source chez Virgile, Georgicon, II, 105-108. (V. le commentaire de L. Caretti, OF, ed. cit., vol. I, p. 370). «Chi può contar l’esercito che mosso / questo dì contra Carlo ha ’l re Agramante, / conterà ancora in su l’ombroso dosso / del silvoso Apennin tutte le piante; / dirà quante onde, quando è il mar più grosso, / bagnano i piedi al mauritano Atlante; / e per quanti occhi il ciel le furtive opre / degli amatori a mezza notte scuopre» (OF, XIV, 99). Garnier choisit des images plus familières et délicates, plus proches de la chanson pétrarquiste de Ronsard Le printemps n’a point tant de fleurs, signalée par Lebègue (ed. cit., p. 289): «Le printemps n’a point tant de fleurs, / L’automne tant de raisins meurs, […] La nuit tant de clairs flambeaux, […] Que je porte au cueur, ma maitresse, / Pour vous de peine et de tristesse». (Pierre de Ronsard, Nouvelle continuation des amours [1556], in OC, édition établie, présentée et annotée par J. Céard, D. Ménager, M. Simonin, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1994, t. I, p. 195). Les mots du bon Charlemagne chez Garnier inspirent, dans un contexte différent, la réplique de Cirus, qui soutient le régime tyrannique d’Aman, dans la tragédie de Montchrestien. Au premier acte, Cirus encourage Aman à continuer son combat: «Or qui pourroit nombrer combien d’osts ennemis / Le seul bruit de ta force à vauderoute a mis ? / Combien ton seul courage a gagné de batailles, / […] De mesme conteroit les espis de l’esté, / Les glaces de l’hyver, les doux fruits de l’automne, / Et les diverses fleurs dont l’avril se couronne» (in Les Tragedies d’Anthoine de Montchrestien, Sieur de Vasteville, Rouen, Jean Osmont, 1604, I, v. 59-66, p. 286).(Sur l’intertexte de Montchrestien et Garnier, v. Françoise Charpentier, Pour une lecture de la tragédie humaniste (Jodelle, Garnier, Montchrestien), Publications de l’Université de Saint-Étienne, 1979 ; David Seidmann, La Bible dans les tragédies religieuses de Garnier et de Montchrestien, Paris, A. G. Nizet, 1971 ; les études récentes de Florence Dobby-Poirson, Montchrestien émule de Garnier : comment s’affranchir d’un modèle illustre, in Actes du Colloque international Autour de Montchrestien, une aventure tragique : textes et contextes, dir. Rosanna Gorris Camos, Genève, Droz, sous presse.
v72Dans l’OI et l’OF, Agramante est un roi sarrasin d’Afrique, descendant d’Alexandre le Grand.
v79Charlemagne compare les sarrasins à ‘trois loups’ qui assaillent un troupeau de moutons : le terme ne dénigre pas l’ennemi, mais lui attribue une puissance tyrannique. Dans le texte-source (OF, XVII, 1-4), après avoir nommé les grands despotes de l’histoire qui sont vus comme une punition pour les peuples, le narrateur associe l’Italie à des «greggi inutili» auxquelles Dieu a donné «per guardian lupi arrabbiati» ; la critique plus récente a lu dans cette métaphore violente l’appel de troupes mercenaires suisses «da boschi oltramontani» fait par le pape Giulio II, après la bataille de Ravenna (1512). Cf. Matteo Di Gesù, L’Orlando furioso, l’Italia (e i Turchi): note su alterità, identità, conflitti, Macerata, Quodlibet, 2020, p. 46-47. . Marco Dorigatti, dans son étude de la genèse de l’OF, compare les variantes de la première édition (1516, chant XV) et identifie la métaphore du loup avec le pape lui-même, Giulio II, berger cannibale et donc loup, responsable des maux qui affligeaient l’Italie, car il avait laissé dévorer ses troupeaux, dont faisaient partie les Este, vicaires pontificaux. Marco Dorigatti, Il manoscritto dell’Orlando furioso (1505-1515), in L’uno e l’altro Ariosto in corte e nelle delizie, a cura di Gianni Venturi, Firenze, Olschki, 2011, p. 1-44 (33). Garnier focalise toutefois son attention sur la relation France-sarrasins, que l’Arioste analyse dans les octaves 6 et 7 du même chant, où il dessine un parallèle entre la menace des Maures au VIIIe siècle et celle des Ottomans au XVIe siècle. L’analogie avec les vers italiens est claire; les deux ouvrages se réfèrent au siège de Paris qui engage Charlemagne dans la défense. «Doveano allora aver gli eccessi loro [des Français]/ di Dio turbata la serena fronte,/ che scórse ogni lor luogo il Turco e ’l Moro/ con stupri, uccisïon, rapine ed onte:/ ma più di tutti gli altri danni, fôro gravati dal furor di Rodomonte./ Dissi ch’ebbe di lui la nuova Carlo,/ e che ’n piazza venìa per ritrovarlo.».
v83-86Toujours au quatorzième chant de l’OF, Carlo Magno prie Dieu d’accomplir un prodige: de faire parvenir à Paris, en silence, sans se faire remarquer, les armées arrivées d’Angleterre pour défendre la ville assiégée par Agramante; le Silence est personnifié, ainsi que la Discorde: «E la Bontà ineffabile, ch’invano / non fu pregata mai da cor fedele,/ leva gli occhi pietosi, e fa con mano / cenno che venga a sé l’angel Michele. / – Va (gli disse) all’esercito cristiano / che dianzi in Picardia calò le vele, / e al muro di Parigi l’appresenta / sì, che ’l campo nimico non lo senta. / Truova prima il Silenzio, e da mia parte / gli di’ che teco a questa impresa venga» (XIV, 75). «Et la bonté ineffable, qui jamais ne fut en vain priée de cueur fidele, leve les yeulx piteux, et faict signe avec la main, que l’Ange Michel vienne à soy. Va (luy dist il) à l’exercite Chrestien, qui en Picardie a callé les voyles par cy devant, et le presente aux murs de Paris, en sorte, que le camp ennemy ne le sente. Trœuve premierement le Silence, et luy dy de ma part, qu’il voyse avec toy à ceste entreprise.» (RF 1544, f. 61r).
nv91-104Dans son commentaire, Lebègue signale que une source importante de Garnier, pour la scène d’ouverture de la pièce, est le «Cantique d’action de grâces de David» (ed. cit., p. 289). L’écrivain prête à Charlemagne l’humanité du roi David qui dans ses vers adresse à Dieu un peana pour le remercier d’avoir été un refuge dans les affres et de l’avoir protégé de ses ennemis: Psaume 18 (17). Garnier reprend en particulier les images puissantes des versets 6-14 : «(6)Dans ma détresse, j’ai invoqué l’Éternel, J’ai crié à mon Dieu ; De son palais, il a entendu ma voix, Et mon cri est parvenu devant lui à ses oreilles. (7) La terre fut ébranlée et trembla, Les fondements des montagnes frémirent, Et ils furent ébranlés, parce qu’il était irrité. (8) Il s’élevait de la fumée dans ses narines, Et un feu dévorant sortait de sa bouche : Il en jaillissait des charbons embrasés. (9) Il abaissa les cieux, et il descendit : Il y avait une épaisse nuée sous ses pieds. […] L’Éternel tonna dans les cieux, Le Très-Haut fit retentir sa voix, Avec la grêle et les charbons de feu. (14) Il lança des flèches et dispersa mes ennemis, Il multiplia les coups de la foudre et les mit en déroute».
v105-110Charlemagne rappelle la bataille que Renaud a combattu à Paris, contre l’armée sarrasine d’Agramant; la victoire avait été possible grâce à la collaboration du roi d’Écosse et à l’aide des Anglais. Le siège de Paris est décrit dans ses détails dans l’OF, au chant XVI (16-89) et XVII (1-16). L’image des prés teints du rouge du sang (vers 109-110) reprend et abrège la source : «La terra che sostien l’assalto, è rossa:/ mutato ha il verde ne’ sanguigni manti;/ e dov’erano i fiori azzurri e gialli,/ giaceno uccisi or gli uomini e i cavalli.» (XVI, 58); «la terre, qui substient l’assault, est toute rouge. Elle a changé son vert en manteau saigneux, et où estoient fleurs azurées et jaulnes, gisent ores hommes, et chevaulx.» (RF 1544, f. 72v).
v116Gradasso était le roi de Sérique (OI, II ; OF, I), une région d’Asie près du Cathay selon Ptolomée (vers l’actuel Tibet), dont les habitants, les Sères, s’employaient à la production de la soie.
v124Nymes suggère au roi d’agir pour la paix, pour le maintien de l’ordre à travers la justice, et l’encourage à faire confiance dans la force militaire de la France, et à maintenir vivantes les vertus qui ont fait honneur à la nation. Sa fonction ressemble, dans un contexte évidemment différent, non dominé par la vengeance, mais pas l’orgueil national, à celle de Satelles, le conseiller d’Atrée dans le Thyestes de Sénèque, dont les propos réflètent les idées exprimées par le philosophe dans De Clementia.
v134L’Arioste définit Mandricardo «feroce» ; fils du roi des Tartares Agrican, qu'Orlando avait tué, il veut venger son père et à cette fin il s’empare de l’armure d’Hector de Troie (OI, I, 18-19 ; OF, XL, 30).
v136Le vieux bon roi Sobrino règne dans l’Afrique septentrionale, dans la région du Garbum (OF, XIV, 66). Charlemagne considère que la conversion au Christianisme de Roger et de sa sœur Marphise, ainsi que celle de Sobrin sont peu efficaces, car un trop grand nombre de païens sont ennemis de la nation. Dans le poème de l’Arioste, Marfisa, guerrière arabe, abandonne la haine envers l’empire d’ Occident, puisqu’elle estime la figure de Carlomagno, et elle lui demande de recevoir le baptême. L’empereur la fait instruire dans la religion chrétienne par des savants, il la confie à l’archevêque Turpino lui-même est son parrain au baptême (OF, XVIII, 18-23). Ruggiero avait bien des fois promis à Bradamante de se convertir au christianisme pour pouvoir l’épouser (XXII, 34) et lorsqu’il risque la vie dans une tempête, il fait le vœu de ne plus jamais prendre ses armes pour aider les Maures, de se baptiser, de rendre hommage à Carlomagno et d’épouser sa bien-aimée. Le saint hermite qui le sauve venait de faire un rêve prémonitoire, dont le protagoniste était le jeune Ruggiero, avec sa famille future ; il l’accueille de manière familière, l’instruit dans la religion chrétienne et lui donne le baptême (XLI, 47-60).
v137Le roi d’Alger Rodomonte est présenté par l’Arioste comme le plus fort des guerriers païens ; pour libérer Brandimarte, Bradamante combat contre lui et vainc (OF, XXXV, 35-52). Le géant Ferraù (Ferraguto dans OI), neveu du légendaire roi d’Espagne Marsilio qui aide les Sarrasins dans le siège de Paris, est également battu par Bradamante (OF, XXVII, 31-32 ; XXXV, 74-79).
v140Ne sont pas… trebuschez au trespas : ne sont pas morts.
v144Ici le terme ‘soudard’ n’a aucune connotation négative et il ne se réfère pas aux soldats à pied. (Cf. Nicot : «Est un mot approprié aux guerriers de pied»).
v145Dans la géographie ancienne, le nom Libye était appliqué à la zone entre Alexandrie et la Cyrénaïque (Encycl.).
v153Le nom du personnage (Charlemagne) en tête de réplique est absent dans les éditions de 1585 et 1588. Les témoins A et B le portent régulièrement.
v153-156Garnier fait allusion à la cruauté des guerres de religion et au besoin de restituer à la vie ordinaire les lieux dévastés, de restaurer les églises et les lieux de culte.
v162La paix doit s’appuyer sur le fondement de la justice, symbolisée par la déesse Astrée. Cette sentence de Garnier paraît renvoyer au Livre IX Le souverain bien du traité théologique De Civitate Dei (413-426) de Saint Augustin, ouvrage publié en latin et traduit en français plusieurs fois au long des XVe et XVIe siècles. Pour le Père de l’Église, il n’y a pas de droit dans une société civile s’il n’y a pas de justice. Mais le thème de la justice divine, qui est au cœur des tragédies de Garnier, a une autre source importante, dans l’idée de Fortune selon Sénèque : une loi inéluctable qui décide des changements dans la sphère politique. V. Louise Frappier : Sénèque revisité : la topique de la Fortune dans les tragédies de Robert Garnier, «Études françaises», v. 44, n. 2, 2008, p. 69-83.
v169-170Nymes apprend à l’empereur qu’un accord de mariage a été décidé par les parents de Bradamante et l’empereur Constantin, ce qui contredit le texte-source, selon lequel l’accord avec Constantin avait été signé «con voluntà del figlio di Pipino» (OF, XLIV, 12). Garnier fait de Charlemagne un ami et un allié de Bradamante.
v172Charlemagne établit que seulement qui battra la valeureuse Bradamante au combat, pourra l’épouser et sur cette clause il va émaner une ordonnance. Selon la poétique de Garnier, le fait principal qui donne lieu à la dramaturgie de la pièce s’est déjà produit avant le lever du rideau. À ce sujet, nous renvoyons en particulier à l’essai de Marie-Madeleine Mouflard, Robert Garnier, 1545-1590. L’Œuvre, La-Roche-sur-Yon, Imprimerie centrale de l’Ouest, 1963, chap. 1 et 2.
v173Dans la mythologie grecque, la chasseresse Atalante avait promis sa main au seul prétendant qui la vaincrait dans la compétition de la course où elle était plus rapide que les Centaures. En suivant les conseils de Vénus, Hippomène fait tomber par terre des pommes du jardin des Hespérides, réussit ainsi à la distraire, à la surpasser et enfin à l’épouser. Ovide en a réécrit le mythe.
v175-204Le dialogue entre Aymon et Béatrix a commencé hors de la scène. Le terme ‘party’ se réfère à l’alliance qui vient d’être établie avec l’empereur Constantin. L’avarice des parents de Bradamante, mise en relief au début de l’acte II d’emblée avec leur ambition, introduit la dimension de la comédie et le ton comique propre au genre. Le couple se révèle aussi hypocrite ou du moins contradictoire, en prisant les temps anciens où la richesse ne motivait pas les mariages et en critiquant l’époque contemporaine où la considération sociale vient justement de l’argent (v. 196). Garnier a pu considérer parmi ses sources la comédie humaniste de Jacques Grévin, Les Esbahis (1561), centrée sur l’opposition entre la volonté batailleure d’un père avare et l’amour de deux jeunes et où l’écrivain parodiait des passages de l’Arioste. Sur cet aspect de l’œuvre de Grévin, v. Rosanna Gorris Camos, ‘Pro bono malum’ : le Négromant venu d’ailleurs, in La Comédie et l’étranger (antiquité – XXe siècle), dir. Jean-Claude Ternaux, Avignon Université, Association de Recherches Internationales sur les Arts du Spectacle, «Theatrum Mundi», 2020, p. 51-86> ; Jean-Claude Ternaux, ’Messer’ Coioni’ : l’étranger dans ‘Les Esbahis’ de Jacques Grévin, ibid., p. 102-114 ; Rosanna Gorris Camos, “J’eusse tousjours vescu au pied de ma montage” : Du Bellay et Grévin, cygnes romains, in “Le Cygne” : Du Bellay et l’Italie, Atti dei Convegni DUBI I-II-III, a cura di Rosanna Gorris Camos e Daniele Speziari, «Sidera. Collana del Gruppo di Studio sul Cinquecento Francese», n. 4, 2021, [p. 1-49].
v178-182Le lexique relatif à l’argent (qui embrasse les verbes ‘desbourser’, ‘bailler’, ‘estreindre’, et les substantifs ‘finance’, ‘sou’..) apporte une couleur réaliste, un registre bas ; et la conception du mariage en tant que contrat met en relation cette tragicomédie avec les comédies qui dès la fin du XVIe siècle offraient un regard désenchanté sur la vie familiale et bourgeoise.
v218Le texte imprimé, dans les différentes éditions, porte une coquille : une, que nous avons corrigé.
v222La graphie ‘Romme’ été fréquente au XVe et XVIe siècle; de plus, au vers 222 elle permet non seulement la rime pour l’oreille, mais aussi la rime pour l’œil. Au vers 1290, l’expression ‘deux Rommes’, selon Lebègue (ed. cit., p. 296) se réfère à la Rome ancienne et à la Rome chrétienne.
v242Estimant pour le seur que je l’eusse agreable : Croyant que je serais favorable.
v246Encré: Ancré, fixé solidement.
v249Elle trop bien nourrie : Je pense qu’elle est trop bien éduquée pour s’opposer à la volonté de son père.
v251Aymon a un ton ironique envers sa fille; ‘mignon’ signifie «ami intime, favori» (Huguet).
v254-264Le débat en forme de stichomythie a caractérisé, depuis Euripide et Sénèque, les formes tragiques qui offraient une lecture du monde à travers les contrastes oratoires ; mais il a nourri aussi les formes comiques, qui trouvent dans les paronomasies, dans les rimes insolites, dans les antithèses ou parallélismes et dans la rapidité du dialogue le sel et les outils pour opposer deux caractères, deux visions et amuser le public. Les comédiens italiens, professionnels actifs en Europe depuis la fin du XVIe siècle, y trouvaient une ressource expressive qu’ils ont longtemps exploité. Un précieux témoignage de l’apprentissage de la composition des dialogues comiques par stichomythie ou par ‘concetti’ nous a été laissé par Andrea Perrucci, qui en propose des exemples, pour les scènes de dispute, de jalousie, de demande, de pacification… à l’usage des apprentis acteurs et qui les introduit ainsi : «Dei dialoghi amorosi, Regola IV. Oltre i Soliloqui si sogliono servire ancora dei dialoghi generali, e questi fanno un bellissimo sentire, e si sogliono fare di due maniere: o di concetti, o di botte e risposte. I primi più espressivi, ma fatti allo stile Asiatico; i secondi più vaghi, più dilettevoli e più frizzanti perche Laconici». (Dell’arte rappresentativa premeditata e all’improvviso (Napoli, Mutio, 1699), a cura di Anton Giulio Bragaglia, Firenze, Sansoni Antiquariato, 1961, p. 179). Nous n’avons pas, jusqu’à présent, des preuves que Garnier ait assisté à des pièces représentées par les troupes italiennes en France, mais pendant son séjour à Paris en 1573, il aurait pu y voir jouer les Gelosi ou Zan Ganassa avec Barbara Flaminia.
v254C’est mon: un aage volontaire: À mon âge on impose sa volonté.
v255Si: Aussi. L’adverbe ‘si’ exprime, ici et au vers suivant, une argumentation.
v259L’amour ne se gouverne à l’appetit d’autruy : L’amour ne se nourrit pas de la volonté des autres. Au vers suivant, le verbe ‘gouverner’ a une signification différente et il veut dire : imposer une ligne de conduite.
v273Depestrant le cœur des laqs : Libérant son cœur des liens.
v277Didascalie interne : Aymon sort, Béatrix termine seule sa tirade, puis s’éloigne et Renaud va entrer en scène.
v294-298Renaud argumente la défense de sa sœur Bradamante en citant les principes du mariage chrétien, exprimés par Thomas d’Aquin dans la Summa theologica et repris par le Cathéchisme du Concile de Trente qui approuve le texte sur le mariage le 11 novembre 1563. Sur le parcours historique des principes thomistes, v. Adriano Oliva, Essence et finalité du mariage selon Thomas d’Aquin, «Revue des sciences philosophiques et théologiques», t. 98, 4, 2014, p. 601-668. Le thème du débat juridique sur le mariage chrétien dans Bradamante de Garnier est analysé par Michele Mastroianni dans Una trasposizione francese dell’Ariosto alla luce di un dibattito post-tridentino, in Da un genere all’altro: trasposizioni e riscritture nella letteratura francese, a cura di Daniela Dalla Valle, Laura Rescia, Monica Pavesio, Roma, Aracne, 2012, p. 101-110.
v300Vous seriez à jamais fasché : Vous souffririez pour toujours.
v305Aymon réprimande son fils en accumulant des questions dans un style familier, qui montrent encore son autorité paternelle, peinte avec un certain humour par le dramaturge.
v313Le parti pris d’Aymon n’est pas loin du langage et des décisions prises par Madame l’Avocate pour la jeune Antoinette dans La Reconnue de Remy Belleau (composée entre 1563 et 1577, publiée posthume en 1578), ami d’enfance de Garnier et comme lui engagé à transférer même dans le théâtre la pluralité de registres et les péculiarités de la langue littéraire française. V. : «quant au vouloir/ De la fille, je sais qu’elle aime,/ Mais elle sait bien que la treme/ N’est pas pour ourdir cette toile./ Commère, nous y gagnons tous;/ Faisant pour moi, j’ai fait pour vous.» (v. 1592-1597), édition par Magda Campanini in La Comédie à’époque d’Henri III. Deuxième série, vol. VII (1576-1578), «Théâtre Français de la Renaissance», dir. Rosanna Gorris Camos, Anna Bettoni, Florence, Olschki, 2015, p. ….
v314Dans l'OF, Rinaldo avait déjà défendu le droit des femmes à choisir librement leur vie sentimentale et la parité entre les sexes ; motivé par cette conviction, il avait accouru en secours de Ginevra, en denonçant aussi l’iniquité du jugement moral qui condamne à la mort les femmes pour ce qu’on considère comme licite chez les hommes. OF, IV, 63-67.
v335Huguet, dans son dictionnaire, cite ces vers de Garnier pour expliquer une acception du verbe ‘rebouscher’ : «Déplaire, être odieux».
v346L’image présentée aux vers 345-346 était présente chez l’Arioste : Angelica à cheval rebrousse chemin comme une bergère effrayée par un serpent, dès qu’elle aperçoit Rinaldo qui, amoureux d’elle, la poursuit avec son rival Ferraù : «Timida pastorella mai sì presta/ non volse piede inanzi a serpe crudo,/ come Angelica tosto il freno torse,/ che del guerrier, ch’a piè venìa, s’accorse» (OF, I, 11). «Jamais craintifve bergiere ne fust plus viste à fuir devant le serpent apperceu que Angelique tourna bride, soubdain qu’elle s’apperceut du champion qui à pied venoit» (RF 1544, f. 1v).
v353Cette maxime fige Aymon dans sa position aveugle et grossière qui ignore complètement les sentiments de sa fille et la dimension psychologique de l’amour. Il s’oppose ainsi à Renaud qui fait preuve d’une évidente empathie envers sa sœur, et il l’exprime par des comparaisons réalistes et des anaphores. Dans les vers suivants, Renaud met en évidence le moteur de la décision de son père : l’ambition.
v362Garnier emploie douze fois le terme ‘aise’ et deux fois ‘contentement’. Robert Aulotte souligne que ce sont des mots-clé des Essais de Michel de Montaigne, dont la première publication est contemporaine à la composition et parution de Bradamante. Aulotte rappelle aussi la comédie Les Contens d’Odet de Turnèbe. La fréquece de ces mots traduit «les aspirations des gens de ces temps troublés» (La “Bradamante” de Robert Garnier ou d’un usage moral de l’“Orlando furioso”, dans Das Epos in des Romania, dir. Susanne Knaller, Edith Mara, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 1986, p. 9-12). Nous renvoyons aussi à l’article Bonheur (dans Dictionnaire Montaigne, dir. Philippe Desan, Paris, Classiques Garnier, 2015, p. 224-227) de Jean Balsamo, qui met en évidence comment le bonheur chez Montaigne est « une conséquence de l’exercice de la vertu » et c’est une notion problématique qui tient à « une nouvelle forme de relation, plus intériorisée, entre l’homme et le monde » (p. 225).
v369Renaud parle en a parte, non plus à son interlocuteur, mais en pensant à Bradamante absente. Ce long passage lyrique en défense de la liberté spirituelle et sentimentale de sa sœur est absent chez l’Arioste, qui souligne seulement l’engagement du frère : «Sta Rinaldo ostinato, che non vuole/ che manchi un iota de le sue parole.» (OF, XLIV, 37)
v373Morte sur un gueret estendue en vos armes : Morte sur la terre labourée, allongée sur vos armes. (Pour la signification ancienne de la préposition ‘en’ : ‘sur’, cf. Grevisse, § 1051, b).
v380Le thème du bonheur de la vie simple et champêtre comparé aux honneurs de la cour et aux passions qui troublent l’âme revient dans Les Juifves de Garnier, v. 1569-1573 et il était bien présent chez Sénèque (v. Thyestes, v. 446-470; Hercules furens, v. 159-161).
v389-396Renaud place sous la volonté de Dieu l’accord de mariage entre sa sœur Bradamante et Roger. Cet aspect religieux est plus évident que dans la source italienne, où c’est l’amitié entre les paladins chrétiens et Ruggiero converti qui est mise en valeur, à la fin du chant XLIII et au début du chant XLIV: «e sapendosi già ch’era cristiano,/ tutti con lieta e son serena faccia/ vengono a lui: chi gli tocca la mano,/ e chi lo bacia, e chi lo stringe e abbraccia./ Sopra gli altri il signor di Montalbano.» (XLIII, 199).
v392C’est l’hermite qui encourage le mariage entre les deux jeunes: une amitié sincère liait déjà la famille de Bradamante à Ruggiero, qui avait libéré et sauvé Ricciardetto, fils lui aussi d’Amone, condamné à mort par le roi Marsilio. «A fare altro non resta/ […] che come l’amicizia è tra voi fatta,/ tra voi sia ancora affinità contratta;// acciò che de le due progenie illustri/ che non han par di nobilitade al mondo, nasca un lignaggio che più chiaro lustri,/ che ’l chiaro sol per quanto gira a tondo; […] E seguitando il suo parlar più inante,/ fa il santo vecchio sì, che persuade/ che Rinaldo a Ruggier dia Bradamante,/ ben che pregar né l’un né l’altro accade.» (OF, XLIV, 9, 11). Cette prédiction d’un futur illustre fait écho aux célébrations de la descendance de Ruggiero, fondateur de la famille d’Este; en ouverture du poème, on lit celle faite par le narrateur (I, 4); la magicienne Melissa présente ensuite à Bradamante son illustre descendance, en nommant tous les membres (III, 16-62).
v397-399Le poème explicite la cause bien matérielle du dissentiment du père: «Ode Amone il figliuol con qualche sdegno,/ che, senza conferirlo seco, gli osa/ la figlia maritar, ch’esso ha disegno/ che del figliuol di Costantin sia sposa,/ non di Ruggier, il qual non ch’abbi regno,/ ma non può al mondo dir: questa è mia cosa;/ né sa che nobiltà poco si prezza,/ e men virtù, se non v’è ancor ricchezza.» (OF, XLIV, 36).
v406Dans son commentaire à l’OF, L. Caretti pense que l’Arioste a pris pour modèle de son personnage l’empereur Constantin V, empereur de Costantinople et de Grèce entre 741 et 775, qui combattit contre les Bulgares ; son fils, Léon IV, qui fut son successeur, aurait dû réellement épouser une princesse de la cour de Charlemagne (ed. cit. p. 1340).
v411Comme le remarque Jean-Claude Ternaux, «alors que l’Arioste conférait au personnage d’Aymon une certaine noblesse, Garnier le dégrade radicalement.» (La ‘Bradamante’ de Garnier et le ‘romanzo’, in Le Roman mis en scène, dir. Catherine Douzou et Frank Greiner, Paris, Classiques Garnier, 2012, p. 43-57 (54)). Les sentences qu’il prononce se caractérisent par un ton comiquement banal, où la morale se restreint à l’obéissance filiale à l’égoisme paternel.
v414Renaud ne juge pas son père responsable volontaire du malheur de sa sœur, il lui pardonne dans une certaine mesure sa rigidité qui a pour effet la violence.
v420Qui en repoussera tout autre pensement : L’amoureux de Bradamante attendra tristement et repoussera toute autre pensée, lui sera fidèle.
v436L’adjectif 'quercinois' se réfère à la région du Quercy, qui entoure la ville d’où sont originaires Aymon et ses enfants, Montauban, et où coule le fleuve Dordogne. Cet attachement au paysage naturel régional dans ses caractéristiques non abstraites est commun à la poésie de Maurice Scève (Délie), à celle de Joachim Du Bellay (Les Regrets, Divers jeux rustiques).
v440La volonté inamovible du père se renouvelle dans les images de l’adynaton où on retrouve, détournés non sans ironie par Garnier, des échos de la poésie de Maurice Scève, finement inspirée du paysage lyonnais: «Plus tost seront l’un, et l’autre Mont joinctz, / Qu’avecques nous aulcun discord s’assemble: / Plus tost verrons et toy, et moy ensemble / Le Rhosne aller contremont lentement, / Saone monter tresviolentement, / Que ce mien feu, tant soit peu, diminue, / Ny que ma foy descroisse aulcunement» (Delie. Objet de plus haulte vertu, Lyon, Sulpice Sabon, 1544, dizain XVII). Chez l’Arioste, la même figure de style définit précisément la constance d’amour de Bradamante: «Scarpello si vedrà di piombo o lima / formare in varie imagini diamante, / prima che colpo di Fortuna, o prima / ch’ira d’Amor rompa il mio cor costante; / e si vedrà tornar verso la cima / de l’alpe il fiume turbido e sonante, / che per nuovi accidenti, o buoni o rei, / fàccino altro vïaggio i pensieri miei» (OF, XLIV, 62). «Le Dyamant se verra former en diverses images avec un burin ou lyme de plomb, premier que coup de fortune, ou ire d’Amour rompe mon cueur constant : et se verra tourner vers la cyme des Alpes le fleuve trouble, et bruyant plus tost, que par nouveaulx accidens, ou bons, ou maulvais, mes pensees facent aultre voyage» (RF 1544, f. 230v).
v448Vous le prenez trop haut : Vous y attachez trop d’importance. Cette locution toute faite, qui a pour synonyme ‘porter trop haut’, est expliquée par Frédéric Godefroy, Lexique comparé de la langue de Corneille et de langue du XVIIe siècle en général, Paris, Didier, 1862, p. 347.
v449-450Le personnage du Page est muet et l’auteur ne l’a pas indiqué dans la didascalie en ouverture de la scène ni dans les Entreparleurs. Il est censé porter la livrée comme le domestique La Roque. V. Marie-Madeleine Mouflard (Robert Garnier. L’Œuvre, cit., p. 318).
v449Garnier s’inspire du personnage du capitaine Taillebras, créé par Jean-Antoine de Baïf, dans Le Brave (Paris, Robert Estienne, 1567), imitation de la comédie de Plaute, Miles gloriosus. Cf. «Goujats, fourbissez ma rondelle:/ Qu’on me face qu’elle estincelle,/ Esclatant plus grande clarté/ Que n’est au plus beau jour d’esté/ La clarté du soleil, je dy/ Lors que tout brusle en plein midy» (acte I, scène 1). Le terme ‘goujat’ appartient au langage militaire : valet d’armée (Huguet).
v455Nous avons inséré l’espace dans le mot ‘dequoy’ qui paraissait dans les différentes éditions, pour éclaircir sa fonction de pronom interrogatif. Les deux formes : ‘dequoy’ et ‘de quoy’ alternaient surtout dans le cas du pronom relatif (Huguet).
v457La réplique du domestique fait comprendre qu’Aymon est tellement agité, qu’il donne (‘rue’) des coups dans l’air comme s’il devait faire face à des ennemis ; si quelqu’un s’approchait par hasard de lui, donc, risquerait d’être assommé. La réplique successive de La Roque montre Aymon mal assuré sur ses jambes à cause non seulement de sa colère, mais de son âge, ce qui apporte encore du sel comique à la scène.
v459-460Ces deux vers prononcés par La Roque ont été cités dans Le Roman comique de Paul Scarron (1651-1663), par le personnage La Caverne, dans son Histoire ; la comédienne se souvient d’une représentation de la pièce de Garnier dans la demeure du baron de Sigognac et de la faute de l’acteur qui jouait le rôle de La Roque : au lieu de dire «vos pieds», il avait «dit de fort mauvaise grâce et tremblant comme un criminel : […] “vos jambes“». L’effet de cette «mauvaise rime» avait été la surprise des spectateurs et l’ilarité du comédien qui incarnait Aymon : il «ne put plus représenter un vieillard en colère». Le maître de la maison trouva une raison d’égayer son âme triste dans cette médiocre interprétation et dans cette faute. (Paul Scarron, Le Roman comique (1651-1671), livre II, chap. 3, éd. Yves Giraud, Paris, Flammarion, 1981, p. 223-224). Cet épisode montre la vitalité de la tragicomédie de Garnier au cours du siècle suivant, en tant que pièce représentée et non seulement lue; elle appartenait en fait au répertoire des petites troupes ambulantes et non seulement des majeures.
v462-468Aymon rappelle avec orgueil ses exploits militaires de jeunesse ; dans l’OF c’est un de ses fils, demi-frère de Rinaldo, qui fait connaître la gloire de la maison de Chiaramonte (Clairmont) et de son père : «Io credo che ciascun di vui / abbia de la mia stirpe il nome in pronto; / che non pur Francia e Spagna e i vicin sui, / ma l’India, l’Etïopia e il freddo Ponto / han chiara cognizion di Chiaramonte, onde uscì il cavallier ch’uccise Almonte, // e quel ch’a Chiarïello e al re Mambrino / diede la morte, e il regno lor disfece.» (XX, 5-6). Almonte, fils du roi africain Agolante, était l’oncle de Ruggiero ; son épée prodigieuse, Durindana (Durendal), l’épée d’Hector, était passée ensuite à Orlando avec son heaume en acier, quand le chevalier français l’avait tué à Aspromonte. Cette geste est racontée dans la Chanson d’Aspremont, traduite et publiée au XVIe siècle en Italie bien des fois (Aspramonte, Venezia, s.n., 1508 ; Milano, Giovanni Castiglione, 1516…), puis par Boiardo dans OI, XXVII, 17 ; et par l’Arioste dans OF, I, 28. Chiariello (Clariel), «Chiarïone, il franco saracino» dans OI, était le frère de Mambrino, et comme lui, il est tué par Rinaldo ; Boiardo le fait chanter des vers d’amour par une voix de ténor (OI, XIV, 42).
v476Le dialogue que Garnier développe dans la scène 3 du deuxième acte donne aux personnages un caractère différent par rapport au récit de l’Arioste, contenu dans les stances 38-47 du chant XLIV. Dans la source italienne, la timide Bradamante n’osait pas exposer ses opinions à sa mère, ce que dans la pièce de Garnier elle fait de manière modeste mais assurée, par de brèves et sèches répliques. La place des arguments de Beatrice est d’ailleurs bien moins longue dans le poème italien (XLIV, 38) et en revanche, dans sa longue plainte solitaire, la jeune femme exprime, à côté de ses doutes, son amour filial (41-48). «Sta Bradamante tacita, / né al detto de la madre s’arrisca a contradire ; / che l’ha in tal reverenzia e in tal rispetto, / che non potria pensar non l’ubbidire. // […] Né negar, né mostrarsene contenta / s’ardisce; e sol sospira, e non risponde; / poi quando è in luogo ch’altri non la senta, / versan lacrime gli occhi a guisa d’onde» (39-40). Cf. RF 1544, f. 229r: «Bradamant demeure coye, et ne ose contredire au dict de la mere, car elle l’à en telle reverence, et en tel respect, qu’elle ne pourroit penser de non luy obeir. […] Parquoy elle n’à hardyesse de nyer, ny de se monstrer contente : seulement elle souspire, et ne respond aulcunement. Puis quand elle est en lieu, qu’aulcun ne l’oyt, ses yeulx versent larmes en mode de undes.». «Avrà, misera me ! dunque possanza / la materna pietà, ch’io t’abandoni, / o mio Ruggiero, e ch’a nuova speranza, / a desir nuovo, a nuovo amor mi doni? / O pur la riverenzia e l’osservanza / ch’ai buoni padri denno i figli buoni, / porrò da parte , e solo avrò rispetto / al mio, bene, al mio gaudio, al mio diletto?» (42). Cf. RF 1544, f. 229v : «Aura doncques puissance (moy miserable) la maternelle piete, que je t’abandonne, ò mon Rogier (et que je me donne à nouvelle esperance, nouveau desir, nouvelle amour, ou bien mettray je à part la reverence, et l’obeissance que les bons enfans doibvent {au} bons peres ? Et auray je seulement respect à mon bien, à ma joye, et à ma delectation ?». Les plaintes lyriques de Bradamante seront placées par Garnier dans l’acte III (scènes 2, 4) e IV (scène 3).
v480Les monts Riphées sont une appellation mythique plutôt qu’une zone définie ; dans la géographie ancienne, ils étaient placés au nord de la Scythie (Hippocrate), ou à l’extrême nord des terres (Homère). V. Jacques Desautels, Les monts Riphées et Hyperboréens dans le traité hyppocratique ‘Des airs, des eaux et des lieux’, «Revue des Études Grecques», t. 84, fasc. 401-403, 1971, p. 289-296.
v500Depuis les fables d’Ésope et la sculpture de Phidias jusqu’à l’iconologie de la Renaissance et de l’âge classique, la personnification de l’occasion a la figure d’une femme voilée qui s’enfuit, à la nuque sans cheveux ; une touffe seulement permet de la saisir. Cf. Cesare Ripa, Iconologia, Roma, Gigliotti, 1593, p. 181, puis dans l’édition de Sonia Maffei et Paolo Procaccioli, Torino, Einaudi, 2012.
v519Le terme ‘nocher’ est un faux italianisme, qui passe du poème de l’Arioste à la traduction française de 1544, mais qui appartient à la langue française depuis le XIIIe siècle, comme le souligne Pascale Mounier dans son analyse linguistique des archaïsmes et des néologismes qui enrichissent la traduction française de l’OF, selon les principes de la Pléiade. (Néologisme ou archaïsme ? La redécouverte de vieux mots français dans la traduction de l’Orlando furioso , «Réforme, Humanisme, Renaissance», n. 75, 2012, p. 41-58 (51)).
v536-541À l’époque représentée dans les gestes du Roi, l’Europe était partagée entre l’Empire de Charlemagne et l’Empire Romain d’Orient qui s’étendait de la Sicile aux côtes orientales de l’Adriatique jusqu’à la Mer Noire (Pont-Euxin) et la Scythie. La référence à l’Océan Atlantique se rapporte à la conquête de l’Espagne de la part des Arabes.
v545Le nom latin de Jérusalem, bien diffusé au XVIe siècle, était Hierosolyma. Dans cette ville Jésus-Christ a été jugé, condamné, supplicié et il est mort.
v563-564Ces affirmations qui expriment un amour courtois de la part de Léon reviendront dans les mots de Léon lui-même, au début de l’acte III. Cf. v. 715-716.
v565Le ton change : toujours dans le but de convaincre Bradamante, après lui avoir présenté les avantages concrets du mariage souhaité, Béatrix s’adresse avec tendresse d’abord au jeune Léon absent, puis à sa fille, qu’elle appelle ‘mon œil’.
v569L’expression ‘mon (petit) œil’ est un «terme de tendresse» (Huguet).
v573Le terme ‘image’ a une valeur appréciative, il indique la beauté d’une personne et dans le langage théologique il signifie «L’homme ou son âme en tant que reflet de la gloire de Dieu» (DMF).
v597-598Aparté de Bradamante, qui cherche à vaire valoir ses raisons, aussi fortes que celles de sa mère.
v615Ceste affinité : Ce lien qui formera une nouvelle famille.
v617Si vous n’êtes pas convaincue par les raisons familiales ni par l’amour pour vos parents, les conséquences de votre choix pour la société devront vous faire changer d’avis. Lebègue explicite le sens de l’adjectif substantivé : «l’intérêt public».
v620

La tragicomédie déplace l’accord entre Bradamante et Charlemagne avant l’action représentée, et en fait un antécédent. Charlemagne s’y réfère déjà dans son dialogue avec Nymes (acte I, scène 2). L’entretien, qui constitue le noyau de l’œuvre («ma nopciere loy») n’est donc pas mis en scène.

Dans l’OF, ce moment est en revanche placé quelques jours après la lamentation de Bradamante sur sa situation : la jeune femme est reçue par Carlo Magno et lui expose sa volonté : «s’appresenta un dì a Carlo, e dice : - Sire, / s’a vostra Maestade alcuno effetto / io feci mai, che le paresse buono, / contenta sia di non negarmi un dono. […] // Il don ch’io bramo da l’Altezza vostra, / è che non lasci mai marito darme […] se non mostra / che più di me sia valoroso in arme. / Con qualunche mi vuol, prima o con giostra / o con la spada in mano ho da provarme. / Il primo che mi vinca, mi guadagni: / chi vinto sia, con altra s’accompagni. - // Disse l’imperator con viso lieto, / che la domanda era di lei ben degna; / e che stesse con l’animo quïeto, / che farà a punto quanto elle disegna.» (XLIV, 68-71).

La promesse de Carlo Magno se traduit dans un ban : «Re Carlo intanto avendo la promessa / a costei fatta in mente, che consorte / dar non le lascierà, che sia men d’essa / al paragon de l’arme ardito e forte; / questa sua voluntà con trombe espressa / non solamente fe’ ne la sua corte, / ma in ogni terra al suo imperio soggetta; / onde la fama andò pel mondo in fretta. / Questa condizïon contiene il bando: / chi la figlia d’Amon per moglie vuole, / star con lei debba al paragon del brando / da l’apparire al tramontar del sole; e fin a questo termine durando, / e non sia vinto, senz’altre parole / la donna da lui vinta esser s’intenda, / né possa ella negar che non lo prenda» (XLV, 22-23). Cf. RF 1544, f. 233v: : «Le roy Charles ayant sur ce donné la promesse à ceste qu’il ne luy laisseroit donner consort qui ne fust au parangon des armes aussi valeureux et hardy chevallier qu’elle estoit hardie et puissante, feit à son de trompe publier ceste sienne voulenté, et non seulement en sa court, mais en toute terre subjecte à l’empire. Dont le bruyt en alla soubdain par tout le monde. Le cry contenoit ceste condition : Qui vouldra la fille d’Aymon pour femme, s’esprouvera aux armes avec elle dés le matin jusques au soleil couchant : et si ce terme durant il n’est vaincu, sans aultres parolles la damoiselle sera par luy vaincue, et elle ne pourra nyer, qu’elle ne le prenne pour son mary».

v625Aussi n’est-ce que jeu : C’est une plaisanterie.
v627-630La métaphore gaillarde appartient à un style bas comique, que Garnier emprunte probablement aux mystères représentés encore en province (après que l’arrêt de 1548 eut établi leur interdiction à Paris) ; ils entremêlaient le sérieux de l’action principale et des propos drôles secondaires, parfois vulgaires, dans les scènes de diables. Sur l’influence des mystères dans la production de Garnier, v. Marie-Madeleine Mouflard, Robert Garnier, 1545-1590. L’Œuvre, cit., chap. I.
v632Vous caresse en ce poinct : Vous embrasse, vous exprime son amour de cette manière.
v648Parens, qui ont l’authorité/ De luy bailler party selon la qualité : Les parents ont l’autorité de choisir le futur mari de leur fille en fonction de sa condition sociale.
v661’Encrée’ est une variante orhographique de ‘ancrée’ : déterminée, fixée solidement, comme un navire par une ancre.
v661-676Dans cette deuxième partie du dialogue, Bradamante acquiert la douceur filiale que le personnage avait dans la source italienne et elle met en avant l’honneur sur son bonheur. Des analogies sont assez évidentes, bien que Garnier souligne le pathos, en surpassant la mesure de l’Arioste. «Il voler di mia madre avrò in sì lieve / stima, ch’io lo posponfa al voler mio? […] Dai genitori miei trovar perdono / spero e pietà, s’io caderò in errore; / ma s’io offenderò Amor, chi sarà buono / a schivarmi con prieghi il suo furore […]? […] Ma vo’ prima morir, che mai sia vero, / ch’io pigli altro marito, che Ruggiero.» (OF, XLIV, 41, 44-45). La décision de s’enfermer au couvent est une invention de l’auteur français, ainsi que le développement du thème de la mort. L’Arioste avait par contre attribué la décision du couvent à Isabella, écrasée par la douleur de la mort de Zerbino (XXIV, 87-89)
v680Vous ne sçauriez vouer, ce pouvoir nous est deu: Vous n’avez pas la possibilité de vous engager par un vœu contre notre volonté.
v687L’adverbe ‘plustost’ a ici une valeur temporelle : plus rapidement. Le DMF signale que la graphie agglutinée est assez rare.
v700La graphie ‘convent’ pour ‘couvent’ était courante au XVIe siècle.
v705-707Didascalie implicite : le personnage de Bradamante pleure, soupire, son visage est altéré par la souffrance.
v711Le pacte d’amitié et de reconnaissance de Roger envers Léon, qui lui a sauvé la vie et pour lequel il se battra, a été prononcé hors de la scène ; par rapport au poème, le texte théâtral déplace et anticipe donc ce moment essentiel au nœud dramatique. Les vers 739-742 le rappelleront, et exprimeront dans une sentence le scrupule de conscience de Léon.
v713Ici et aux vers 719, 730-732, 738, 770, 771: aparté de Roger qui plaint sa propre situation, après avoir appris que Léon aime Bradamante.
v714-716Ces vers correspondent en tout aux mots prononcés par Béatrix à propos du sentiment de Léon, v. 563-564 (acte II, scène 3).
v729Léon considère Roger (dont il ne connaît pas encore le nom ni l’identité) plus digne que lui d’épouser Bradamante, puisqu’il en connaît la valeur guerrière. Dans l’OF, Leone ne montre pas à ce moment sa générosité ; il constate seulement son peu de vaillance, son infériorité dans le combat par rapport à Bradamante, et il imagine le stratagème de se faire remplacer par Roger dans le duel, afin de gagner. «Come uom che le sue forze ha note, / sa ch’a lei pare in arme esser non puote. // Fra sé discorre, e vede che supplire / può con l’ingegno, ove il vigor sia manco, / facendo con sue insegne comparire / questo guerrier di cui non sa il nome anco» (OF, XLV, 53-54).
v732Léon n’entend pas les mots de Roger, il ne perçoit que l’expression, la pâleur et les gestes du jeune homme, qui traduisent son malaise profond et il s’attendrit.
v741Quoique cela soit malhonnête. (Huguet, ad vocem ‘ores’).
v745Teodora, sœur de l’empereur Costantino, avait fait torturer Ruggiero, coupable d’avoir tué en guerre son fils. Cf. OF XLIV, 86; XLV, 15-21. Les vers de Garnier font une allusion ellyptique au récit du combat de Ruggiero contre les Grecs en Bulgarie, qui occupe les stances 76-104 du chant XLIV et les stances 5-21 du chant XLVI. La motivation de cette participation à la bataille n’était pas politique, mais sentimentale : ayant su que Bradamante était accordée à Leone, Ruggiero était parti pour tuer son rival et son père Costantino. Une journée de bataille, grâce aux armes fabuleuses at aux capacités exceptionnelles de Ruggiero, mène à la victoire des Bulgares : les soldats grecs s’enfuient, meurent ou sont faits prisonniers. Leone, qui a vu combattre Ruggiero avec des «sovrumani gesti» et qui ne connaît pas son identité, croit que ce chevalier aux insignes étrangères est un ange descendu du ciel pour punir son peuple des offenses faites à Dieu (XLIV, 90). Le soulagement et le bonheur des Bulgares se traduisent d’ailleurs en des acclamations : Ruggiero, «divina e soprannatural cosa», devra être leur roi, leur guide (XLIV, 97). Mais pour venger son peuple, le cruel Ungiardo fait enlever Ruggiero qui est sur le chemin de son retour, et l’enferme à Novengrado. Teodora projette de le faire écarteler et lui fait passer l’attente, les poings liés, sur une grille, dans une cellule sombre, dont le fond est couvert d’eau. Ce sera Leone qui, touché par le sort du preux chevalier, le libérera et l’emmènera avec lui en France (XLV, 9-20; 41-49).
v747Vostre ame pitoyable eslargir me voulut : Vous avez voulu généreusement me libérer de prison. (DMF).
v749Faites en vostre propre, elle vous est acquise : Maintenant vous devez penser à votre vie et à votre bonheur. Prenez Bradamante en épouse, elle est à vous.
v754Roger est prêt à surmonter des épreuves pour répondre à la générosité de Léon ; il se réfère aux dangers de sa terre natale. Boiardo et l’Arioste nous apprennent que Ruggiero a été élevé par le magicien Atlante qui l’a nourri de la moëlle des ours et des lions pour le rendre fort (OI, livre II, I, 74 ; OF, IV, 30; VII, 57). Garnier choisit le féminin ‘Ourse’ pour garantir au vers sa longueur.
v755-756Je ne vy que pour vous, et desja m’est à tard : Grâce à vous je suis vivant et j’ai hâte de faire quelque chose d’utile pour vous, ce sera un plaisir pour moi, même si cela comporte un risque. Cf. OF: «pur con volto,/ più che con cor giocondo, gli rispose/ ch’era per far per lui tutte le cose» (XLV, 56).
v760Léon rappelle l’injuste et humiliante peine qu’a souffert Roger et le moment où il l’a libéré.
v762Léon a tout de suite compris la valeur de Roger, bien que ce dernier ait combattu pour soutenir les ennemis des Grecs.
v767Vostre cœur en est bien desgagé: Vous n’avez pas de dettes.
v770Aparté de Roger. Florence Dobby-Poirson met en évidence la fonction dramaturgique et non seulement poétique des apartés dans cette scène : Roger est «obligé de taire son identité et de dissimuler son tourment», qui contraste encore plus avec la joie de Léon. «Le procédé permet d’occulter ce désespoir aux yeux de Léon, tout en le révélant au spectateur. Efficace sur le plan du pathétique, il est en même temps déterminant pour l’action, dont la suite dépend entièrement du silence de Roger». (Le Pathétique dans le théâtre de Robert Garnier, Paris, Classiques Garnier, 2023, p. 211).
v771La réplique de Léon est entrecoupée par les mots prononcés en aparté par Roger, qui forment le second hémistiche ; elle continue au vers suivant.
v774Revenez bientôt. Cette phrase contient une didascalie implicite : Léon sort et Roger demeure seul sur la scène, et il donne voix à sa douleur.
v775-804L’Arioste avait confié au narrateur l’analyse de l’état d’esprit de Ruggiero (XLV, 58-60), sans proposer le discours direct. Le long monologue lyrique chez Garnier amplifie le texte de la source et c’est l’occasion pour offrir au spectateur la connaissance de plusieurs antécedents non représentés. Roger exprime d’abord, dans une apostrophe au ciel, son angoisse incurable, puisqu’il devra renoncer à Bradamante; il rappelle ensuite la cause de son voyage jusqu’à Belgrade : non pas une raison politique, mais le désir de tuer son rival en amour en combattant dans l’armée des Bulgares, ennemis de l’empereur de Grèce. Cette conscience des motivations non nobles de son exploit en guerre contraste avec la reconnaissance qu’il éprouve envers Léon, qui lui a sauvé la vie sans le connaître. L’appel au ciel vient de la littérature antique, mais à la différence de celle-ci, où la cause des maux était dans le vouloir aveugle des dieux, ici le personnage demande seulement d’ être écouté, la compassion du ciel. La troisième partie du monologue propose une hésitation, un regret de la part de Roger, et la constatation que ce sont ses propres actions la cause de son désespoir. Le théâtre de Garnier a un but essentiellement moral et ce passage lyrique, centré sur la division de la conscience de Roger est l’exemple d’un cas moral que l’auteur propose à son lecteur et au spectateur par les ressources oratoires. Marie-Madeleine Mouflard souligne que cette conception caractérise en particulier la première phase de la production de Garnier et elle reconduit Bradamante à cette période, en plaçant sa composition probablement vers 1571-1573 (Robert Garnier. 1545-1590. L’Œuvre, cit., p. 53). La figure de style choisie pour mettre en forme la scission intérieure de Roger est le chiasme, qui oppose l’ami et l’ennemi, la vie et la mort (v. 795, 797) et qui rappelle l’antithèse des vers 765-766. Les questions finales exprimant les doutes du guerrier amoureux, qui a caché la vérité à son sauveur, auquel il doit une reconnaissance inconditionnée, acquièrent une charge émotive, qui altère et rythme le souffle dans les rimes internes (v. 799 et 801), et dans les enjambements (vers 801, 803). La source italienne a un mouvement contraire, pragmatique, sans hésitations ; elle décrit d’abord le désir de mort éprouvé par Ruggiero et souligne ensuite le pacte et l’obligation envers Leone: «Dunque starà nel detto suo constante ;/ e ben che or questo or quel pensier l’asaglia,/ tutti li scaccia, e solo a questo cede,/ il qual l’esorta a non mancar di fede.» (OF, XVL, 60). Mais c’est justement le doute, la suspension, qui permet à l’action dramatique de progresser et d’enchaîner les scènes.
v776Tournants: L’accord du participe présent en nombre sera assez fréquent même au cours du XVIIe siècle. (Grevisse)
v777Roger prie le ciel de le faire mourir, pour mettre fin à sa souffrance ; Garnier omet la référence au suicide, que l’Arioste avait exprimé par une image très concrète : «con le man proprie squarcierà la fascia/ che cinge l’alma, e ne la trarrà fuora». (Il déchirera son corps qui enveloppe l’âme ; OF, XLV, 58).
v783Roger se prépare avec stoïcisme à perdre sa bien-aimée et à vivre dans le malheur.
v805Deuxième monologue lyrique, parfaitement symétrique au premier. Bradamante se trouve à la cour, où elle devra se battre contre ses prétendants et elle est saisie par l’absence de Roger ; elle ne sait pas qu’il est retourné à Paris. Ils ne se sont pas rencontrés. À la différence de Marcel Hervier, Jean-Claude Ternaux exclue que Garnier ait pensé à un décor à compartiments et il considère que la juxtaposition des deux monologues peut trouver place dans une scène divisée en deux espaces : le lieu neutre hypotisé par Raymond Lebègue est le palais du roi Charlemagne. Jean-Claude Ternaux, La ‘Bradamante’ de Garnier et le ‘romanzo’, dans Le Roman mis en scène, dir. Catherine Douzou, Frank Greiner, Paris, Classiques Garnier, 2012, p. 43-57 (56).
v806La correspondance des sentiments des deux personnages souffrant à cause des décisions qui ont été prises sur leur futur, est mise en relief par la juxtaposition du premier monologue lyrique à la scène 1 et du deuxième, à la scène 2. Dans sa lamentation lyrique, Bradamante exprime non seulement sa profonde douleur pour l’absence de son amoureux, mais la jalousie que le silence de Roger lui cause et la peur que son père ait éloigné à jamais son bien-aimé. L’ordre choisi par Garnier renverse celui du poème de l’Arioste, où le monologue de Bradamante (XLV, 31-40) précédait le récit des douleurs de Ruggiero (XLV, 58-60). Le texte narratif place la plainte de Bradamante au moment où Ruggiero est encore prisonnier en Bulgarie ; Aymon, qui ne peut pas, ni veut contraster les décisions de l’Empereur, se rend à la cour accompagné par sa fille pour se consulter, à propos du ban, avant la lice (XLV, 24). Afin de simplifier la suite des événements, déjà étoffée, et d’éveiller la compassion du spectateur, le dramaturge a présenté d’abord la passion irruente de Roger et son acceptation des conséquences, et ensuite les larmes de Bradamante qui ne connaît pas les raisons de l’absence de son bien-aimé.
v811-812Cf. OF, XLV, 25 : «Bradamante alla corte andò col padre ;/ e quando quivi non trovò il suo amore,/ più non le parve quella corte, quella/ che le solea parer già così bella». Chez l’Arioste la métaphore du soleil représenté par le visage de Ruggiero est filée tout au long de la plainte, qui a inspiré la composition de nombreux madrigaux polyphoniques, tels que ceux de Cipriano de Rore, «Lamento di Bradamante» (stance 37), recueilli dans Il quarto libro d’i madrigali a cinque voci (Venezia, Antonio Gardano, 1557), et les madrigaux sur les stances 32 à 39 composés par Claudio Merulo, Primo Libro dei Madrigali a tre voci (Venezia, Angelo Gardano, 1580). L’octave 37 a donné vie à sept pièces vocales entre 1557 et 1584 ; l’octave 38, à treize. Le topos de la lamentation et le caractère dramatique caractérisent la production des madrigaux polyphoniques entre la seconde moitié du XVIe siècle et le début du XVIIe, depuis les nombreuses pièces vocales de Giaches de Wert inspirées de la Gerusalemme liberata de Tasso, jusqu’aux célèbres compositions de Claudio Monteverdi. (Sur ces aspects et pour un tableau complet des madrigaux composés à la Renaissance sur les textes de l’Arioste, v. Maria Antonella Balsano (a cura di), Ariosto, la musica, i musicisti: quattro studi e sette madrigali ariosteschi, Firenze, Olschki, «Quaderni della Rivista italiana di musicologia», 5, 1981). La lumière du visage aimé, chez l’Arioste, a le pouvoir de dissoudre la crainte et de ramener à la sérénité de la vérité : «Ma non apparirà il lume sì tosto/ agli occhi miei del tuo viso giocondo,/ contra ogni mia credenza a me nascosto,/ non so in qual parte, O Ruggier mio, del mondo,/ come il falso timor sarà deposto/ da la vera speranza messo al fondo.» (OF, XLV, 35). Garnier préfère ne pas donner la clé de lecture de l’hyperbole (vers 811-812).
v819Bien que déjà présent dans le français moyen, l’attribut ‘angelique’ est acquis dans la langue française grâce justement à la traduction de l’OF de 1544 (OF, VII, 15 ; RF 1544 f. 25v). V. Pascale Mounier, Néologisme ou archaïsme ? La redécouverte de vieux mots français dans la traduction de l’‘Orlando furioso’, «Réforme, Humanisme, Renaissance», n. 75, 2012, p. 41-58 (52).
v822Ici, le verbe ‘désespérer’ a une valeur transitive : si la rudesse d’Aymon vous a fait perdre tout espoir de m’avoir pour fiancée.
v829-832Garnier se rapproche en tout de sa source et par amour du concret, ajoute le terme ‘larron’, voleur. Cf. OF, XLV, 34: «Son simile all’avar c’ha il cor sì intento/ al suo tesoro, e sì ve l’ha sepolto,/ che non ne può lontan viver contento,/ né non sempre temer che gli sia tolto. […] Deh torna a me Ruggier, torna, e conforta/ la speme che ’l timor quasi m’ha morta!» Cf. RF 1544: «Je suis semblable à l’Avaricieux, qui à le cueur si intentif à son thresor, et tant l’y a ensevely, que loing il ne peult vivre content, ains tousjours craint qu’il luy soit osté. […] Dea retourne à moy, Rogier, retourne, et conforte l’esperance, que la craincte m’a quasi mise à mort.» (f. 234r).
v835-840La proximité au texte-source est très grande. Cf. OF, XLV, 36 : «Come al partir del sol si fa maggiore/ l’ombra, onde nasce poi vana paura;/ e come all’apparir del suo splendore/ vien meno l’ombra, e ’l timido assicura:/ così senza Ruggier sento timore;/ se Ruggier veggo, in me timor non dura.» RF 1544: «Comme au despartir du Soleil l’umbre se faict plus grande, dont apres naist une vaine paour : et comme à l’approistre de sa splendeur, l’umbre vient moindre, et le craintif s’asseure. Ainsi sans Rogier je sens une crainte, et si je voy Rogier, la crainte ne dure en moy.» (f. 234r). Le choix de l’adjectif ‘pale’ joue comme une touche de couleur entre le jour et la nuit ; le texte italien et la traduction optent par contre sur une idée, la vanité de la peur, c’est-à-dire sur l’inconsistance de ses motivations.
v841-848La condition d’un ‘hyver intérieur’ de crainte et d’incertitude, causé par la séparation, est exprimée chez les deux auteurs par la même comparaison et la même structure de phrase : «Se ’l sol si scosta, e lascia i giorni brevi,/ quanto di bello avea la terra asconde;/ fremono i venti, e portan ghiacci e nievi;/ non canta augel, né fior si vede o fronde:/ così, qualora avvien che da me levi,/ o mio bel sol, le tue luci gioconde,/ mille timori, e tutti iniqui, fanno/ un aspro verno in me più volte l’anno» (OF, XLV, 38) ; RF 1544 : «Si le ciel s’esloingne, et laisse les jours courtz, la terre cache tant qu’elle avoit de beau : les ventz fremissent et apportent gelées, et neiges : Les oyseaulx ne chantent plus, et ne voit on plus fueille ne fleur. Ainsi à l’heure qu’il advient, que tu me ostes, ò mon beau Soleil, les plaisantes lumieres, mille crainctes, et toutes iniques font un aspre hyver en moy plusieurs fois l’an.» (f. 234r). Le texte de Garnier semble se rapprocher plus de l’original italien que de la traduction en ce qui concerne la syntaxe : il ne sépare pas en deux phrases les deux termes de la comparaison, mais il les relie par les deux points. Le dramaturge français privilégie une recherche lexicale qui valorise l’expressivité du français et qui distingue sa version de l’original, en suivant le chemin indiqué par Du Bellay dans la Deffence et illustration de la langue françoise (v. les verbes rares ‘tempester’, ‘s’afester’). L’adjectif ‘aspro’ connotant de manière réaliste l’hiver est changé en deux déterminants relatifs au domaine des émotions : ‘de tristesse’ et ‘d’esmoy’.
v849-850La proximité au texte source est ici très évidente. «Deh torna a me, mio sol, torna, e rimena/ la desïata dolce primavera!» (OF, XLV, 39); «Las retourne à moy mon beau Soleil, retourne et ramayne la doulce Primevere tant desiree.» (RF 1544, f. 234r).
v853-854si guere demeure/ Vostre œil à me revoir : Si beaucoup de temps passe sans vous revoir.
v857Au theatre du monde: devant le monde entier qui est témoin.
v858Léon reprend le thème central du premier acte, et ce renvoi contribue à l’unité dramatique et poétique de la pièce.
v860Léon assure Charlemagne de ses sentiments envers Bradamante et de sa valeur chevaleresque.
v876Vos pas ne seront point ingratement tracez: Vous ne serez pas arrivé jusqu’à Paris sans recevoir de récompense, en vain. La courtoisie que Charlemgne montre envers Léon par son style élegant, donne forme au comportement que le narrateur avait ainsi décrit : «L’ebbe il re caro ; e gli fu più fiate,/ donando e visitandolo, cortese.» (OF, XLV, 62).
v879La locution ‘à la bonne heure’ ici signifie : tout de suite, sans tarder.
v882Le temps sur la scène est accéléré par rapport au poème-source. Dans l’OF, «lo steccato» est préparé très rapidement («di botto») pendant la nuit qui suit l’entretien entre Léon et Charlemagne et le duel a lieu le lendemain (XLV, 63).
v883-886Ces vers reprennent une situation analogue, où Bradamante confiait à Hippalque son chagrin causé par l’absence de Roger et en recevait du reconfort ; mais les plans pour son mariage de la part d’Aymon et de Béatrix n’avaient pas encore été conçus. V. OF, XXX, 79-85 : «Ippalca la venìa pur confortando», «I conforti di Ippalca».
v887Charlemagne entre en scène.
v895Charlemagne sort.
v897>La mer Thracienne : la partie septentrionale de la mer Égée. Au Moyen Âge, la Thrace appartenait à l’Empire byzantin, mais elle était toujours disputée par les Bulgares.
v899Chez l’Arioste, Bradamante ne dénigre pas Leone, ni par son origine, ni par son tempérament, elle ne le juge pas. D’ailleurs chez l’Arioste la jeune fille se montre silencieuse, elle cache, comme on a déjà observé, ses conflits intérieurs (OF, XLV, 40 : «di lacrime bagnando spesso il volto,/ ma più celatamente che potea»). Peut-être Garnier a-t-il voulu déplacer dans le langage de Bradamante, fière de la valeur chevaleresque propre de sa nation, le lexique irrespectueux envers les Turcs et en général envers les ennemis païens, que l’Arioste avait attribué à Carlomagno dans sa prière (!) au chant XIV : «Difendi queste genti, che son quelle/ che ’l tuo sepulcro hanno purgato e mondo/ da’ brutti cani» (st. 71). Cette prière, modifiée, est présente, comme on a vu, au premier acte, mais l’admiration pour la figure royale a empêché l’écrivain catholique d’attribuer à Charles de tels propos. L’historien Giovanni Ricci remarque que l’attribut ‘chien’ réservé aux musulmans était fréquent, en Europe ; on le trouve dans les pages de Cervantes, jusqu’à Niccolò d’Este : «Even humanist culture, despite its vaunted universalism, cultivated a negative rhetoric of canine otherness». Mais ce traitement était réciproque: les chrétiens aussi étaient définis par des noms d’animaux. (“Popul la più parte circonciso” : Ariosto in Ferrara and the Muslim World of His Time, in Mario Casari, Monica Preti and Michael Wyatt (ed.), Ariosto and the Arabs, Contexts for the Orlando furioso, Firenze-Cambridge(Ca)-Roma, I Tatti-Harvard University Press-Officina Libraria, 2022, p. 215-231 (219)). Sur les complexes et contradictoires relations entre l’Empire Ottoman et l’Italie et la France, qui comportent de l’admiration et de la peur envers la civilisation turque, on peut lire du même auteur : Ossessione turca : in una retrovia cristiana dell’Europa moderna, Bologna, Il Mulino, 2002 ; Id., I turchi alle porte, Bologna, Il Mulino, 2008 ; nous renvoyons aussi à Le Lys et le croissant : François Ier et l’Orient, a cura di Riccardo Benedettini, «Sidera. Collana del Gruppo di Studio sul Cinquecento francese», n. 3, 2021.
v908-909Le langage réaliste, cru et de rebellion de l’héroïne de Garnier ne correspond pas à celui que l’Arioste avait donné à la jeune fille ; dans les stances de l’OF la volonté de Bradamante était exprimée de manière très sobre, presque en litotes : «Ella, prima ch’avere altro consorte/ che ’l suo Ruggier, vuol far ciò che può farsi» (XLV, 96).
v913-918Garnier a assimilé la vision stoïcienne de Sénèque sur la précarité de la Fortune, et il la propose dans toutes ses tragédies. La jeune Bradamante, promise en mariage au fils d’un Empereur, ne fait pas exception aux héros qui comparent la sérénité d’une vie simple et modeste aux dangers d’un rôle ambitieux et dans ses sentences elle met au-dessus de tout la valeur de l’amour partagé. Louise Frappier, à propos de l’influence non seulement littéraire du philosophe latin sur Garnier, affirme : «La retraite est un thème cher aux humanistes de la seconde moitié du XVIe siècle, à la popularité duquel le Concile de Trente (1545-1563), ainsi que l’abdication de Charles Quint en 1556, ont sans doute largement contribué. Cette topique va de pair avec l’éloge de la vie champêtre, dont un discours du chœur dans Hercule furieux ainsi que la seconde épode d’Horace ont pu fournir à Garnier des modèles rigoureux. La valorisation de la vie rustique participe d’une dénonciation des aléas de la vie publique, des tourments que suscite l’action dans le monde» (Sénèque revisité : la topique de la Fortune dans les tragédies de Robert garnier, «Études françaises», v. 44, n. 2, 2008, p. 69-83 (74-75).
v919-920Il est temps de songer à mettre votre armure.
v923Le verbe ‘ranger’ a plusieurs acceptions relatives à l’art militaire et ici il signifie : soumettre.
v925Troisième monologue lyrique. Roger est prêt pour descendre dans le terrain du combat, caché sous l’armure de Léon. Le monologue est composé comme un dialogue entre la partie émotionnelle et la conscience morale de Roger. Il tisse le fil qui vient de sa première lamentation, comme dans la reprise et le développement d’un thème musical ; il aimerait que la situation où il se trouve ne soit qu’un vain appel du magicien Atlant ou un enchantement d’Alcine ; il arrive à préférer que Léon ne l’eût pas libéré de prison. Puis il se reconnaît coupable et le seul auteur de son enfer intérieur et il ne change pas d’avis : bien qu’il aspire à ne plus souffrir, sa décision est ferme. Il maintiendra sa promesse, guidé par sa reconnaissance envers Léon ; et d’ailleurs il ne pourra jamais offrir son flanc à l’épée de Bradamante, car sa mort affligerait immensément sa bien-aimée. La seule décision qu’il peut prendre, est de se borner à parer les coups de la jeune guerrière sans jamais la frapper. Le vers 925 sera repris par Garnier, en changeant radicalement la situation dramatique, dans la tragédie Les Juifves (1583): «Jusques à quand, Seigneur épandras-tu ton ire ?» (I, 1, v. 1) ; il est prononcé par le Prophète qui se fait porte-parole d’une interrogation collective devant le mal. Cette citation des Psaumes est chère à d’Aubigné qui la répète dans Les Tragiques, ouvrage composé dans les mêmes années que les pièces de Garnier ; elle constitue le cri d’un peuple déchiré par les guerres civiles. Florence Dobby-Poirson met en relation Les Juifves avec Les Tragiques, et souligne que: «La question de la colère de Dieu est en fait posée […] dans toutes les tragédies de Garnier qui, note J. Pineaux, sont l’équivalent théâtral des “chants d’appel” à la paix ou à la miséricorde divine qui caractérisent la poésie protestante de la seconde moitié du XVIe siècle» : Chausser la “botte” ou le “cothurne” : quelques rapprochements entre ‘Les Tragiques’ et le théâtre de Robert Garnier, «Albineana. Cahiers d’Aubigné», n. 20, 2008, p. 59-78 (63). La référence est à l’essai de Jacques Pineaux, La poésie protestante de langue française du premier synode national jusqu’à la proclamation de l’Édit de Nantes (1559-1598), Paris, Klincksieck, 1971.
v938Le prix de ma victoire est ma despouille : Je gagne sous le nom de Léon tout ce qui est enlevé à moi-même, qui suis Roger.
v940Sa victoire : La victoire de Léon.
v944Le terme ‘passion’ renvoie à la souffrance humaine, physique et spirituelle, de Jésus-Christ. Lacurne de Sainte-Palaye donne cette signification comme première acception du terme qui signifiait aussi, dans le contexte quotidien : douleur, tourment. Mais on appliquait le mot au supplice propre aux martyrs (et Roger parle de sa situation comme d’un ‘martyre’ au vers 945). Huguet appuie son explication sur des passages tirés de la Troade et des Juifves de Garnier. L’Arioste avait synthétisé la condition émotive du personnage dans cette phrase : «La notte ch’andò inanzi al terminato/ giorno de la battaglia, Ruggiero ebbe simile a quella che suole il dannato aver, che la mattina morir debbe» (OF, XLV, 64).
v951-952Le diminutif de ‘couleuvre’ ; ‘coulevreau’, aimé par Rémi Belleau dans sa Bergerie (Ire et IIe Journée) (1565), était employé aussi pour indiquer les serpents qui coiffaient les Furies (et Mégère), les divinités infernales préposées au tourment des condamnés. Roger se complaît, avec un goût baroque, de citer leurs attributs et les instruments de torture.
v959-970Le choix très moderne de dédoubler la voix de Roger en locuteur et destinataire, par la série des questions et des réponses qu’il adresse à lui-même : ‘tu’, ‘ta’… dynamise le monologue qui risque la staticité et garantit l’attention du public. C’est une ressource du dramaturge, absente dans le roman chevaleresque italien qui, par contre, s’attarde sur des détails que seuls les lecteurs attentifs peuvent goûter : afin de combattre tout à fait incognito et de ne pas se faire reconnaître de Bradamante, Ruggiero renonce à son fidèle cheval Frontino qui avait appartenu à Sacripante et pour lequel Bradamante avait fait broder en or les brides et la selle, et s’en était occupée longtemps à Montalbano ; il renonce ò sa lance Balisarda, qui pouvait couper le fer comme si c’était du papier et prend une autre épée à laquelle il émousse la lame, pour la rendre moins tranchante (OF, XLV, 64-68). La préparation au combat présentée dans la pièce est un exercice essentiellement spirituel; dans le roman, c’est une nuit laborieuse mais non moins guidée par la générosité du personnage. [Cerca rif. ad altri esempi di sdoppiam.]
v971-978Ce passage, où Roger s’interroge sur la manière de mettre fin à sa douleur, correspond aux octaves 58-59 du poème-source (chant XLV), où Ruggiero imagine, dans son impasse, de se faire tuer par Bradamante et d’avoir ainsi la plus douce mort. Mais cette possibilité n’effacerait pas la dette qu’il a envers Léon: «ch’ogni altra cosa più facil gli fia,/ che poter lei veder, che sua non sia.// Gli è di morir disposto; ma che sorte/ di morte voglia far, non sa dir anco./ Pensa talor di fingersi men forte,/ e porger nudo alla donzella il fianco ;/ che non fu mai la più beata morte,/ che se per man di lei venisse manco./ Poi vede, se per lui resta che moglie/ sia di Leon, che l’obligo non scioglie.» (OF, XLV, 59); «Car toute aultre chose luy sera plus facile, que de pouvoir veoir qu’elle ne soit sienne : en effect il est deliberé de mourir, mais de quelle sorte de mort il ne scait encor. Il pense telle fois de se faindre moins fort, et de se presenter les flans nudz à la Pucelle : car jamais ne fut plus heureuse mort. Puis voit que si par luy reste qu’elle ne soit femme de Leon, il ne s’acquitte de l’obligation» (RF 1544, f. 235r). Certains mots choisis par Garnier correspondent parfaitement à la traduction de 1544, reprise en 1577 : ‘flanc nu’, qui synthétise la périphrase italienne, ou le verbe ‘s’acquitter’ qui traduit fidèlement la locution ‘sciogliere l’obligo’.
v977Je faudrois : ici le verbe ‘faillir’, à la forme intransitive, signifie manquer à son devoir, à ses engagements.
v981Je n’ai pas garde : Je n’en pas la volonté, j’en suis bien éloigné (v. Dict. Aca. 1694). L’expression est moderne, au temps de Garnier.
v983Son estomach blanc : la référence est évidemment à Bradamante.
v987-1012L’Arioste avait ainsi décrit la jeune guerrière qui attend de se battre avec Leone : «se Ruggier su la spada martella/ per rintuzzarla, che non tagli o punga,/ la sua donna aguzza, e brama ch’ella/ entri nel ferro, e vsempre al vivo giunga» (XLV, 70). La stratégie de transposition dramatique doit tenir compte des bienséances : le combat entre Roger habillé en Léon et Bradamante ne peut pas avoir lieu sur la scène ; Garnier transfère ainsi dans les mots de la jeune guerrière son esprit fier, sa rage qu’elle ne peut pas manifester par les actions. Elle affirme son droit à choisir son destin et le principe du libre choix dans le mariage, déjà défendu par son frère Renaud devant leur père à l’acte II. Bradamante développe ici, seule sur la scène, une rhétorique de l’hostilité non seulement amoureuse (aux couleurs parfois enfantines, comme aux vers 987-988 : «Si je le puis atteindre avec le coutelas,/ Je l’envoiray chercher une femme là bas» : aux Enfers), mais nationaliste, qui oppose la France valeureuse, fondée sur l’école du juste combat, sur une éducation simple et rude des jeunes, et engagée dans la défense armée, au monde riche, lointain, raffiné et en même temps mou, de Byzance, de la Grèce, que Léon incarne par sa figure de jeune prince non éduqué à l’exercice physique chevaleresque. L’attribution aux Grecs d’une préparation insuffisante dans l’art du combat est partagée aussi par le messager, La Roque, au début de l’acte IV. La connotation très décise des mots de Bradamante traduit ainsi verbalement l’attitude et les gestes que le narrateur décrit avec une richesse de détails dans le poème, aux octaves 70-79 du chant XLV. La jeune guerrière maîtrise le lexique des armes (999-1000), et développe deux champs sémantiques : celui de la vaillantise, en relation à la France, et celui de la couardise, en relation à Léon. L’hostilité envers les Grecs sera reprise par Marphise au vers 1284.
v989Mignon : le terme était employé aussi dans un but dérisoire (DMF). Beau fils : «On dit d’un homme qu’il fait le beau, qu’il fait le beau fils, pour dire qu’il affecte de paroistre beau, qu’il a grand soin de sa personne.» (Dict. Aca. 1694). Le binôme ‘mignon’ et ‘besu fils’ sera repris au théâtre par exemple par Jean Rotrou (qui reprend par ailleurs de Garnier le caractère lyrique de son théâtre) dans Hercule mourant, acte I, scène 4 (1636) et par Molière dans Sganarelle, ou le Cocu imaginaire, scène 6 (1660).
v1013-1018Le gentilhomme La Montagne, personnage créé par Garnier, a la fonction du messager. Au début de cette scène, il pense à voix haute, ne sait pas que les parents de Bradamante l’écoutent; ce procédé, comme le souligne Lebègue (ed. cit., p. 294), sera repris par Garnier au début de l’acte IV des Juifves, avec le monologue de Sédécie. Aymon et à Béatrix sont distants et pour mieux entendre, il s’approchent de La Montagne et ensuite lui posent des questions. La Montagne a assisté au combat entre Roger et Bradamante qui s’est déroulé devant Charlemagne et une assemblée. L’auteur ne nous explique pas pourquoi les parents de la jeune fille, familiers de l’Empereur, n’aient pas été présents ; leur fonction dans cette scène est de solliciter avec émotion le récit des faits essentiels au noyau dramatique, survenus entre les troisième et le quatrième acte. Cette stratégie compositive permet de représenter à travers le souvenir du témoin les événements dans leurs détails, leur immédiateté et leur succession. Le combat chez l’Arioste va du matin jusqu’au soir («Poi che Febo nel mar tutt’è nascoso,/ Carlo, fatta partir quella battaglia, / giudica che la donna per suo sposo/ prenda Leon». XLV, 82) ; Garnier n’explicite pas la durée.
v1019-1026Jusqu’au vers 1025, Aymon et Béatrix parlent entre eux, parallèlement à La Montagne. À partir du vers 1026, ils interagissent avec le gentilhomme, qui répond à leurs questions.
v1023Les ducs de Montauban gardent leur langage prosaïque, anti-lyrique, comique, ils paraissent insensibles à l’effort, au danger que leur fille a dû surmonter.
v1024La Montagne s’exprime par les mêmes mots que l’Arioste avait attribué à Carlomagno et à ceux qui avaient assisté avec lui au combat et jugent celui qu’ils croient Leone, le mari qui convient à Bradamante: «Ben convengono amendui ;/ ch’egli è di lei ben degno, ella di lui» (XVL, 81) ; cf. RF 1544 : «bien conviennent ensemble eulx deux : car luy est bien digne d’elle, et elle de luy» (f. 236v).
v1026-1029Les questions posées par Aymon aux vers 1026, 1027 seraient plus pertinentes à un curieux qu’à un père touché par le bien-être de sa fille. L’incrédulité d’Aymon à propos de la parité entre les combattants révèle aussi son peu de conscience des capacités de Bradamante et le préjugé qu’un prince étranger soit a priori très valeureux. Le couple de parents reste coincé dans ses intérêts bourgeois, comme le montrent les deux hémistiches du vers 1029.
v1032-1033Dans le poème, les spectateurs du duel sont nommés de manière générique: «Carlo e molti altri seco» (OF, XLV, 81) ; «Charles, et plusieurs aultres avecques luy» (RF 1544, f. 236r). Au vers 922, Hippalque avait déjà mentionné la foule qui couvrait la place, arrivée pour assister au combat.
v1043-1048La comparaison entre la jeune guerrière et le courageux (‘genereux’) cheval de course correspond au texte de l’Arioste où le comparant est le cheval de course de Barbarie: «Qual su le mosse il barbaro si vede,/ che ’l cenno del partir fugoso attende,/ né qua né là poter fermare il piede,/ gonfiar le nare, e che l’orecchie tende ;/ tal l’animosa donna che non crede/ che questo sia Ruggier con chi contende,/ aspettando la tromba, par che fuoco/ ne le vene abbia, e non ritrovi loco» (XLV, 71). Cf. RF 1544: «Tel le genereux cheval qui se voit sur le despart, et attent le signe du fuitif despartement, ne çà, ne là peult arrester le pied : il enfle les narrines, et tend les oreilles : telle estoit la courageuse Dame, qui ne cuyde que cestuy soit Rogier avec lequel elle combat : et attendant la trompette semble qu’elle ayt le feu aux veynes, et qu’elle ne trouve lieu.» (f. 235v-236r). Les analogies avec la traduction sont évidentes, en particulier dans le syntagme limpoide ‘genereux cheval’ qui remplace le substantif rare ‘barbaro’ et dans les adverbes coordonnés ‘ça’ et ‘là’.
v1046Moéte : graphie, choisie pour permettre le hiatus et garder la longueur du vers, correspondant à la prononciation de l’adjectif : ‘moite’, humide.
v1049-1052Garnier sythétise, dans l’image de la tourmente qui pousse violemment les êtres contre un rocher, la description analytique en forme de tableau de la tempête qui soulève les vagues de la mer, la poussière de la terre, et qui fait enfuir animaux et bergers sous la grêle, dans l’octave 72 du chant XLV de l’Arioste.
v1054Le terme ‘rencontre’ au XVIe siècle pouvait être soit masculin, soit féminin.
v1057-1064L’Arioste avait développé trois comparaisons pour représenter l’aplomb de Ruggiero : le chêne, la tour, le rocher et il avait aussi rappelé son origine mythique, de descendant d’Hector (déjà narrée dans au chant XXVI, stance 100). Garnier propose une seule image qui assemble les éléments de la source. «Ma non più quercia antica, o grosso muro/ di ben fondata torre a borea cede,/ né più all’irato mar lo scoglio duro,/ che d’ogni intorno il dì e la notte il siede;/ che sotto l’arme il buon Ruggier sicuro,/ che già al troiano Ettòr Vulcano diede,/ ceda all’odio e al furor che lo tempesta/ or ne’ fianchi, or nel petto, or ne la testa.» (OF, XLV, 73) mais il ajoute l’oxymore pétrarquisant «douce ennemie». Cf. RF 1544 : «Mais chesne antique, ou gros mur de Tour bien fondée ne cede point plus à Boreas, ne plus le dur rocher à la mer irée, qui jour et nuict tout autour le bat, que le bon Rogier seur soubz les armes, que jadis Vulcan donna au Troyen Hector, cede à la hayne, et à la fureur, qui le tempeste ores aux flans, ores en la poictrine, et ores à la teste.» (f. 236r). Les vers de la pièce, ici, n’empruntent pas de mots à la traduction, mais le souvenir d’Hector et de ses armes sera repris à la scène suivante par Roger (v. 1160-1161).
v1065Roger ‘ne s’esmeut de la charge’: l’attaque ne lui procure pas d’agitation.
v1065-1080Le texte français amplifie le récit qui oppose les efforts de Bradamante pour frapper celui qu’elle croit être Léon, à la gentillesse de Roger, qui se borne à parer les coups de sa bien-aimée. Garnier met l’accent sur la réaction de la femme, qui mal accepte la faveur que son adversaire lui offre, tandis que l’Arioste s’arrête sur la tendresse de Ruggiero, qui mal supporte que sa fiancée ne réussisse pas à réaliser ce qui est dans ses intentions : «e si rode e si duol che non le avegna/ mai fatta alcuna cosa che disegna» (OF, XLV, 74) ; «et se ronge, et se deult, que jamais ne luy advient choses, qu’elle aye deliberée.» (f. 236r). Des détails passent égaux d’un texte à l’autre: «Quando di taglio la donzella, quando/ mena di punta; e tutta intenta mira/ ove cacciar tra ferro e ferro il brando» (ivi), repris aux vers 1077-1078.
v1077Elle fiert : elle frappe avec son arme ; le paradigme du verbe ‘ferir’ n’était pas défectif au XVIe siècle (Littré).
v1081-1092La comparaison entre Bradamante et les soldats qui essaient de siéger une ville suit de près le texte italien, depuis l’emploi du pronom indéfini au début de la séquence, jusqu’à la répétition de l’adverbe ‘or’ dans l’acception de ‘tantôt, à l’image des scintilles qui jaillissent des coups (v. 1091 ; stance 76). Des termes ajoutés symétriquement concourent à la métrique française. «Come chi assedia una città che forte/ sia di buon fianchi e di muraglia grossa,/ spesso l’assalta, or vuol batter le porte,/ or l’alte torri, or atturar la fossa;/ e pone indarno le sue genti a morte,/ né via sa ritrovar ch’entrar vi possa: così molto s’affanna e si travaglia,/ né può la donna aprir piastra né maglia.» (OF, XLV, 75). La séparation en deux phrases distinctes du comparant et du comparé (v. le point au vers 1088) correspond au choix de la traduction. Cf. RF 1544: «Comme qui assiege une cité, qui forte soit de bons flans, et de grosse muraille, souvent l’assault et ores veult battre la porte, ores les haultes Tours, ores remplir les fossez, et met en vain ses gentz à mort, et ne scait trouver voye, par où il puisse entrer. Ainsi se travaille moult la femme, et se pene, et ne peult ouvrir maille, ne plastron» (f. 236r).
v1093-1097Le messager, en remplissant pleinement sa fonction, s’attendrit sur la fatigue de la jeune femme, épuisée ; cet aspect humain et réaliste n’est pas présent chez l’Arioste qui nourrit l’esprit épique du récit et puise de l’Énéide (livre V, v. 658-659) son image qui associe les coups de la guerrière à la grêle tombant sur les toits (stance 76; cf, le commentaire à OF de L. Caretti, ed. cit., p. 1368).
v1097-1099La force et l’espoir chez Bradamante s’affaiblissent, mais son courage renaît de la colère ; le vers 1104 reprend ensuite ce contenu ; cf. OF XVL, 79 : «Quanto mancò più la speranza, crebbe/ tanto più l’ira, e radoppiò le botte» ; cf. RF 1544 : «Tant plus que l’esperance deffault, tant plus croist l’ire : dont redoubla les coups» (f. 236r).
v1100-1102La comparaison avec le Cyclope qui forge des armes est de l’invention de Garnier ; sa compréhension est plus immédiate par rapport à celle du texte italien qui associe l’effort final de la jeune femme à «colui ch’al lavorio che debbe,/ sia stato lento, e già vegga esser notte,/ e s’affretta indarno, si travaglia e stanca» (OF, XLV, 79).
v1115Lebègue remarque le poids que Garnier attribue au Conseil (ed. cit. p. 295). Chez l’Arioste, c’est Carlomagno seul qui donne le signal de la fin du combat et qui juge le chevalier gagnant digne d’épouser Bradamante : «Carlo, fatta partir quella battaglia,/ giudica che la donna per suo sposo/ prenda Leon, né ricusar lo vaglia» (XLV, 82). De son côté, le dramaturge français connaît la fonction du Grand Conseil du roi, dont il fera partie depuis 1586 ; cet organe de l’État est une cour de justice souveraine qui juge des affaires du royaume.
v1119-1120Plusieurs Psaumes célèbrent par des expressions analogues les œuvres divines (p. ex. 40:5, 92:5). La deuxième phrase aussi vient de la Bible (v. par ex. Esaïe, 2:12). Mais ces mots résonnent de manière ironique dans la bouche des deux ambitieux.
v1125-1170

Quatrième monologue lyrique. La scène correspond aux stances 86-95 du chant XLV de l’OF. Comme à l’acte troisième, de la première à la deuxième scène, le changement de lieu est évident et suppose un décor fonctionnel au passage d’une situation à l’autre. Le poème chevaleresque présente Ruggiero de retour dans le campement, où Leone l’embrasse plein de bonheur, et puis, en fuite dans la nuit sur son cheval Frontino, errant dans la forêt. Le décor pourrait donc représenter ou bien la forêt, ou bien le logement militaire où d’où Roger projette de partir (v. 1135).

Ruggiero «chiama la morte, e in quella si conforta» (OF, XLV, 86) ; cette phrase du poème est amplifiée dans la pièce : l’apostrophe aux divinités infernales et aux personnifications des émotions négatives (v. 1125-1127), puis à la terre et au ciel punisseurs (v. 1145-1146) sont un évident rappel du théâtre de Sénèque, en particulier de Thyestes, v. 1006-1009, et de la tragédie Troades, v. 519-523 (l’image de la terre ouverte est reprise par Andromaque angoissée dans la Troade de Garnier, v. 1038). Comme le remarque Florence de Caigny, le champ lexical de la fureur et l’onomastique du monde des Enfers est «plus insistant» chez les imitateurs de Sénèque que «chez leur modèle» ; le goût baroque du macabre exprimé par Garnier ou par Matthieu n’est pas cependant un élément esthétisant, mais contribue au procédé de qualification des passions et à la profondeur des personnages (Sénèque le Tragique en France (XVIe-XVIIe siècles). Imitation, traduction, adaptation, Paris, Classiques Garnier, 2011, p. 300-302).

v1135Un lieu le plus sauvage et le plus escarté : Cf. OF XLV, 91: «fra scuri boschi, in luoghi strani e inculti […] questo luogo gli par molto nascosto» ; RF 1544 : «parmy boys obscurs, et lieux estranges et non cultivez. […] ce lieu luy semble moult escarté» (f. 236v).
v1149-1152A la Renaissance, comme le montre Denkinger, les vers anaphoriques attribués à Virgile «Sic vos non vobis nidificatis aves/ Sic vos non vobis vellera fertis oves/ Sic vos non vobis mellificatis apes/ Sic vos non vobis fertis aratra boves» ont inspiré bien des auteurs qui les ont lus dans une perspective religieuse. Le lecteur du XVIe siècle pouvait les connaître dans l’édition de la Vita Vergilii d’Elio Donato, publiée par Giovanni Battista Egnazio à Venise chez Bernardino Stagnino, en 1507. V. Emma Marshall Denkinger, Some Renaissance references to ‘Sic vos non vobis’, «Philological Quarterly», 10, 1931, p. 151-162.
v1158Huguet cite ces vers de Garnier pour montrer la signification de l’expression ‘redonder à quelqu’un à’: être cause pour quelqu’un de... Ce qui est une joie pour Léon, pour Roger c’est une source de douleur.
v1165-1170Roger est prêt à souffrir et à mourir pour alléger la peine de Bradamante, et pour trouver la punition qu’il mérite. Le texte italien développe amplement cette analyse avec une différence: ayant causé la douleur de sa bien-aimée, Ruggiero ne sent pas mériter le pardon, ne le demande pas. Cf. «Pur, quando io avessi fatto solamente/ a me l’ingiuria, a me forse potrei/ donar perdon, se ben difficilmente;/ anzi vo’dir che far non lo vorrei:/ or quanto, poi che Bradamnte sente/ meco l’ingiuria ugual, men lo farei?/ Quando bene a me ancora io perdonassi,/ lei non convien ch’invendicata lassi.// Per vendicar lei dunque debbo e voglio/ ogni modo morir, né ciò mi pesa» (OF, XLV, 88). «Toutesfois quand j’aurois faict à moy seulement l’injure, à moy possible je pourrois donner pardon, bien que difficilement : mais bien veulx je dire, que je ne le ferois. Or combien moins je le ferois-je : puis que Bradamant sent avecques moy egalle injure. Quand bien encor je me pardonnasse, il ne convient que non vengée je la laisse. Pour la venger doncques je doibz, et veulx en effect mourir, ne cecy me poise» (RF 1544, f. 236v).
v1171-1196Cinquième monologue lyrique. La scène est déplacée dans la maison d’Aymon. Comme Roger dans la lamentation qui vient de se terminer, la femme se considère responsable de leur malheur: si elle avait tiré avec plus de force, elle n’aurait pas perdu le combat; ses propres bras l’ont trahie et elle s’en prend à eux, avec des mots violents (‘dans son gosier’). Elle s’adresse à Roger absent et ne comprend pas pourquoi il n’a pas répondu au cartel. Chez l’Arioste, la jeune femme craint que Ruggiero soit mort ou que Leone lui ait empêché d’arriver à Paris en lui tendant un guet-apens ; cette pensée sera exprimée à la scène suivante, dans le dialogue avec Marphise, aux vers 1258-1260. Le personnage de la tragicomédie se borne ici par contre à l’incrédulité, qui prend la forme d’une hyperbole (v. 1191-1194). Cf. OF XLV, 98: «Come è, Ruggier, possibil che tu solo/ non abbi quel che tutto il mondo ha inteso?/ Se inteso l’hai, né sei venuto a volo,/ come esser può che non sii morto o preso?».
v1175Les questions de Bradamante sont symétriques à celles que Roger s’était posé à la scène 5 de l’acte III (v. 929 et suiv.).
v1176Le lexique de la chasse appartient au langage pétrarquisant comparant la condition des amoureux à celle des oiseaux prisonniers (v. Canzoniere. Rime in vita di Madonna Laura, 211; 263).
v1177-1180Bradamante exprime ici la rage pour ne pas avoir su vaincre son adversaire par la force de ses armes : un aspect absent chez l’Arioste. Nicole Botti remarque comme l’alternance de passages où la guerrière exprime sa furie et de passages élégiaques caractérise non seulement la tragicomédie de Garnier, mais la ‘favola scenica’ de Giovanni Villifranchi (La cortesia di Leone a Ruggiero, 1600) et que ces deux visages de l’héroïne seront au cœur des réécritures dramatiques musicales de l’OF du XVIIIe siècle, comme on peut voir dans le livret de Pietro Metastasio Il Ruggiero, o vero l’eroica gratitudine (1772). Nicole Botti, Bradamante sei vinta ? Uno studio del personaggio della donna guerriera in tre pièces teatrali, «Filologia antica e moderna», n.s. II, 2, 2020, p. 23-38 (36).
v1183-1184Bradamante s’exprime par les mêmes images du messager La Montagne, v. 1057-1058. Garnier tisse la cohérence de la pièce par ces correspondances musicales.
v1187-1188Ce jugement négatif sur Léon avait été exposé à la scène 6 de l’acte III.
v1189-1190Les vers français répètent les mots de la source, sur un ton pathétique. Cf. OF, XLV, 97 : «– Deh, Ruggier mio (dicea) dove sei gito ?», et ils reprennent la plainte de l’acte II, scène 2 (v. 807).
v1197-1200Hippalque introduit un ton de comédie par son langage prosaïque et familier et son bon sens. Sa présence ici est un ajout de Garnier et le rôle du personnage, en tant que confidente de Bradamante, est de dynamiser la scène vers le dénouement, en proposant comme solution la collaboration de la sœur de Roger; elle a la fonction d’un ‘deux ex-machina’. Dans le poème chevaleresque, c’est Bradamante qui fait convoquer Marfisa auprès de Carlomagno pour témoigner de la promesse de mariage sacrée (XLV, 103-104).
v1208Chez l’Arioste, c’est le narrateur qui affirme l’intervention de Dieu: «il ciel, ch’eternamente avea voluto/ farla di Ruggier moglie, le diè aiuto.» (OF, XLV, 102) ; «le Ciel, qui eternellement l’avoit voulu faire femme de Rogier, luy donna ayde.» (RF 1544, f. 237r).
v1225Marphise se présente tout de suite comme sœur de Roger, lien déjà rappelé par Renaud au deuxième acte (v. 136). Ce souci di clarté simplifie l’action et pose sans ambiguïté le personnage en relation d’amitié avec Bradamante; le poème chevaleresque avait en revanche créé un suspens sur le lien entre Ruggiero et Marfisa, dont Bradamante était jalouse, et la révélation du lien fraternel avait été placée au chant XXXVI (59-63), dans les mots du magicien Atlante qui avait élevé le petit garçon après la mort de leur mère Galaciella, alors que Marfisa avait été enlevée par des Arabes.
v1228L’expression ‘constante amitié’ signifie : amour fidèle.
v1235Le terme ‘sœur’, ici et au vers 1241, a une valeur affective : ma chère amie.
v1239Prenez le sort en gré : acceptez avec résignation le sort (DMF).
v1252La réplique théâtrale est plus immédiate. Cf. OF, XLV, 97 «Misera me! ch’altro pensar mi deggio,/ se non quel che pensar si possa peggio?». «Moy miserable, que doibz je penser aultre, sinon ce, qui se peult penser pys ?» (RF 1544, f. 237r).
v1254Cette crainte avait déjà été exprimée aux vers 817-818.
v1258-1260Cf. OF, XLV, 98 : «Ma chi sapesse il ver, questo figliuolo/ di Costantin t’avrà alcun laccio teso;/ il traditor t’avrà chiusa la via,/ acciò prima di lui tu qui non sia.»; «Mais qui scauroit la verité: ce filz de Constantin t’aura tendu quelque las: le traistre t’aura clos la voye, affin que tu ne sois icy premier, que luy.» (RF 1544, f. 237v) Les choix lexicaux de Garnier sont originaux par rapport à la source italienne et à la traduction ; il préfère exprimer la conjecture par le conditionnel et non pas par le futur.
v 1261Au XVIe siècle, le substantif ‘affaire’ pouvait être soit masculin, soit féminin.
v1269Le Dictionnaire de l’Académie (1694) donne cette définition pour l’adjectif ‘exprès’: «qui est en termes si formels qu’il ne laisse aucun lieu de doute». La promesse de mariage prononcée par Roger seul devant le saint hermite et en présence des témoins Roland et Olivier, déjà rappelée par Renaud à l’acte II (v. 389-396), fait partie des antécédents essentiels et non représentés sur la scène. Elle est narrée par l’Arioste au début du chant XLIV (stances 9-14), après que les chevaliers français ont remporté la victoire contre les sarrasins à Lipadusa et ont été secourus dans leur naufrage par l’hermite, qui venait de baptiser Roger, lui aussi sauvé de la force de la mer (XLI, 47-59). «Or Rinaldo lontan dal padre, quella/ pratica imperïal tutta ignorando,/ quivi a Ruggier promette la sorella/ di suo parere, e di parer d’Orlando/ e degli altri ch’avea seco alla cella,/ ma sopra tutti l’eremita instando:/ e crede veramente che piacere/ debba ad Amon quel parentado avere.» Renaud ne savait pas qu’en même temps Aymon avait promis Bradamante au fils de l’empereur Constantin. Marphise n’était pas parmi les témoins, mais le génie d’Hippalque lui fait imaginer le canevas de l’entretien avec le roi, où Bradamante soutiendra les déclarations de Marphise par son silence, et Marphise défendra le pacte de son frère même avec les armes, si nécessaire.
v1273-1274Fidèle à ses amies, Marphise reprendra ces termes et ce propos au vers 1371, comme un acteur qui a appris son rôle.
v1275-1276Bradamante se comportera comme le suggère Hippalque, à la scène suivante IV, 5. Cf. v. 1370.
IV05Le personnage de Bradamante n’est pas noté parmi les personnages parce qu’elle ne parle pas, mais sa présence est essentielle au développement de l’action. Son entrée est indiquée aux vers 1303-1308. Une différence substantielle entre le texte narratif et le texte pour la scène concerne la présence de Léon. Chez l’Arioste, Leone n’assiste pas aux propos d’Amone et de Marfisa en présence du roi, mais c’est Carlomagno qui l’informe (OF, XLV, 114). Garnier donne forme, par le dialogue, à l’alliance entre les deux monarques fondée sur la commune reconnaissance des valeurs chevaleresques.
v1282-1284Marphise intervient courageusement dans le drame. Elle veut que Léon se mesure avec elle (‘s’espreuve’) au combat. Sûre de ses capacitées guerrières, elle veut défendre ainsi son frère et Bradamante.
v1285-1294La courtoisie de Léon rend hommage à Charlemagne en reprenant le contenu des vers prononcés par l’empereur dans la scène d’ouverture (v. 9-18), parallélisme qui contribue au dessin de célébration nationale, qui est garantie par le regard venant d’ailleurs, d’un prince étranger. Ce passage n’appartient pas à l’OF.
v1295-1302Charlemagne offre en retour son hommage à Léon, par des mots sincères, ne soupçonnant pas le stratagème adopté par les jeunes. Les vertus célébrées sont celles chevaleresques, auxquelles Garnier n’applique pas l’ironie que l’Arioste multipliait dans sa narration. Cette attitude est semblable à la lecture morale que l’OF va recevoir à la fin du siècle par exemple en Angleterre, dans la Faerie Queene de Spenser (1590). Sur l’adaptation anglaise, v. Christian Rivoletti, Ariosto e l’ironia della finzione. La ricezione letteraria e figurativa dell’‘Orlando furioso’ in Francia, Germania e Italia, Venezia, Marsilio, 2014, p. xxiii-xxiv.
v1308Didascalie implicite. Bradamante entre avec ses parents. Léon ne lui adressera jamais la parole sinon indirectement (v. 1319-1322).
v1316L’adjectif ‘accort’, dans les dictionnaires du XVIe siècle a une connotation négative: «avisé, habile, rusé» (Huguet, DMF), connotation qu’il perd au XVIIe siècle, où il acquiert une valeur positive: «courtois, complaisant» (Dict. Aca. 1694). C’est évidemment avec cette signification qu’il est employé par Aymon.
v1324Le DHOF signale qu’«on avait souvent, au XVIe siècle encore, ‘z’ ou ‘s’ au pluriel à la fin des mots finissant par ‘u’.» (p. 1173).
v1326Oger (ou Ogier) le danois est le héros de plusieurs chansons de geste (XIIe siècle), diffusées aux XIIIe, XIVe siècles en moyen néerlandais, en franco-italien et en français ancien; on rappelle l’édition de L’histoire du preux Meurvin, filz de Oger le dannoys, lequel par sa prouesse conquist Hierusalem, Babilone et plusieurs autres royaulmes sur les infideles. Nouvellement imprimé à Paris, Paris, Etienne Caveiller (vers 1540).
v1333-1340Le poème de l’Arioste propose cette même comparaison non pas à propos de la dévastation infligée par les sarrasins à l’Europe, efficacement contrastée par l’armée française, mais à propos de la bataille de Biserta, où Astolfo, Orlando, Brandimarte siègent la capitale du règne d’Agramante. Dans les deux cas, néanmoins, le but est de valoriser les chevaliers chrétiens. Cf. OF, XL, 31-32: «Con quel furor che ’l re de’ fiumi altiero,/ quando rompe talvolta argini e sponde,/ e che nei campi Ocnei s’apre il sentiero,/ e i grassi solchi e le biade feconde,/ e con le sue capanne il gregge intero,/ e coi cani i pastor porta ne l’onde;/ guizzano i pesci agli olmi in su la cima,/ ove solean volar gli augelli in prima:// con quel furor l’impetuosa gente,/ là dove avea in più parti il muro rotto,/ entrò col ferro e con la face ardente/ a distrugere il popul mal condotto.». RF 1544: «Avec celle fureur, que le haultain Roy des fleuves, quand telle fois il rompt ryves et bortz, et que aux champs Ocnées se ouvrent les sentiers, et les gras labourages, et les bledz fecondz, et le bestail entier avec leurs cabannes, et avec les chiens porte les pasteurs marmy les undes, les poissons glissent sur la cyme des Olmes, où premierement les Oyseaulx souloient voller : avec telle fureur la gent impetueuse entra avec fer et torche ardente là, où elle avoit rompu le mur en maintes partz pour destruire le peuple mal conduict» (f. 205v). Garnier remplace, par des images qui rappellent sa terre natale du Maine, le paysage de la plaine du fleuve Pô (l’adjectif Ocneo se réfère à la ville de Mantoue et à ses alentours) animé par l’ironie de l’auteur italien, qui s’inspire de Virgile: Georgica, 481-483; Aeneis, II, 496-499; d’Horace: Carmina, I, ii, 9-10; d’Ovide: Metamorphoseon, I, 296 (V. le commentaire de L. Caretti, OF, ed. cit., vol. II, p. 1188).
v1341-1342Charlemagne est ici assimilé aux rois catholiques auxquels Garnier est fidèle, Charles IX et ensuite Henri III. V. les vers «Icy Obeissance avec Religion,/ Toulouse accompaignant, montrent qu’il n’est Province/ Où le peuple mainctienne en telle affection/ Religion à Dieu, l’hobeyssance au Prince.» (Dans Poésies diverses, ed. Raymond Lebègue, Paris, Les Belles Lettres, 1949, p. 211). Thomas Stauder voit dans les vers 1341-1342 une référence aux guerres de religion et dans le mariage entre une jeune catholique et le chevalier converti, aux vers 1868-1870, la réconciliation entre catholiques et protestants: L’Arioste dans le théâtre de la Renaissance : Robert Garnier, ‘Bradamante’ (1582), in L’Arioste: discours des personnages, sources et influences, dir. Gian Paolo Giudicetti, Louvain-la-Neuve, «Les Lettres romanes», 2008, p. 149-165 (164).
v1343-1345Charlemagne voit dans ce mariage la réalisation d’un rêve politique, l’alliance anti-musulmane des deux empires, idée absente chez l’Arioste. Sur cet aspect, v. Michele Mastroianni, La ‘Bradamante’ di Robert Garnier. Una rilettura dell’Ariosto tra Controriforma e Barocco, cit. p. 69.
v1360Aymon avait été mis au courant de la promesse de mariage de sa fille par Renaud, à l’acte II, v. 389-396. Sa surprise a pour but d’obliger Bradamante à parler. Que la promesse de mariage soit assimilée au sacrement lui-même, est un aspect qui touche la culture française de la Renaissance à l’âge de la Contre-réforme. «La théologie catholique, sur laquelle s’appuyait le droit canonique, avait […] établi que les paroles ‘de présent’, c’est-à-dire les engagements des futurs conjoints, “faisaient le mariage” [Adhémar Esmein, Le mariage en droit canonique, Paris, Larose et Forcel, 1891, t. II, p. 121-133], sans que le consentement des parents fut requis». Jean Plattard, L’invective de Gargantua contre les mariages contractés “sans le sceu et adveu” des parents (‘Tiers livre’, chap. XLVIII), «Revue du Seizième siècle», t. 14, 1927, p. 381-388 (384). Le Concile de Trente, pendant la Contre-Réforme, avait lutté contre la clandestinité des mariages et approuvé par le Décret Tametsi, en 1563, la possibilité de célébrer un mariage en présence de témoins, et sur le consensus des époux, même sans l’approbation des parents. Michele Mastroiani met en relation le nœud de la pièce de Garnier avec ce contexte historique et avec la résonance que le Décret avait eue; par la représentation du débat familial, Garnier risquait de choquer la société française et aux pouvoirs laïques qui, fidèles aux principes gallicans, s’opposaient aux nouveaux canons du Concile de Trente. Michele Mastroianni, Una trasposizione francese dell’Ariosto alla luce di un dibattito post-tridentino, in Da un genere all’altro. Trasposizioni e riscritture nella letteratyura francese, a cura di Daniela Dalla Valle, Laura Rescia, Monica Pavesio, Roma, Aracne editrice, 2012, p. 101-110. V. aussi la source historique citée: Victor Martin, Le Gallicanisme et la réforme catholique. Essai historique sur l’introduction en France des décrets du concile de Trente (1563-1615), Paris, Picard, 1919, en particulier p. 303-343.
v1362Marphise n’était pas présente lorsque Renaud a promis sa sœur à Roger dans la cérémonie sacrée, mais ses mots doivent mener Léon à renoncer volontairement à Bradamante. Le narrateur du poème l’explicite. Cf. OF, XLV, 105 : «Marfisa, o ’l vero o ’l falso che dicesse,/ pur lo dicea, ben credo con pensiero,/ perché Leon più tosto interrompesse/ a dritto e a torto, che per dire il vero;/ e che di volontade lo facesse/ di Bradamante, che a riaver Ruggiero/ et escluder Leon, né la più onesta/ né la più breve via vedea di questa.»
v1366-1368Marphise dénonce l’avidité et l’ambition d’Aymon et de Béatrix. Ces considérations font écho aux questions par lesquelles, dans l’OF, Ruggiero dans son désespoir, avait bien douté de la volonté de sa bien-aimée de le quitter par ambition, pour épouser le fils de l’empereur: «Sarà possibil mai che nome regio,/ titolo imperïal, grandezza e pompa,/ di Bradamante mia l’animo egregio,/ il gran valor, l’alta virtù corrompa ?/ sì ch’abbia da tenere in minor pregio/ la data fede, e le promesse rompa ?» (XLIV, 58). «Sera jamais possible que nom Royal, tiltre Imperial, grandesse, et pompes corrompe le genereux courage, la grande valeur et la haulte vertu de ma Bradamant ? tellement qu’elle aye à tenir à moindre estime la foy donnée, et qu’elle rompe sa foy ?» (RF 1544, f. 230r).
v1370Didascalie implicite. Bradamante pendant ces échanges garde les yeux et la tête bas, et par son attitude modeste et silencieuse elle confirme ce que son amie est en train d’affirmer à sa place. Garnier interprète fidèlement le texte italien et ne suit pas la traduction française du poème qui par le passé simple introduit un geste actif. Cf. OF, XLV, 106 : «Tien Bradamante chino a terra il volto,/ e confusa non niega né consente,/ in guisa che comprender di leggiero/ si può che Marfisa abbia detto il vero.». La traduction du poème modifie le verbe ‘tenir’ par ‘baisser’ : «et à cecy (Aymon present) Bradamant baissa la teste en terre, et confuse ne nye, ny consent, en sorte de que de legier on peult comprendre, que Marphise a dict vray.» (RF 1544, f. 237v).
v1379-1386Ces vers reprennent de près le texte-source et les mots-clé de la traduction : ‘fidele’, ‘payen’, ‘baptisé’, ‘ourdir’, et la question ‘où fut-ce ?’ et ils confirment ce que Béatrix avait affirmé au vers 680. «- Questo è (diceva Amon), questo è un inganno/ contra me ordito: ma ’l pensier vostro erra […].// Che prosuposto (che né ancor confesso,/ né vo’ credere ancor) ch’abbia costei/ scioccamente a Ruggier così promesso,/ come voi dite, e Ruggiero abbia a lei;/ quando e dove fu questo? […]/ Stato so che non è, se non è stato/ prima che Ruggier fosse battezzato.// Ma se gli è stato inanzi che cristiano/ fosse Ruggier, non vo’ che me ne caglia;/ ch’essendo ella fedele, egli pagano,/ non crederò che ’l matrimonio vaglia.» (OF, XLV, 108-110). «Cecy est, disoit Aymon, cecy est une tromperie contre moy ordie, mais vostre pensée erre grandement […] Car presupposé (ce que je ne confesse encor, ny veulx encor croire) que ceste aye sottement promis à Rogier (comme vous dictes) et Rogier à elle : quand, et où fut-ce ? […] Je scay qu’il n’a point esté, si ce n’a esté premier que Rogier fust baptisé. Mais s’il a esté devant que Rogier fust Chrestien, je ne veulx qu’il m’en chaille. Car estant elle fidele, et luy Payen, je ne croyray jamais que le mariage vaille.» (RF 1544, f. 237v).
v1384Cette marque temporelle : deux jours, ne sert qu’à l’éloquence d’Aymon, à son ton polémique ; mais elle est incongruente avec la suite des faits. La conversion de Roger, sa promesse de mariage, son départ pour la Bulgarie, la bataille, la prisonnie et le retour, le duel avec Léon, la fuite dans la forêt, prennent, dans le poème chevaleresque, au moins dix-huit jours. Le choix de Garnier est motivé par la volonté de ne pas trahir de manière macroscopique l’unité de temps et le traitement du temps dans les adaptations théâtrales des textes narratifs est l’un des enjeux les plus stimulants mais aussi les plus difficiles à gérer par les dramaturges. Le dynamisme de l’action dramatique force la vraisemblance, pour éveiller le pathos.
v1397-1398Afin de décider «par douceur» (v. 1415), sans le recours aux armes, Charlemagne interpelle le Conseil, l’institution à laquelle Garnier attribuait un rôle fondamental dans la vie civile (cf. v. 1115), et le texte italien mentionne le parlement : «L’imperator […] la causa rimette alla ragione,/ et al suo parlamento la delega.» (OF, XLV, 113). «Et l’Empereur ne çà, ne là se ploye, mais remect la cause à la raison, et la delegue à son parlement.» (RF 1544, f. 237v).
v1401-1406La proposition d’un duel entre Léon et Roger est ainsi exprimée par Marphise dans le récit : «Con ciò sia ch’esser non possa/ d’altri costei, fin che ’l fratel mio vive ;/ se Leon la vuol pur, suo ardire e possa/ adopri sì, che lui di vita prive:/ e chi manda di lor l’altro alla fossa,/ senza rivale al suo contento arrive.» (XLV, 114) Le terme prosaïque ‘fossa’ (employé aussi dans RF 1544) est remplacé dans la pièce par la référence mythologique : ‘chez Rhadamante’, l’un des juges des Enfers, avec Minos et Eaque. Cf. RF 1544 : «comme ainsi soit que ceste ne puisse estre d’aultre tant que mon frere vive : toutesfois si Leon la veult, qu’il mette sa hardiesse, et sa puissance tellement en œuvre, que de vie il le prive : et qui d’eulx envoyera l’aultre a la fosse, qu’il vienne à son contentement.» (f. 237v-238r).
v1412Léon avait tué par ses armes Vatrano, le roi des Bulgares : «con mille spade la vita gli tolse.» (OF, XLIV, 83).
v1415-1420Le choix de Charlemagne d’agir par «douceur» est propre au texte de Garnier. L’Arioste avait par contre fait du roi le porte-parole de Marfisa: «Tosto Carlo a Leon fa intender questo» (OF, XLV, 114).
v1420Outre necessité: sans aucune cause qui le justifie.
v1421-1422Léon a confiance dans la Providence, et il exprime une pensée chrétienne, plutôt qu’une attitude héritée de la culture classique. La mémoire de Sénèque, dans la référence au châtiment dans les fleuves de l’Enfer, est dans ces vers balancée par l’appel à une justice divine indépendante de la volonté des hommes.
v1425À l’ouverture de la scène, Léon est seul ; son ami et confident Basile entre en correspondance du vers 1433.
v1425-1429L’invincibilité du chevalier que Léon a cyniquement choisi comme “doublure” (et dont il ne connaît pas encore l’identité), est ainsi décrite dans l’OF : «Leon che, quando seco il cavalliero/ del lïocorno sia, si tien sicuro/ di riportar vittoria di Ruggiero,/ né gli abbia alcun assunto a parer duro» (XLV, 115) ; «Car Leon, tant qu’il aura avec soy le Chevallier à la Lycorne, se tient seur de rapporter victoire de Rogier, et ne luy semble aulcune entreprise dure.» (RF 1544, f. 238r). L’hyperbole s’harmonise avec l’éloquence que le dramaturge a attribué au personnage.
v1434La double graphie ‘adresser’/ ‘addresser’ est en usage encore au XVIIe et XVIIIe siècles.
v1439Basile a non seulement le rôle de confident, mais aussi de messager, comme on voit aussi aux vers 1456, 1458. Sa voix est nécessaire pour dévoiler au public ce que les pages du poème racontent au lecteur : Roger s’est enfui dans la forêt obscure, comblé de chagrin, et il a erré pendant trois jours, sans manger, pour se laisser mourir (OF, XLV, 85-95; XLVI, 21).
v1449L’attribut ‘ingrate’ appartient au langage poétique pétrarquiste et il définit une femme qui ne partage pas l’amour que l’homme lui porte.
v1452Pour satisfaire l’unité de temps, Garnier place dans la même journée le duel, l’entretien de Charlemagne avec Aymon, Léon et Marphise, la fuite de Roger.
v1458De qui Basile a-t-il reçu ces nouvelles de Roger ? La pièce ne le dit pas. Dans le poème, la fuite de Ruggiero est un mystère qui requiert le recours à la magie : la magicienne Melissa explore la forêt aidée par un esprit en forme de cheval, elle y rencontre Léon, qui cherchait à son tour le chevalier à la licorne (OF, XLVI, 20-26) et sauve de la mort par consomption Ruggiero. «In preda del dolor tenace e forte/ Ruggier tra le scure ombre vide posto/ […] e col digiun si volea dar la morte:/ ma fu l’aiuto di Melissa tosto» (XLVI, 21); «Parquoy elle veit Rogier en proye de la forte douleur parmy les obscures umbres, lequel estoit fermement deliberé de ne gouster jamais plus aulcune sorte de viandes, et par le jeusne se vouloit donner la mort : mais bien tost vint l’ayde de Melisse» (RF 1544, f. 239r). Le choix sémantique de Garnier adoucit et simplifie le texte-source. La rencontre touchante dans la forêt entre Léon et Roger, épuisé et en larmes, et l’agnition (stances 28-51) sont déplacées dans l’espace au dehors de la scène, et dans le temps qui sépare le quatrième et le cinquième acte.
v1462’Me hûra’ : poussera des cris hostiles contre moi (futur du verbe ‘huer’). Léon prend conscience de son mensonge, de sa lâcheté, légèreté et du «danno e scorno» (OF XLV, 116) – «domaige et honte» (RF 1544, f. 238r), qui en sont la possible conséquence.
v1466Un autre anachronisme, qui est sans doute motivé par l’attachement de l’auteur aux institutions de sa nation. Le palais du Louvre a été bâti à partir de 1202, bien après l’époque carolingienne.
v1475-1478Chez l’Arioste, Leone envoie d’abord des hommes de la cour chercher Ruggiero et ensuite c’est lui-même qui s’engage dans la forêt (XLV, 116). Garnier donne par contre au personnage secondaire la fonction de bon conseiller, pragmatique, doté de bon sens, qui encourage l’action.
v1479L’acte V commence au milieu du dialogue entre Léon et Roger, dont le lecteur ne connaît que la seconde partie. Dans les stances 30-32 du chant XLVI, Leone attendri avait demandé au chevalier la raison de son désespoir et l’avait prié de ne pas s’abandonner à la mort. Ruggiero avait alors révélé son nom à Leone. Le pronom ‘le’, prononcé au vers 1479 de la pièce, se réfère à cette révélation. La réaction que l’Arioste imagine pour Leone est très théâtrale et on peut imaginer que la scène commence ainsi : «Riman Leon sì pien di maraviglia, […] senza muover boccs o batter ciglia/ o mutar pié, come una statua, è immoto» (XLVI, 38). Le dialogue qui forme la scène 1 de l’acte V, chez l’Arioste occupe les stances 34 à 45 du chant XLVI et il se déroule dans la forêt, en présence de la magicienne Melissa qui fait apporter «cibo soave e precïoso vino» ; le cheval de Ruggiero, Frontino, s’échappe et Leone offre à son ami l’un des siens.
v1484‘Avoir besoin’ signifie aussi : éprouver le désir, le manque de quelque chose. (DMF).
v1485En absence de didascalies, on ne sait pas si Garnier a pensé attribuer à Roger la voix hésitante et balbutiante que l’Arioste avait donné à son personnage ici (XLVI, 33) : «ma due o tre volte s’incocca/ prima il parlar, ch’uscir voglia di bocca». Le sentiment de tendresse de Léon n’est pas propre de Roger, qui par l’appellatif ‘invincible Cesar’ marque une distance par rapport à son interlocuteur. L’amitié entre les deux personnages est complexe en non sans contradictions, comme le montre Florence Dobby-Poirson dans De la narration à la scène : l’amitié à l’épreuve du malheur dans ‘Marc Antoine’ et ‘Bradamante’ de Robert Garnier, «Topiques, études satoriennes», v. 1, 2015, p. 1-16.
v1488La phrase ‘j’estoy là venu pour vous endommager’ est moins violente que : «con intenzion di porti a morte» (XLVI, 34) ; «avec intention de te mettre à mort» (RF 1544, f. 239v).
v1491-1494Les vers 1491-1494 correspondent à deux passages du long discours de Leone, où il confirme son attachement et son estime envers Ruggiero, dont il rappelle le combat en Bulgarie et la captivité : «così la tua virtù m’avrebbe preso,/ come fece anco allor, non lo sapendo ; […] E se, quando di carcere io ti trassi,/ n’avesse, come or n’ho, saputo il vero,/ il medesimo avrei fatto anco allora,/ ch’a benefizio tuo son per far ora.» (OF, XLVI, 40, 41). «Si ce jour […] j’eusse entendu que tu estois Rogier, comme j’entens à ceste heure, ta vertu m’eust aussi bien prys, com me elle feit alors ne le sachant […] Et si, quand je te tiray de la chartre, j’en eusse eu la verité, comme ores je l’ai sceu, je t’eusse encor faict le mesme alors, que pour l’amour de toy je suis pour faire à ceste heure.» (RF 1544, f.240r). Dans le substantif ‘bien-vueillance’ (v. 1494) nous retrouvons aussi la phrase du narrateur : «E conosciutol per Ruggier, non solo/ non scema il ben che gli volea pria;/ ma sì l’accresce» (XLVI, 39) ; «Et le congnoissant estre Rogier, non seulement ne luy diminue le bien, qu’il luy vouloit auparavant, mais tellement l’accroist, que non moins se douloit du dueil de Rogier, que Rogier mesmes.» (f. 239v-240r). La version de Garnier tend vers l’euphémisme : au lieu de nommer la prison (‘carcere’, ‘chartre’), l’auteur choisit le verbe ‘vous fustes pris’ ; en revanche, la figure du chevalier est encore une fois soulignée par l’expression ‘faits valeureux’ qui remplace le terme plus abstrait ‘virtù’, ‘vertu’.
v1495-1496Les vers 1495-1496 correspondent, en particulier par la reprise du mot ‘bien’, à ce passage : «negando il tuo voler, ti sei/ privo d’ogni tuo bene, e a me l’hai dato», où les mots ‘negando il tuo voler’ signifient ‘en renonçant à ton amour’ (OF, XLVI, 42) ; «oultre ton propre vouloir, tu t’es privé de tout ton bien, et me l’as donné.» (RF 1544, f. 240r).
v1499-1500Comme dans la source, Léon est prêt à perdre sa vie plutôt qu’à provoquer la mort de Roger qu’il admire profondément. Les vers 1499-1500 reprennent ces vers de la stance 44 du chant XLVI: «Non che di lei, ma restar privo voglio/ di ciò c’ho al mondo, e de la vita appresso,/ prima che s’oda mai ch’abbia cordoglio/ per mia cagion tal cavalliero oppresso.». La traduction de 1544 et sa révision n’offrent pas un texte clair pour ce passage et Garnier n’y puise pas. (RF 1544, f. 240r ; RF 1577, p. 797).
v1505-1506Ces expressions lyriques, pathétiques et métaphysiques de Roger appartiennent au patrimoine d’images classiques des tragédies de Garnier. La ‘barque legere’ qui mène les âmes au monde des Enfers, est nommée par Porcie qui aurait préféré mourir quand son père Caton combattait pour la République (Porcie, acte II, ed. 1585, f. 4v), puis par Cornélie, qui craint que son père soit mort (Cornelie, acte III, ivi, f. 51v), et par le Chœur qui s’adresse à Cléopâtre dans Marc Antoine (acte II, ivi, f. 87r). Antigone emploie la métaphore de l’âme qui quitte la ‘geôle’ du corps lorsqu’elle rappelle ses efforts vains pour sostraire sa mère à la mort (Antigone, acte III, ivi., f. 232r).
v1509-1511Roger renseigne Léon sur le lien sacré qui est au cœur du drame et sur les effets que la religion catholique accorde à la promesse (contrat) de mariage: «Appresso, per averla tu non sei/ mai legitimamente, fin ch’io vivo;/ che tra noi sponsalizio è già contratto;/ né duo mariti ella può avere a un tratto.» (OF, XLVI, 37). «Ainsi tu n’es point pour l’avoir legitimement tant que je vivray, car le mariage est jà contracté entre nous, et elle ne peult avoir deux maris à un coup.» (RF 1544, f. 239v). (V. sur cet aspect la note ci-dessus au vers 1360).
v1519-1522Léon renonce définitivement à Bradamante, sans pour autant s’abandonner au désespoir, aussi bien dans la source que dans la pièce. Cf. OF, XLVI, 43 : «Molto più a te, ch’a me, costei conviensi,/ la qual, bench’io per li suoi merit’ami,/ non è però, s’altri l’avrà, ch’io pensi,/ come tu, al viver mio romper li stami.».
v1526-1534Garnier amplifie le passage correspondant de l’Arioste et met en relief la dette morale de Roger, par un langage et un esprit sénéquien, très proche du traité De beneficiis. Dans sa réplique, Roger n’affirme pas d’être content de vivre, ce qui le distingue du personnage du roman et confirme par contre l’aptitude à la plainte lyrique. Cf. OF, XLVI, 45 : «Io mi ti rendo,/ e contento sarò di non morire./ Ma quando ti sciorrò l’obligo mai,/ che due volte la vita dato m’hai?». «je me rens, et je suis content de non mourir. Mais quand me deslieray-je de l’obligation, qui m’as deux foys rendu la vie ?» (RF 1544, f. 240r). Ces vers de Garnier reprennent aussi les mots que Ruggiero avait adressés à Leone au moment de sa libération : «Io v’ho grazia infinita ;/ e questa vita ch’or mi date, intendo/ che sempremai vi sia restituita,/ che la vogliate riavere, et ogni/ volta che per voi spenderla bisogni.» (OF, XLV, 48)
v1528Pour en vostre service en estre hasardeux : afin de pouvoir m’exposer aux dangers pour vous.
v1534Le verbe ‘mourir’ est employé ici transitivement, structure en usage au XVIe siècle. (Huguet).
v1538Dans le poème de l’Arioste, les deux amis passeront trois jours dans un monastère loin de Paris, avant de regagner la Cour avec Melissa, une fois Ruggiero rétabli (OF, XLVI, 47-48).
v1539-1582

Le groupe des Ambassadeurs se présente comme un personnage choral. Nous ne savons pas si Garnier eût pensé de diviser la longue réplique en différentes voix. Par un choix original du point de vue dramaturgique, il vise ici à remplacer la présence des Chœurs tragiques, qu’il chérit, par un groupe qui s’insère dans la suite de l’action et permet le dénouement. Un personnage choral (les Reines femmes de Sédécie) sera introduit par Garnier aussi dans Les Juifves (1583).

Le groupe des Ambassadeurs exprime d’abord par un langage lyrique, précieux et pétraquisant, son admiration pour la France et ce regard venu d’ailleurs offre une perspective qui se propose comme porteuse de vérité. Ensuite, les délégués bulgares demandent des nouvelles du chevalier inconnu qui a défendu leur nation ; ils présentent à Charlemagne et aux spectateurs le récit des faits qui se placent avant le premier acte et qui se sont déroulés à Belgrade : la geste de Roger contre les Grecs, sa disparition et sa proclamation à roi de Bulgarie ; le style change et prend une allure épique, propre à la quête du héros acclamé et disparu. Cette analepse permet d’intégrer les informations essentielles que le dialogue entre Léon et Roger à l’acte III n’avait pas fourni au public.

L’Arioste fait arriver les Ambassadeurs avec l’écuyer de Ruggiero et c’est lui qui parle à leur place, et apporte à Carlomagno des nouvelles de Ruggiero, qu’il ne peut cependant pas nommer par son nom. Il avait en effet reçu de lui la consigne de ne jamais révéler son identité (XLIV, 79). L’écuyer était resté seul en Bulgarie, lors de la course nocturne de Ruggiero après la bataille, à la poursuite de Leone (XLIV, 99). L’imitation de Garnier amplifie le récit des octaves 49-51 du chant XLVI par des éléments qu’il tire du chant XLIV (stances 77-98).

v1553_1737Le substantif ‘palatin’, qui dérive de ‘palais’, selon le Dictionnaire de Nicot (1606) est attribué à «cil qui est du palais du Roy, […] ce mot est approprié à certains officiers signalez du palais Royal». Le terme, au cours du XVIIe siècle, est appliqué au contexte de l’Empire Ottoman et cette précision historique est introduite par le Dictionnaire de l’Académie (1697) : «Celuy qui est revestu de certaine dignité éminente dans l’Empire, dans les Royaumes de Hongrie, de Pologne, etc.».
v1554Le roi des Bulgares Vatrano, «animoso e prudente e pro’ guerriero», a été tué par Leone : «con mille spade la vita gli tolse.» (OF, XLIV, 83). Léon rappellera son (unique) geste guerrier au vers 1687.
v1558

Quand Ruggiero part pour la Bulgarie, il choisit pour insigne la licorne blanche sur fond rouge, qui distinguait au XVe siècle Niccolò III d’Este et son frère Borso. La licorne symbolisait l’amour pur et la couleur rouge le feu : les caractéristiques du sentiment qui unit Ruggiero et Bradamante. L’Arioste ajoute que le jeune homme renonce à porter l’autre insigne des Este : l’aigle blanc sur fond bleu clair, que la famille d’Este avait adopté pour son écu à l’époque des guerres entre Guelfes et Gibelins pour manifester son alliance au parti guelfe. «A questa impresa non gli piacque tôrre/ l’aquila bianca nel color celeste,/ ma un candido liocorno come giglio,/ vuol ne lo scudo, e ’l campo abbia vermiglio.» (OF, XLIV, 77). Cf. le commentaire de L. Caretti à OF, ed, cit., p. 1340 ; Irene Galvani, La rappresentazione del potere nell’età di Borso d’Este: imprese e simboli alla corte di Ferrara, tesi di Dottorato in Scienze e tecnologie per l’Archeologia e i Beni culturali, Università degli Studi di Ferrara, 2009, p. 125; Enrica Domenicali, L’unicorno di pietra: feroce, casto e benefico, in Crocevia estense: contributi per la storia della Scultura a Ferrara nel XV secolo, a cura di Giancarlo Gentilizi e Lucio Scardino, Ferrara, Liberty House, 2007, p. 269-302.

Par son bouclier portant l’aigle blanc, Ruggiero révèle son origine troyenne (OF, XXVI, 98-99) et cet élément symbolique et légendaire accroît le prestige des dédicataires du poème italien et de l’alliance française entre la famille d’Este et les Guise. Le mariage entre Anne d’Este et François de Guise avait été célébré le 28 septembre 1548 et le final de la pièce de Garnier semble allégoriser cette entente politique, comme le souligne Rosanna Gorris Camos, Conclusions, in Id., L’Arioste et le Tasse en France au XVIe siècle, Paris, Rue d’Ulm, «Cahiers V.L. Saulnier», n. 20, 2003, p. 257-274 (266). Sur ce mariage, v. Rosanna Gorris Camos, “D’un château l’autre” : la cour de Renée de France à Ferrare, in Il Palazzo Renata di Francia, dir. Loredana Olivato, Ferrara, Corbo, 1997, p. 139-173 (157) ; sur les documents relatifs au mariage entre Anne d’Este et François de Guise, v. Loris Petris, La Plume et la Tribune. Michel de l’Hospital et ses discours (1559-1562), Genève, Droz, 2002, p. 10.

v1562-1568Le récit du combat de Ruggiero dans l’OF est plus réaliste : ce n’est pas le Danube qui devient rouge, mais le sang qui forme hyperboliquement un fleuve : «taglia busti, anche, braccia, mani e spalle ;/ e il sangue, come un rio, corre alla valle.// Non è, visti quei colpi, chi gli faccia/ contrasto più, così n’è ogniun smarrito». (OF, XLIV, 87-88). «Il tranche corps, hanches, bras, mais et espaulles, et le sang court (comme un ruisseau) à la vallee. Pour abreger, ame n’est (veu ces coups) qui luy resiste plus, tant en est chascun desvoyé» (RF 1544, f. 231v).
v1571-1576Garnier abrège même dans ce passage les détails du récit, tout en gardant la scène d’adoration du héros qui implique tous les citoyens, et la fuite de Roger. Mais une différence essentielle distingue la pièce: Roger «refuse», tandis que Ruggiero accepte de devenir le roi des Bulgares, si c’est leur volonté. «Uno il saluta, un altro se gl’inchina,/ altri la mano, altri gli bacia il piede:/ ognun, quanto più può, se gli avvicina,/ e beato si tien chi appresso il vede,/ e più chi ’l tocca; che toccar divina/ e soprannatural cosa si crede./ Lo pregan tutti, e vanno al ciel le grida,/ che sia lor re, lor capitan, lor guida..// Ruggier rispose lor, che capitano/ e re sarà, quel che fia lor più a grado» (OF, XLIV, 97-99). Quant à la cause de l’éloignement du guerrier, Ruggiero s’en est allé afin de continuer la poursuite de Leone, alors que Roger refuse la gloire, ce qui ramène la poème au motif du dynamisme sans fin des actions et au dessin ouvert du récit, et la scène de théâtre à une naissante «psychologie empirique» du héros, selon les mots de Charpentier, qui se dessine dans les lignes des mouvements intérieurs des personnages face aux situations déjà définies. V. Françoise Charpentier, Pour une lecture de la tragédie humaniste (Jodelle, Garnier, Montchrestien), Publications de l’Université de Saint-Étienne, 1979. p. 42-43.
v1586Ruggiero di Risa prend son nom de la ville calabraise Reggio, où régnait un de ses aïeuls, descendant d’Astianax et d’Hector. L’Arioste emprunte cette généalogie fabuleuse à l’OI de Boiardo et à ses sources, le Roman d’Hector, le Roman de Troie, ainsi qu’aux chansons d’Aspremont et aux récits d’Andrea da Barberino, Reali di Francia (XIVe-XVe siècle). C’est Ruggiero lui-même qui apprend à sa sœur Marfisa l’origine légendaire de leur famille, au chant XXXVI de l’OF (stances 70-75).
v1593-1594L’éloge de la vertu fait par Charlemagne reprend des mots que Melissa avait prononcés quand elle a prédit à Bradamante le long, splendide futur de sa descendance : «lascierà erede/ […] di grandezza d’animo e di fede,/ e di virtù, miglior che gemme ed auro:/ che dona e tolle ogn’altro ben Fortuna ;/ sol in virtù non ha possanza alcuna.» (OF, III, 37); «heritier […] de grandeur et de couraige, de foy, de vertu, meilleur que Or, ny gemmes. Car Fortune donne, et oste tout aultre bien, et en vertu seule elle n’a aulcune puissance.» (RF 1544, f. 11r). Les vers suivants de Garnier développent cette idée avec un style sentencieux sénéquien. Cf. par exemple Sénèque, Epistulae ad Lucilium, Livre IX, lettre LXVI.
v1601-1604Ces vers du roi appliquent la morale de la vertu au comportement humble de Roger, ainsi décrit par ces mêmes images de la part des Ambassadeurs bulgares à la scène précédente, V, 2.
v1607-1610Cf. OF, XLVI, 99 : «Che quella nazïon, la qual s’avea/ Ruggiero eletto re, quivi a chiamarlo/ mandava questi suoi, che si credea/ d’averlo in Francia appresso al magno Carlo:/ perché giurargli fedeltà volea,/ e dar di sé dominio, e coronarlo.». Le récit italien est ici neutre, le français connote négativement l’étranger.
v1611-1612L’opportunisme d’Aymon réintroduit le ton comique sur la scène ; au vers 1616, le père exprime la crainte tout à fait prosaïque qu’avoir changé son opinion et son choix puisse lui nuire, lui faisant perdre un avantage concret, l’entente avec l’Empereur Constantin. Ce dialogue est une invention de Garnier.
v1620Entendre en autre endroit : porter son attention ailleurs.
v1621-1622La réplique de Béatrix traduit de manière immédiate ces vers du roman : «Non è virtù che di Ruggier sia detta,/ ch’a muover sì l’ambizïosa madre/ di Bradamante, e far che ’l genero ami,/ vaglia, come ora udir, che re si chiami.» (OF, XLVI, 72). «Or il n’est vertu, qui de Rogier soit dicte, qui puisse tant esmouvoir l’ambicieuse mere de Bradamant, comme d’ouyr à ceste heure qu’il soit roy.» (RF 1544, f. 241v).
v1623-1626Roger entre le visage caché par son casque et portant le surcot et les insignes impériales de Léon, qu’il avait endossés, cabossés et endommagés lors du duel avec Bradamante et il est accompagné de manière amicale par Léon, habillé en roi, mais ne portant ni armure, ni insigne. L’écriture de l’Arioste est très théâtrale dans ces passages, qui révèlent la vérité avant les mots : «S’appresentò Ruggier con l’augel d’oro/ che nel campo vermiglio avea due teste,/ e come disegnato era fra loro,/ con le medesme insegne e sopraveste/ che, come dianzi ne la pugna fôro,/ eran tagliate ancor, forate e peste; sì che tosto per quel fu conosciuto,/ ch’avea con Bradamante combattuto.// Con ricche vesti e regalmente ornato/ Leon senz’arme a par con lui venìa» (OF, XLVI, 52-53). «se presenta Rogier avec l’oyseau d’or, qui en champ vermeil avoit deux testes, et comme avoit esté deliberé entre eulx avec les mesmes enseignes, et surcotz, qui comme auparavant furent en la bataille, estoient persées, et foullées tellement, qu’il fut congneu soubdain pour celluy, qui avoit combatu avaec Bradamant. Leon venait per a per avec luy en riches vestementz, Royallement orné» (RF 1544, f. 240v). La réplique de Charlemagne contient donc une didascalie implicite qui ramène au roman.
v1627-1636La réplique de Léon correspond dans son ensemble et dans sa structure au discours direct des stances 54-55 du chant XLVI, à partir du déictique, pour arriver à la teneur du ban, aux deux mérites exclusifs : la valeur et le grand amour, et au combat dirimant avec un possible rival. «Cestuy est le bon Chevallier, lequel s’est deffendu des le poinct du jour jusques au jour esteinct : et puis que Bradamant ne l’a occys, ne prys, ou chassé hors du camp, magnanime Seigneur, s’il a bien entendu vostre band, il est certain d’avoir vaincu, et de l’avoir gaignée pour femme, au moyen de quoy il s’en vient affin qu’elle luy soit donnée : puis que la crye de vostre Ban la luy octroie, et que par raison aultre n’y peult pretendre aulcun droict. Car d’ailleurs s’il la doibt meriter par valeur, quel Chevallier en est plus digne, que cestuy, si avoir la doibt, qui plus luy porte amour, ne qui le passe, en cela ? qui arrive plus au poinct de telle affection[?] Si quelcun y contredit est icy qui est prest pour deffendre par armes sa raison contre qui se oppose.» (RF 1544, f. 240v).
v1636Ce chevalier est prêt à montrer sans delai que c’est lui qui a naguère combattu avec la jeune femme.
v1637-1640La narration de la réaction de Charlemagne ne comporte pas de discours direct chez l’Arioste : «Carlo e tutta la corte stupefatta,/ questo udendo, restò ; ch’avea creduto/ che Leon la battaglia avesse fatta,/ non questo cavallier non conosciuto.» (XLVI, 56). «Charles, et toute la court, oyant cecy, resta estonnée : car tous avoient cru que Leon eust faict la bataille, et non ce Chevallier mascongneu.» (RF 1544, f. 240v). Garnier fait porter un jugement négatif sur Roger (et non pas sur Léon) par le roi: il est ‘trompeur’.
v1645-1650En absence de didascalies, le roman offre une indication utile à la comédienne, qui devrait par son ton de voix sembler prête à se battre : «con tant’ira e tanto sdegno espresse/ questo parlar, che molti ebber sospetto,/ che senza attender Carlo che le desse/ campo, ella avesse a far quivi l’effetto» (OF, XLVI, 58). Le défi porté par la guerrière Marphise au chevalier inconnu en défense de son frère Roger réputé absent, est posé par de mots simples dans la pièce ; Garnier, homme de droit et conservateur, ne caractérise pas le langage d’une femme par la «maîtrise de la rhétorique judiciaire» que l’Arioste avait attribuée à ce personnage pivot dans le cinquième acte. Pour la définition de «retorica giudiziaria» dans ces vers de l’Arioste, v. Ida Campeggiani, L’ultimo Ariosto. Problemi testuali e interpretativi tra ‘Satire’, ‘Cinque canti’ e terzo ‘Furioso’, Scuola Normale Superiore di Pisa, Tesi di Perfezionamento in Discipline filologiche e linguistiche moderne, a.a. 2013-2014, p. 186. «Poi che non c’è Ruggier, che la contesa/ de la moglier fra sé e costui discioglia ;/ acciò per mancamento di difesa/ così senza rumor non se gli toglia,/ io che gli son sorella, questa impresa/ piglio contra a ciascun, sia chi si voglia,/ che dica aver ragione in Bradamante,/ o di merto a Ruggiero andare inante.» (OF, XLVI, 57). Bradamante aussi avait raisonné avec un langage de juriste pour défendre son amour dans le chant XXXII de l’OF, non sans ironie de la part de l’écrivain envers ce même langage. V. l’analyse du discours de Bradamante par Francesco Ferretti, La follia dei gelosi. Lettura del canto XXXII dell’Orlando furioso, «Lettere italiane», v. 62, n. 1, 2010, p. 20-62.
v1651Didascalie implicite fondamentale : Léon enlève le casque à Roger. Le geste qui révèle la vérité et amène l’acte vers le dénouement heureux, était déjà une sorte de coup de théâtre dans le poème : «Or non parve a Leon che più dovesse/ Ruggier celarsi, e gli cavò l’elmetto ;/ e rivolto a Marfisa : - Ecco lui pronto/ a rendervi di sé (disse) buon conto. -» (OF, XLVI, 98). «Or a Leon sembla, que Rogier ne se deust plus celer, et luy osta l’armet, et tourné à Marphise : Voy-le cy (dist-il) prompt à vous rendre bon compte de soy.» (RF 1544, f. 240v).
v1659-1660Cf. OF, XLVI, 60: «E corse senza indugio ad abbracciarlo,/ né dispiccar se gli sapea dal collo.». Dans le poème, la reconnaissance est un moment qui touche un grand nombre de personnages : non seulement la sœur de Roger le serre dans ses bras, mais le roi Carlomagno l’embrasse sur les joues et ses amis aussi : Rinaldo, Orlando. Dudone et Sobrino, et tous les paladins fêtent le retour du chevalier. Dudone, fils d’Uggieri (Ogier le Danois), était surnommé le Saint pour sa bonté. Pour Sobrino, v. ci-dessus la note au vers 136. Nous pouvons imaginer que même Garnier ait pensé de placer sur la scène les amis de Roger et les chevaliers fidèles au roi, en figurants muets ; le vers 1665 semble l’indiquer, quand Roger s’adresse à «Vous, Princes, Chevaliers».
v1661-1678La courtoisie rituelle et sincère de Roger et de Léon envers Charlemagne caractérise leur langage dans toute la pièce et renforce la perspective royaliste de l’auteur. Marie-Madeleine Mouflard signale les différents modèles d’éloquence qui ont marqué Garnier : l’éloquence religieuse, politique, judiciaire et d’apparat. (Robert Garnier. L’Œuvre, cit., p. 325-329. Nous pouvons remarquer de fortes analogies stylistiques et lexicales avec les discours politiques (harangues) de Michel de l’Hospital, de Guy Du Faur de Pibrac ou celles plus tardives de Renaud de Beaune. Les répliques de Roger, de Léon et de Charlemagne aux vers 1661-1678, servent aussi à enchaîner les différentes parties de la scène et à introduire le long récit retrospectif de Léon (v. 1679-1730), qui amplifie le texte des octaves 61-63.
v1676Pendant le règne de Charlemagne, la Bulgarie avait résisté à l’expansion de l’Empire romain d’Orient. Roger y arrive par un ‘estrange accident’ et cette affirmation montre encore une fois que Garnier est un lecteur attentif de l’Arioste. L’adjectif ‘strano’ revient bien des fois dans l’OF, souvent dans le sens d’inexplicable. Les vers 1674-1676 mettent en relation de manière simple et claire les deux éléments qui composent la matière du poème chevaleresque : l’amour et les vertus qui sont à l’origine des faits héroïques, et le fil ironique qui tisse leurs relations.
v1679-1730La tirade de Léon est nécessaire à la compréhension des lecteurs et des spectateurs qui ignorent les faits non représentés sur la scène. Ces vers résument les événements présentés dans ces stances de l’OF : XLIV, 76-104 ; XLV, 5-20, 40-63, 91-94, 116-117 ; XLVI, 26-45. La dramaturgie donne forme et son aux effets expressifs que le texte narratif déjà propose : Leone, «il qual sapea molto ben dire», parle avec «dolci affetti» qui touchent tous ceux qui l’écoutent (XLVI, 61, 63).
v1679-1681Le texte-source est repris assez de près : le même verbe ‘recouvrer’ est présent dans la pièce, dans le poème et dans la traduction. «Costantino ricovrare intende/ quella città che i Bulgari gli han tolta./ Costantin v’è in persona, e ’l figliuol seco/ con quanto può tutto l’imperio greco.» (OF, XLIV, 79). «car Constantin entend de recouvrer celle cité, que les Bulgarois luy ont ostée. Ledict Constantin y estoit en personne, et son filz Leon avec luy tant que peult l’Empire de Grece» (RF 1544, f. 231r).
v1685-1688Les vers 1685-1688 réécrivent la stance 84 du chant XLIV et traduisent l’image concrète par son sens psychologique et moral. «I Bulgari sin qui fatto avean testa ;/ ma quando il lor signor si vider tolto,/ e crescer d’ogn’intorno la tempesta,/ voltâr le spalle ove avean prima il volto.» «Les Bulgares jusques là avoient monstré visaige. Mais quand ils se veirent oster leur Seigneur, et croistre la tempeste tout autour, tournerent les espaulles, où ilz avoient premierement le visage.» (RF 1544, f. 231v).
v1693-1696OF XLVI, 111 Cette métaphore qui décrit la force exceptionnelle de Roger guerrier, qui frappe comme la foudre et chasse les soldats grecs, appartient à la partie finale du poème, que Garnier n’a pas imitée dans sa pièce. Dans ce dernier épisode, Ruggiero se prépare à combattre encore une fois et à tuer Rodomonte qui l’accuse d’avoir trahi la religion païenne ; les femmes qui assistent sont comparées à des colombes, effrayées par l’orage qui dévaste les champs de blé mûr ; l’orage dans ce cas est représenté par le redoutable sarrasin Rodomonte. «Donne e donzelle con pallida faccia/ timide a guisa di columbe stanno,/ che da’ granosi paschi ai nidi caccia/ rabbia de’ venti che fremendo vanno/ con tuoni e lampi, e ’l nero aer minaccia/ grandine e pioggia, e a’ campi strage e danno:/ timide stanno per Ruggier, che male/ a quel fiero pagan lor parea uguale.» (OF XLVI, 111). «Dames, et pucelles avec pasle face demeurerent tremblantes en mode de Colombes, que la raige des ventz qui vont fremissant, avec tonnoirres, et esclairs : et que l’air noir menaçant par gresle et pluye aux champs dommaige et ruine, chasse des graneuz pastiz à leurs nidz et sont craintifves pour Rogier, qui leur sembloit maal esgal à ce fier Payen.» (RF 1544, f. 243r).
v1697-1698Le sentiment d’admiration et d’estime de Léon envers Roger l’emporte sur la réaction face à l’attaque contre ses soldats. Même le poème avait proposé des mots simples pour exposer cette ambivalence émotive : «Leon, se ben le prime squadre/ Ruggier gli uccide, e l’altre gli minaccia,/ non lo può odiar, perch’all’amor più tira/ l’alto valor, che quella offesa all’ira.» (OF, XLIV, 92). «Leon (combien que Rogier luy occye ses premiers squadrons, et menace les aultres) ne le peult toutesfois hair. Pource que la haulte valeur le tire plus à l’amour que celle offense à l’ire.» (RF 1544, f. 231v-232r).
v1700-1706Léon informe le roi et les présents des péripéties de Roger (que le roman présente au chant XLV, stances 18-20, 42-49 et que la pièce synthétise fortement). La sœur de Costantino avait puni Ruggiero pour avoir tué son fils et elle avait conçu une torture «inusitata e immensa» : «La femina crudel lo fece porre,/ incatenato e mani e piedi e collo,/ nel tenebroso fondo d’una torre,/ ove mai non entrò raggio d’Apollo». «Il cortese Leon che Ruggiero ama […] molto fra sé discorre, ordisce e trama,/ e di salvarlo al fin trova la via. […] Leon si cala […] e lo vien tuttavolta disciogliendo. […] Leon menò Ruggiero alle sue case,/ ove a star seco tacito e sicuro/ per quattro o sei dì gli persuase». Le texte dramatique mentionne un temps long pour le rétablissement de Roger. Le vague de l’expression (v. 1706) permet de ne pas rompre l’unité de temps.
v1714-1716Les mots de Léon réduisent à son essentiel le récit, avec discrétion et sans pathos. «Ruggier […] torna in gran fretta/ ai padiglioni ove Leon l’aspetta.// […] più tosto che poté, da lui levosse;/ et al suo alloggiamento ritornato,/ poi che fu mezzanotte, tutto armosse;/ e sellato il destrier, senza commiato,/ e senza che d’alcun sentito fosse,/ sopra vi salse, e si drizzò al camino/ che più piacer gli parve al suo Frontino./[…] e perché è disperato, e morir vuole,/ e, più che può, che ’l suo morir s’occulti,/ questo luogo gli par molto nascosto ,/ et atto a far quant’ha di sé disposto.// Entra nel folto bosco, ove più spesse/ l’ombrose frasche e più intricate vede;/ ma Frontin prima al tutto sciolso messe/ da sé lontano, e libertà gli diede.» (OF, XLV, 82, 85, 86, 91). «Rogier […] tourne en grande haste aux pavillons, où Leon l’attend. […] le plus tost, qu’il peult, se leva d’avec luy : et estant retourné à son logement apres qu’il fut mynuict s’arma tout, et sellé son destrier, sans congé, et sans que d’aulcun il fust ouy, monta dessus, et se dressa au chemin, qui plus luy sembla plaire à son Frontin. […] et pource qu’il est desesperé, et veut mourir, et que sa mort soit secrette le plus qu’il pourra, ce lieu luy semble moult escarté, et commode à faire tout ce qu’il a de soy deliberé. Parquoy il entre au boys espais, où il voit les umbreuses frasques plus espaisses, et plus entremeslées.» (RF 1544, f. 236v).
v1717-1718Léon s’était engagé à défendre son droit dans le duel proposé par Marphise (acte IV, scène 5, v. 1401-1406).
v1722Pour m’avoir surmonté sa chere Bradamante : pour avoir vaincu en ma faveur sa bienaimée.
v1722-1724Le discours rapporté dans cette réplique traduit par des mots simples et colloquiaux la formule optative du discours direct, présent dans la source : «Piaccia a te ancora, se privo di lei/ mi son, ch’insieme io sia di vita privo» (OF, XLVI, 37). «Plaise toy encor, si je me suis privé d’elle, qu’ensemble je soye de ma vie privé» (RF 1544, f. 239v). Ce contenu dramatique est repris dans un autre passage du poème, proche des vers de Garnier : «[Leone] narrò di punto in punto/ ciò che per lui fatto Ruggiero avea ;/ e come poi da gran dolor compunto,/ che di lasciar la moglie gli premea,/ s’era disposto di morire; e giunto/ v’era vicin, se non si soccorrea.» (OF, XLVI, 63). «[Leon] narra de poinct en poinct ce que Rogier avoit faict pour luy : et comment apres picqué de la grand douleur, qu’il avoit de laisser sa femme, s’estoit deliberé de mourir, et y estoit arrivé, s’il ne fust esté secouru» (RF 1544, f. 241r).
v1729-1730Chez l’Arioste, Leone prie directement Amone de changer d’avis et le supplie de demander pardon à Ruggiero pour l’avoir refusé comme beau-fils. «Rivolse poi con sì efficaci preghi/ le sue parole all’ostinato Amone, che non sol che lo muova, che lo pieghi,/ che lo faccia mutar d’opinïone;/ ma ch’egli in persona andar non nieghi/ a supplicar Ruggier che gli perdone, e per padre e per suocero l’accette:/ e così Bradamante gli promette.» (OF, XLVI, 64). «Apres ce Leon avec si afficacieuses pryeres tourna ses parolles vers l’obstiné Aymon, que non seulement ne le meust, le ploye, et le faict changer d’opinion : mais faict, qu’il vient luymesme en personne à supplier Rogier, qu’il luy pardonne, et qu’il l’accepte pour pere, et pour beaupere, et ainsi luy promette Bradamant» (RF 1544, f. 241r). La dynamique théâtrale transforme en dialogue ce moment décisif, en donnant à l’avis du roi un rôle central.
v1732-1736Les mots d’Aymon répondent à la prière que le personnage avait reçu de Leone dans l’OF (v. note précédente).
v1736-1744Garnier change l’ordre des séquences : il crée une attente chez le lecteur/spectateur, en déplaçant à la scène suivante la réaction de joie de Bradamante et il anticipe le sujet politique. Après avoir présenté au roi la motivation de leur visite (acte V, scène 2 ; OF, XLVI, 48-49), les Ambassadeurs s’adressent à Roger lui-même ; l’Arioste décrit leurs gestes d’hommage. «Gli imbasciatori bulgari che in corte/ di Carlo erano venuti, come ho detto,/ con speme di trovare il guerrier forte/ del lïocorno, al regno loro eletto;/ sentendol quivi, chiamâr buona sorte/ la lor, che dato avea alla speme effetto;/ e riverenti ai piè gli si gittaro,/ e che tornassi in Bulgheria il pregaro» (OF, XLVI, 69). «A tant les Embassadeurs des Bulgariens, qui estoient venuz en la court de Charles (comme j’ay dict) avec esperance de trouver le puissant Chevallier à la Lycorne esleu en leur Royaulme, oyant leur fortune leur estre là bonne, qui avoit donné effect à leur espoir, reveremment se getterent à ses piedz, et le prierent de retourner en Bulgarie» (RF 1544, f. 241v).
v1745Roger se réfère à la Bulgarie, province de l’Empire d’Occident soumise à l’assaut de l’Empire d’Orient.
v1745-1750La tragicomédie amplifie le texte original et développe le thème cher à Garnier et assimilé de Sénèque, du bon gouvernement. On le retrouve en particulier dans Antigone, où le Chœur au cours su IV acte affirme : «La Justice nous fait/ Vivre un âge parfait/ En une paix heureuse:/ Les bons elle maintient,/ Et des meschants retient/ La main injurieuse.» (ed. 1585, f. 242v). Dans l’OF : «Ruggiero accettò il regno, e non contese/ ai prieghi loro» (XLVI, 71); «Rogier accepta le Royaulme, et ne resista guieres à leurs parolles» (RF 1544, f. 241r-v). Dans ces «principes simples, éloignées des théories de droit divin et de pouvoir absolu qui se développeront quelques années après [la mort de Garnier,] on retrouve les idées de Jean Bodin». (Marie-Madeleine Mouflard, Robert Garnier. L’Œuvre, cit., p. 128). Comme le souligne Frank Lestringant, le thème du roi clément accompagne toute la production dramatique de Garnier et il constitue «un lieu commun de la pensée politique à la Renaissance et aussi familier à Montaigne qu’à La Boétie». (Pour une lecture politique du théâtre de Robert Garnier : le commentaire d’André Thevet en 1584, in Parcours et rencontres, Mélanges de langue, d’histoire et de littérature françaises offerts à Enea Balmas, dir. Paolo Carile, Giovanni Dotoli, Anna Maria Raugei, Paris, Klincksieck, 1993, t. I, p. 405-422 (406)). Roger se ‘consacre’ au peuple bulgare, comme un bon prince doit faire, dans son double contrat envers Dieu et les hommes ; le personnage exprime la conviction politique tempérée de Garnier contre tout gouvernement tyrannique. (Cf. Frank Lestringant, Ibid., p. 407).
v1751-1756Le récit de l’invasion de la Bulgarie de la part de Constantin dans la pièce est connoté du point de vue émotif, même grâce aux inversions syntaxiques, et la figure prestigieuse de Charlemagne est mise en relief, alors que dans le poème, le compte-rendu est plus objectif : «ma venga egli a difendersi lo stato ;/ ch’a danni lor di nuovo si ragiona/ che più numer di gente apparecchiato/ ha Costantino, e torna anco in persona:/ et essi, se ’l suo re ponno aver seco,/ speran di tôrre a lui l’imperio greco.» (OF, XLVI, 70). «Mais qu’il vienne à deffendre l’estat: car Constantin de nouveau à leur dommage a appresté grand nombre de gentz : et eulx, s’ilz peuvent avoir leur Roy avecques eulx, esperent de luy oster l’Empire de la Grece.» (RF 1544, f. 241r).
v1757-1760«Ruggiero […] in Bulgheria promesse/ di ritrovarsi dopo il terzo mese,/ quando Fortuna altro di lui non fêsse.» (OF, XLVI, 71) Garnier remplace ‘Fortuna’ par ‘Dieu’, même s’il attribue au terme de ‘fortune’ un sens religieux, comme il était dans la production littéraire et morale de son époque. Louise Frappier remarque qu’il y a «dans plusieurs tragédies de Garnier, un glissement significatif de la notion de Fortune à celle de Providence, plus à même d’incarner l’action justicière d’une puissance supérieure», qui sait punir selon les cas (Sénèque revisité : la topique de la Fortune dans les tragédies de Robert Garnier, cit, p. 77 et passim). Sur la présence de ces deux concepts dans la culture du XVIe siècle, v. Hasard et Providence. XIVe-XVIIe siècles, Actes du XLIXe Colloque d’études humanistes, dir. Marie-Luce Demonet, Tours, CESR, 2007, http://umr6576.cesr.univ-tours.fr/Publications/HasardetProvidence/index.php Dans son discours de futur roi défenseur des Bulgares contre les Grecs et contre Constantin, Roger oublie sa dette envers Léon, qui l’a sauvé deux fois de la mort et qui renonce à Bradamante. Mais comme le montre Florence Dobby Poirson, dans le contexte de la chevalerie, «l’amitié vraie ne peut exister sans la vertu – militaire mais surtout morale – des partenaires». Il reste que l’échange affectif, nécessaire à une vraie amitié même dans la perspective des moralistes, est ici manquant. (De la narration à la scène : l’amitié à l’épreuve du malheur dans ‘Marc Antoine’ et ‘Bradamante’ de Robert Garnier, cit., p. 13).
v1761-1766Comme dans l’OF, dans une dimension qui se propose comme épique, la force de l’amitié et l’amour d’un père pour son fils peuvent changer le destin d’un peuple : la Bulgarie, désormais guidée par Roger, ne sera plus assujettie à la Grèce et à l’Empire Ottoman, elle sera libre. Le final heureux de la tragicomédie se prépare par ces mots de Léon qui le peignent en héros doublement généreux envers la France et Roger auquel il recommande de donner au temps de la joie et de la fête une durée adéquate. «Leone Augusto che la cosa intese,/ disse a Ruggier, ch’alla sua fede stesse,/ che, poi ch’egli de’ Bulgari ha il domìno,/ la pace è tra lor fatta e Costantino:// né da partir di Francia s’avrà in fretta,/ per esser capitan de le sue squadre;/ che d’ogni terra ch’abbiano suggetta,/ far la rinunzia gli farà dal padre.» (OF, XLVI, 71.72). «Mais Leon Auguste, qui la chose avoit ouye, dit à Rogier, qu’il se tint sur sa foy. Car puis qu’il a la domination des Bulgariens, la paix estoit dès l’heure faicte entre eulx et Constantin. Et que jà ne fault qu’il se parte de France en haste pour estre Capitaine de ses bandes, car de toute terre, qui soit subgecte à luy, il en fera faire quictance à son pere.» (RF 1544, f. 241 v).
v1767-1772La réplique de Béatrix a la fonction d’enchaîner la scène suivante, dans la cohérence de ton avec les interventions précédentes du personnage ; la répétition des mots a un effet comique. Cf. v. 1622.
v1772Dans la langue littéraire du XVIe siècle, le substantif ‘pleurs’ était féminin. Le Dictionnaire de Huguet présente de nombreux exemples.
v1773-1776Hippalque est seule, au début de la scène. Bradamante entre plus tard, au vers 1799. L’ intérêt pour les personnages secondaires de Garnier lui fait imaginer le bonheur d’Hippalque, motivé non seulement par son amitié sincère pour Bradamante, mais par la perspective d’entrer elle-même à faire part de la Cour d’un État, à la suite d’une reine, ce qui lui garantit une condition plus prestigieuse. Le ton vif et spontané d’Hippalque contribue au registre comique.
v1777-1778Dans cette phrase est résumée la nature du genre de la tragicomédie et nous pouvons la mettre en relation avec la tragedia a lieto fine, théorisée par Giovan Battista Giraldi Cinzio dans ses Discorsi intorno al comporre delle Commedie e delle Tragedie (1554). Vauquelin de La Fresnaye, ami de Robert Garnier, affirmera en 1605 : «On fait la Comedie aussi double, de sorte/ Qu’avecques le Tragic le Comic se raporte», et en citant justement l’épisode de Roger et Bradamante, il montre l’heureux effet des péripéties qui amènent d’une situation pénible à la sérénité : «Puis, qu’est-il rien plus beau qu’une aigreur adoucie/ Par le contraire event de la Peripetie ?» (Art poétique, livre III, v. 163-164, 195-196).
v1787-1790Si Béatrix s’inquiète de la pâleur de sa fille et emploie un langage familier (v. 1771-1772), la confidente Hippalque parle en poète pétrarquisant, ici et au vers 1811. Cette attribution d’un ton qui ne correspond pas au statut social, mais à la fonction du personnage, correspond à une idée de théâtre qui précède la composition de situations fondées sur la vraisemblance. La correspondance entre registre linguistique et condition du personnage sera fixée pour la première fois dans l’Art poétique de Vauquelin de La Fresnaye.
v1793-1794Hippalque ici s’exprime par un langage baroque qui accompagne son attitude sensible de consolatrice. L’Arioste la propose dans ce rôle au chant XXX (octaves 84-85), lorsque Bradamante apprend que Ruggiero a été gravement blessé dans le combat avec Mandricardo.
v1799-1804Garnier allonge l’attente de l’arrivée de Bradamante et de sa joie, il crée du suspens. Le passage est riche de didascalies internes.
v1816La pièce déplace ce moment si attendu, après le pacte politique entre Roger et Léon, pour lui donner plus d’ampleur et pour introduire ensuite le deuxième final heureux, concernant le mariage entre Léon et Léonor, la fille de Charlemagne. Le texte de Garnier modifie donne une dimension plus intime à cette séquence, car dans le poème, la nouvelle est apportée à Bradamante, dans sa chambre isolée, par un groupe de personnes en liesse ; la pièce fait en revanche rencontrer les deux amies et les engage dans un échange qui révèle peu à peu la vérité à la jeune héroïne et l’amène progressivement du désespoir au bonheur ; ce changement émotif est introduit par le rythme vif de la stichomythie. «A cui là dove, de la vita in forse,/ piangea i suoi casi in camera segreta,/ con lieti gridi in molta fretta corse/ per più d’un messo la novella lieta» (OF, XLVI, 65) ; «à la quelle la joyeuse nouvelle avec joyeux crys par plus d’un message [sic] courut en moult grande haste là, où en chambre secrette plouroit son cas à tout effort de sa vie.» (RF 1544, f. 241r).
v1827Le diminutif, qui est une forme stylistique propre à la Pléiade, contribue à donner un ton familier au dialogue et à exprimer le lien affectif. Marphise aussi emploie des hypocoristiques (‘pauvrette’, v. 1233, ‘cœuret’, v. 1264) pour parler de son amie Bradamante. Garnier attribue une valeur pathétique aux mots altérés même dans le registre tragique. Dans Les Juifves, Amital, la mère de Sénécie roi de Jérusalem, s’adresse aux reines ses belles-filles par l’appellatif «pauvrettes», lorsqu’elles doivent abandonner leurs enfants qui suivront, dans un destin tragique, leur père à Babylone (v. 1695)
v1828Bradamante ne croit pas encore au fait que Roger soit retourné ; connu signifie : reconnu (Huguet). Hippalque se réfère au palais de Charlemagne par le terme ‘chasteau’.
v1836Selon le principe de composition poétique de Garnier, la situation représentée prend forme à travers le passage de la perspective d’un personnage à l’autre. Le récit de la vérité se fait par plusieurs voix, à différents moments et à des interlocuteurs différents. Madeleine Mouflard définit ce procédé : «optique tournante» et en rapporte les modèles à l’Octavie de Sénèque, à Jacques Grévin. (Robert Garnier. L’Œuvre, cit., p. 21-24).
v1839Garnier confie à ces mots une référence émue à la situation contemporaine de la France et au rôle extrêmement difficile du roi, de négociation entre les deux factions ennemies en lutte dans les guerres civiles.
v1843Le style familier d’Hippalque bien s’adapte à la situation de comédie qui voit comme protagonistes les parents de Bradamante et l’expression ‘sauter de joie’ rappelle la gestuelle comique d’Aymon à l’acte II.
v1846-1854Chez l’Arioste, la réaction de bonheur de Bradamante est décrite dans le récit du narrateur par une hyperbole et des termes bien plus concrets et connotés que dans la pièce, et la prière à Dieu est absente. (Il faut toutefois rappeler le remerciement à Dieu que Bradamante fait dans l’OF, III, 8, lorsqu’elle a survécu, après avoir été précipitée dans un ravin par Pinabello et qu’elle trouve un abri dans une petite église, près de l’habitation de Melissa). La jeune fille au grand courage risque maintenant de mourir de joie, et elle est comparée à un condamné à mort qui est gracié : «onde il sangue ch’al cor, quando lo morse/ prima il dolor, fu tratto da la pieta,/ a questo annunzio il lasciò solo in guisa,/ che quasi il gaudio ha la donzella uccisa.// Ella riman d’ogni vigor sì vòta,/ che di tenersi in piè non ha balìa;/ ben che di quella forza ch’esser nota/ vi debbe, e di quel grande animo sia./ Non più di lei, chi a ceppo, a laccio, a ruota/ sia condannato o ad altra morte ria,/ e che già agli occhi abbia la benda negra,/ gridar sentendo grazia, si rallegra.» (OF, XLVI, 65-66). «Dont le sang, qui par la pitié se fut retiré au cueur, quand la douleur premierement le mordz, à ce message le laissa seul, en sorte que quasi la joye a occise la Damoyselle. Elle demeure de vigueur tellement vuyde, qu’elle n’a puissance de se tenir sur piedz, bien qu’elle fust de celle grand force, et de grand courage, qui vous doibt estre congneu. Quiconque est condamné au ceps, au las, ou à la rouë, ou à aultre maulvaise mort, et qui aux yeulx a jà la bende noyre, oyant cryer grace, ne se resjouit point plus, qu’elle faict.» (RF 1544, f. 241r). Garnier introduit la dimension religieuse, la grâce de Dieu au lieu de la justice des hommes et le vœu de l’héroïne de témoigner sa foi au cours de sa vie. Comme dans Antigone, l’écrivain français souligne que le salut vient non pas des hommes, ni d’un fatum, supérieur même aux dieux chez Sénèque et dans le monde antique, mais de Dieu : c’est «grazia gratuitamente concessa». Cf. Michele Mastroianni, Lungo i sentieri del tragico. La rielaborazione teatrale in Francia dal Rinascimento al Barocco, Vercelli, Edizioni Mercurio, 2009, p. 93.
v1855-1868Première et unique présence de la magicienne Melisse sur la scène. Par son monologue, le personnage assume la fonction du Chœur, absent dans la tragicomédie, et le fait dans une perspective chrétienne. L’expression «grand moteur du ciel» renvoie à la poésie de la Pléiade, de Jodelle (Pour le Tombeau de M. Thevet Cosmographe du Roy, in Œuvres, 1574, ed. Enea Balmas, Paris, Gallimard, 1965, t, I, p. 125) à Pontus de Tyard (Epitaphe de Madame Catherine de La Madelaine, Contesse de Beine, in Recueil de Nouvelles Œuvres poetiques, Paris, Galliot du Pré, 1573, f. n.n.). Mais Garnier a puisé aussi dans le poème de l’Arioste ces mêmes mots que Melissa adresse à Bradamante et qui y expriment le bonheur pour la prospérité de l’État gouverné honnêtement par la maison d’Este, issue du mariage avec Ruggiero : «Avrà il bel regno poi sempre augumento / senza torcer mai piè dal camin dritto […] et è per questo il gran Motor contento/ che non gli sia alcun termine proscritto ;/ ma duri prosperando in meglio sempre,/ fin che si voglia il ciel ne le sue tempre.» (OF, III, 44). «Le beau Royaume apres augmentera tousjours sans destourner le pied du droict chemin, […] Et pour cecy le grand Moteur est content qu’aulcun terme ne luy soit prescript, mais qu’il dure prosperant tousjours en mieulx jusques à ce, que le ciel tournoyera en ses temperatures.» (RF 1544, f. 11r). Par des maximes, le dramaturge français montre la toute-puissance de Dieu et la nécessité de garder la foi. Le renversement de la situation de départ est considéré, dans la perspective catholique de l’auteur, un ‘miracle’, un événement qui révèle la ‘merveilleuse’ bonté de Dieu.
Melisse participe émotivement à la joie des personnages et du public, un lien dessiné par l’emploi du pronom ‘on’. La proximité affective caractérisait Melissa dans l’OF: «Questa Melissa, come so che detto/ v’ho molte volte, avea sommo desire/ che Bradamante con Ruggier di stretto/ nodo s’avesse in matrimonio a unire;/ e d’ambi il bene e il male avea sì a petto,/ che d’ora in ora ne volea sentire.» (XLVI, 20). «Ceste Melisse (comme je scay que je vous ay dict) maintes foys avoit tresgrand desir que Bradamant eust à se unir par estroit noud de mariage avec Rogier, et le bien et le mal de tous deux avoit tellement à cueur, que d’heure en heure en vouloit scavoir des nouvelles» (RF 1544, f. 239r). Et les deux maisons d’où descendent respectivement Ruggiero et Bradamante, Mongrana e Chiaromonte, se réjouissent également : «Si rallegra Mongrana e Chiaramonte,/ di nuovo nodo i due raggiunti rami» (XLVI, 67); «Mongrane et Clarmont aussi se resjouissent du nouveau noud des deux rameaulx rassemblez.» (RF 1544, f. 241r).
v1869-1876Garnier remplace la prédiction détaillée du futur heureux de Ruggiero et de Bradamante et la célébration de la famille d’Este, que la magicienne avait prononcées au chant III (stances 9-62), par une vision politique centrée sur le destin de l’Europe : les guerres contre les Arabes termineront avec la victoire de la civilisation chrétienne et de l’Empire d’Occident, d’où viendra la garantie de la paix. Une célébration explicite, non seulement de la nation française, représentée par Charlemagne et ses nobles guerriers, mais de l’Occident, les deux ‘Hespéries’, symbolisée par l’alliance avec la Bulgarie dont Roger est devenu roi. Les termes durs prononcés par Melisse envers les Payens : ‘mal’, ‘gosier’, sont bien loin du discours sur la paix que le philosophe Arée avait employés dans Porcie (1568), à l’acte III : dans la première tragédie de Garnier, il y avait la nostalgie d’un monde gouverné par la Justice et la Foi (Astrée et sa sœur), d’une humanité formée de «vertueux mortels» qui ne connaissaient pas les armes (in Tragedies, ed. 1585 cit., f. 13r). La critique a vu dans ce rêve de pacification l’image de la fin des guerres de religion ; le vers 1869 : «Qu’il en viendra de bien à nostre foy Chrestienne !» exprimerait aussi le souhait d’un reconciliation entre catholiques et protestants. Cf. Thomas Stauder, L’Arioste dans le théâtre de la Renaissance : Robert Garnier, ‘Bradamante’, cit., p. 164.
v1877-1884Le remerciement de Charlemagne à Dieu correspond à l’apostrophe qu’il avait prononcée au premier acte ; il fait prévoir un possible accomplissment de la prière. L’élément religieux dans la réjouissance pour l’alliance enfin réalisée, remplace les éléments extérieurs de la fête décrits dans le roman de l’Arioste (XLVI, 73-79) : «Fansi le nozze splendide e reali,/ convenïenti a chi cura ne piglia:/ Carlo ne piglia cura, e le fa quali/ farebbe, maritando una sua figlia» ; «parquoy les nopces se font solennelles, et Royalles, et les convenances à qui en prent la charge. Charles en prent la cure, et les faict telles, qu’il feroit maryant une sienne fille» (RF 1544, f. 241v). La comparaison entre le bonheur du roi et le bonheur des pères des deux jeunes, au vers 1884, bien traduit l’affirmation de la source italienne à propos du soin paternel consacré par Carlomagno aux noces de Bradamante.
v1887-1902Garnier a confié à Charlemagne la tâche essentielle d’annoncer le futur de la dynastie issue de Bradamante et il l’associe au bonheur de l’Empire d’Occident. Il adapte et abrège considérablement la séquence narrative du poème et omet toute référence explicite à l’Italie, pour se focaliser sur l’histoire de France et du monde chrétien. Dans le poème chevaleresque, Bradamante, guidée par Melissa, entend d’abord la voix de Merlino, venant du marbre de son tombeau : «Favorisca Fortuna ogni tua voglia,/ o casta e nobilissima donzella,/ del cui ventre uscirà il seme fecondo/ che onorar deve Italia e tutto il mondo.// L’antiquo sangue che venne da Troia,/ per li duo migliori rivi in te commisto,/ produrrà l’ornamento, il fior, la gioia/ d’ogni lignaggio ch’abbi il sol mai visto/ tra l’Indo e ’l Tago e ’l Nilo e la Danoia,/ tra quanto è ’n mezzo Antartico e Calisto./ Ne la progenie tua con sommi onori/ saran marchesi, duci e imperatori.» (III, 16-19). «Favorise fortune toutes tes voulentez, o chaste et tresnoble Pucelle, du ventre de qui doibt sortir le semence feconde, qui honnorera l’Italie, et generalement tout le monde : l’antique sang, qui de Troye vint par les deux meilleurs rivages meslé en toy produyra l’ornement, la fleur, la joye de tout lignage, que jamais le Soleil aye veu. Entre l’Indie, et Tagus, le Nil, et le Danube, entre tout ce est au mylieu de l’Antartique, et Calisto feront en ta progenie à tresgrandz honneurs Marquis, Ducz, et Empereurs.» (RF 1544, f. 10r). Garnier synthétise ce tableau par des termes plus universels mais non moins retentissants, au vers 1898 : «Il naistroit des enfans qui regiroyent le monde». Dans la suite du chant III, Melissa feuillette un livre d’où sortent les esprits des descendants de Bradamante et de Ruggiero et elle en enumère les mérites (OF, III, 23-59). Dans la tragicomédie, c’est la voix du roi qui assure une continuité mythique entre le passé et l’avenir, sans introduire l’élément magique sinon par la rapide citation de Merlin. Le terme ‘Demidieux’ (v. 1897) reprend l’expression que dans l’OF, est attribuée à la descendance de Bradamante, qui vit sous la tendre protection de la magicienne : «quella benigna e saggia incantatrice,/ la quale ha sempre cura di costei,/ sappiendo ch’esser de’ progenitrice/ d’uomini invitti, anzi di semidei» (OF, VII, 39) ; «celle benigne, et saige enchanteresse, laquelle a tousjours cure de ceste cy, saichant qu’elle doibt procréer hommes invincibles, mais bien Demydieux» (RF 1544, f. 26r).
v1895Garnier reprend de sa source («il profetico spirto di Merlino» ; «del gran profeta», OF, III, 9, 22) le terme ‘profeta’ qui dans la langue italienne ancienne signifiait ‘devin’, ‘voyant’ et il était appliqué à des personnages de l’histoire ancienne, de la mythologie ou de la littératrure profane (TLIO, ad vocem).
v1899L’affirmation de Charlemagne présente une filiation symbolique et par certains aspects légendaire. La famille des Guise se considérait comme descendante directe de Charlemagne et les lecteurs/spectateurs contemporains de Garnier pouvaient aisément lire dans ces vers une clé actualisante de la pièce. Si l’OF présente dans ses propres vers l’hommage à Ippolito d’Este, avec ses implications politiques, les traductions françaises mettent en relief l’autre branche de l’alliance, la branche française. Ainsi, Jean Fornier avait fait précéder sa traduction en vers des quinze premiers chants du poème de l’Arioste par la dédicace A Tresillustre et tresexcellent Prince François de Lorraine, Pair de France, Duc de Guise, où il explicite le sens allégorique du mariage entre Bradamante et Roger ; en rendant hommage à son dédicataire, qui avait épousé Anne d’Este, il le compare au vertueux Roger : «Je ne vous voy que du nom differer/ A ce Rogier, de qui l’amour pudique/ Fut argument de la Muse Italique:/ Comme causa la mesme affection/ Que Rogier feit preuve en perfection,/ De sa grand’foy et valeur estimee,/ Pour Bradamant sa tresloyalle aymee./ Et quelle dame en son Avril heureux,/ Merite mieux celluy nom genereux,/ De Bradamant chastement amoureuse/ Que vostre espouse et belle et vertueuse ?». Il est probable que Garnier ait connu l’ouvrage de Fornier, qui associe à une volonté divine l’alliance entre l’Italie et la France, représentées par les deux maisons : «La grand’maison et tige de FERRARE […] estant en triomphant honneur,/ Reçeut jadis du hault Dieu ce bon heur/, Que d’une ferme et puissante alliance/ Se conjoignit au sang royal de France.» (in Le Premier volume de Roland furieux, premierement composé en Thuscan par Loys Arioste Ferrarois, et maintenant mys en rime Françoise par Ian Fornier de Montaulban en Quercy, Paris, Michel de Vascosan, 1555, f. n.n. [3v, 4r]). Pour Fornier, les deux personnages deviennent des «projections mythiques d’Anne d’Este et de François de Guise» (Rosanna Gorris Camos, “Je veux chanter d’amour la tempeste et l’orage”: Desportes et les ‘Imitations' de l’Arioste, Philippe Desportes (1546-1606). Un poète presque parfait entre Renaissance et Classicisme, études réunies et publiées par Jean Balsamo, Paris, Klincksieck, 2000, p. 173-211 (180).
Andrew Fichter interprète l’union entre les deux jeunes guerriers comme un passage important dans la vision de l’Arioste, qui conduit son œuvre de la narration des gestes de l’empire carolingien vers une dimension idéale. (Ariosto : the dynastic pair, Bradamante and Ruggiero, in Poets historical. Dynastic Epic in the Renaissance, New Haven, Yale University Press, 1982, p. 70-111). Selon Marie-Madeleine Mouflard, Garnier a voulu probablement rendre hommage au mariage entre le duc Anne de Joyeuse, proche du roi Henri III, et Marguerite de Vaudemont-Lorraine, célébré en 1581 ; Léon serait alors l’image de Cesare d’Este, fils d’Alfonso, le prétendant que Marguerite n’épousa pas. (Robert Garnier. La vie, cit., p. 355-357).
v1905-1906Roger rend hommage à Charlemagne par le langage chrétien en usage à la cour. Et la critique a pu lire ces mots comme un hommage aux Guise, parallèle à celui que l’Arioste avait fait à la maison d’Este. V. Jean-Claude Ternaux, La ‘Bradamante’ de Garnier et le ‘romanzo’, cit., p. 57.
v1907-1910Garnier introduit un double final heureux, absent dans le poème de l’Arioste. En tant que père qui avait scellé une alliance avec Constantin, Aymon veut rétablir un équilibre et consoler Léon de la perte de Bradamante. Dans l’OF, le narrateur ne mentionne aucun mariage de Leone. Le personnage de Leonor n’est pas pris de l’Arioste, mais il appartient à l’histoire de France.

Appendix B Glossaire

Accord. D’un accord : tous ensemble. V. accord, 1574.
S’afester. S’accumuler. De ‘faiste, faîte : la partie la plus haute de quelque chose. V. s’afester, 844.
Ainçois, adv. Après une négation, l’adverbe ‘ainçois’ signifie : plutôt, mais bien au contraire (DMF) ; cet adverbe sert «à rectifier ce que l’on vient de dire» (Huguet). V. ainçois, 344, 1250, 1833.
Aise, s.m. et adj Contentement, bien-être d’ordre physique, moral ou spirituel. L’adjectif signifie : content, satisfait. V. aise, 284, 702, 1029, 1263, 1515, 1775, 1798, 1811, 1847, 1850, 1875, 1883.
Alarme, s.m. et f. «Appel aux armes» (Huguet). V. allarmes, 933.
Alcide. «C’est un surnom d’Hercule, qui fut ainsi nommé, ou à cause de son aïeul Alcee, ou du mot grec alké qui sinifie force.» L’épithète ‘invincible’ est souvent associé à Hercule. (La Porte). V. Alcides, 1901.
Alme, adj. Saint, divin. V. alme, 1296.
Amant, amante, subst. Amoureux, amoureuse ; fiancé, fiancée. V. amante, 434.
Ami, amie, subst. Bien aimé, bien aimée. Personne liée à une autre par un attachement sentimental, par un amour courtois. V. amie, 434.
Apparier. «Unir des personnes, les mettre par couple» (DMF). apparier, 384.
Ardant. ’Ardent de’ signifie : désirant ardemment (Huguet). ardant, 1045.
Armet. Petit heaume, casque formé d’une calotte et d’un couvre-nuque. (DMF) armet, armets, 890, 999, 1159.
Arraisonner Interpeller, adresser la parole à quelqu’un. arraisonnons, 1025.
Arroy Apparat, train, équipage. arroy, 1623.
Attenir, v. intr. Être lié, attaché à quelqu’un. V. attenu, 965.
Avancé, part. pass. Offert (Cotgrave). V. avancee, 325.
Avanturer, v. tr. Exposer au danger, mettre en jeu. V. avanturer, 227.
Avolé, part. passé en emploi subst. «Venu de loin. D’une terre étrangère» (Huguet). V. avolé, 282.
Bailler, v. tr.. Donner. V. bailler, baille, 182, 314, 648, 1630.
Barriere. «Palissade qui coupe en deux l’espace d’un tournoi, d’une joute» (DMF). V. barrieres, 1041, 1638.
Bastant, adj. Suffisant. V. bastante, 1793.
Baye, s.f.. Tromperie, mensonge. V. baye, 1393.
Blasonner. Ridiculiser quelqu’un par une moquerie. V. blasonné, 1460.
Blatier. Adjectif : qui produit beaucoup de blé. V. blatier, 43.
Bourrasser, v. tr. Huguet cite ces vers de Garnier pour définir le sens du verbe : ‘maltraiter, frapper’. V. bourrasser, 471.
Bourreler, v. tr. Torturer physiquement. (Huguet, qui cite plusieurs occurrences dans l’œuvre de Garnier). V. bourrelle, 915, 949.
Brand. Grosse épée maniée des deux mains. V. brand, 980.
Brassart. Brassal, partie de l’armure protégeant les bras. (Huguet) V. brassarts, 1000.
Brasser. Ourdir, tramer. V. brassoit, 1792.
Braver, v. intr. Être fier de quelque chose (Huguet). V. bravera, 1148.
Bruler, v. intr.. Dans son emploi métaphorique, le verbe signifie «Être animé comme d’une flamme» (DMF). V. brulent, 1845.
Cep. Carcan. Pièce de bois à laquelle on attache un prisonnier par les jambes ou les bras ou la tête. V. seps, 760.
Chamailler, v. intr. «Donner des coups, frapper violemment» (Huguet). V. chamaille, 1063.
Chasteau. À la Renaissance, le terme ‘chasteau’ se référait aux résidences du roi ; «the French Courtiers tearme so any house of the kings» (Cotgrave). V. chasteau, 1538, 1704, 1828.
Chevaleureux, adj. Vaillant, tel que doit être un chevalier (Huguet). V. chevaleureux, 1668.
Cil, pron. dém. Celui. V. cil, 1404.Compain. La forme ‘compaing’ est ancienne ; c’était le «cas sujet de compagnon» (Godefroy). «Chevalier qui a juré à un autre une fidélité à toute épreuve» (DMF). V. compaing, 533.
Confit. Participe passé du verbe confire. L’expression ‘confit en’, ‘confit de’ signifie : tout pénétré de, tout rempli de (Huguet). V. confit, 1720.
Faire_conte. Tenir compte, considérer. V. faire conte, 358.
Contregarder. Protéger, sauvergarder. V. contragardé, 992.
Corbieu, interj. Juron qui correspond, par altération phonétique (Grevisse), à la locution ‘Corps de Dieu’, présente aussi chez Rabelais. V. Corbieu, 452.
Corps. ’Un corps de’, suivi d’un substantif, signifie un ensemble de choses. V. corps, 1102.
Courage. « Le coeur en tant que siège de la conscience de soi, des sentiments, des pensées » (DMF). V. courage, 1698.
Coutelace, s.f. «Sorte d’arme tranchante, grand couteau, glaive.» (Huguet). Le DMF assimile dans une même entrée ‘coutelas’ et ‘coutelace’. Les exemples que le dictionnaire de Huguet porte pour ‘coutelas’ se réfèrent à la chevalerie (Monluc) et au chérubin surveillant la porte du Paradis terreste (chez d’Aubigné). V. coutelace, coutelas, 890, 936, 987.
Cuissot. Partie de l’armure qui protège les cuisses. V. cuissots, 1000, 1159.
Dam. Danger. À dam de quelqu’un: au dommage de quelqu’un. V. dam, 1009.
Dea. «‘Dea’ est une interjection laquelle enforce la diction où elle est apposée» (Nicot). V. Dea, 1479.
Décrier, v. tr. Déshonorer (Huguet). V. décrie, 1469.
Deffame, s. m. Déshonneur (Huguet, qui cite les vers de Garnier pour l’orthographe ‘deffame’, dont le sens équivaut à ‘diffame’). V. deffame, diffame, 657, 1461.
Delit. Transgression d’un interdit. V. delit, 88.
Deporter, se Se désister, verbe pronominal (Dict. Aca. 1694). V. se deporter.
Desdire. Contester, refuser quelque chose à qualqu’un. V. desdit, 1480.
Despendre. Employer, utiliser. V. despendre, 1525.
Desplaire, se Être affligé (Huguet). V. se desplaire, 1458.
Despouille. Tout ce qu’on prend à un ennemi sur un champ de bataille. V. despouille, 938.
Destourbier. Gêner, troubler quelqu’un ; italianisme. V. destourbier, , 1137.
Devant, prep. Avant. V. devant, 1842.
Developer. Déployer, donner son étendue à quelque chose. V. developer.
Devers. Par devers: vers (Huguet). V. devers, 1221.
Deviser. Parler, s’entretenir (Huguet). V. devisoit.
Dextre, s.f. Main droite. V. dextre, 57.
S’ébatre. v. récipr. «To passe away the time in mirth, and recreation» (Cotgrave). V. ébatre, 1813.
Emouvoir. Mouvoir, mettre en mouvement une humeur (DMF). V. emouvoir, 332. (II, 2)
Emperiere. Reine, souveraine (Huguet). V. Emperiere, 917.
Enferrer. Enchaîner (Huguet). V. enferrer, 1212.
Ennuy. Affliction, profond chagrin. V. ennuy, 979.
Ennuyeux. «Affligeant, douloureux, pénible» (Huguet). V. ennuyeux, 688.
Enquerir, v. tr. Interroger. V. enquerir, 1359.
Entamer. Atteindre, blesser. V. entamer, 690.
Entier. Fidèle, loyal (DMF). V. entier, 1524.
és. Préposition : en les. V. és.
Esmeu, s.m. Agitation, excitation. V. esmeus, 1416
Esmouvoir. S’agiter, s’animer, s’exciter (DMF). V. esmouvez, 453
Espessir Devenir plus nombreux, en parlant d’une troupe ; s’accumuler, relativement aux nuages (DMF). V. espessir, 60
Espoindre. Piquer, exciter, tourmenter (Huguet). V. espoind, 1223.
Espousement. Mariage. V. espousement, 658.
S’espreuver. S’espreuver contre quelqu’un signifie : se mesurer à quelqu’un. V. s’espreuve, 1282.
Estoc, s. m. Souche d’une famille, lignage, origine. V. estoc, 1323.
Estoc, s. m. «Sorte d’épée, longue et étroite, dont la lame, de section triangulaire ou carrée, est très effilée à la pointe» (DMF). V. estoc, 1412.
Estour. Bataille, combat, mêlée (Huguet). V. estour, 1332.
Estranger, v. tr. Éloigner, exclure (Huguet). V. estranger, 640.
Estreindre, v. tr. Saisir avec avidité. V. estreint, 188.
Faillir, v. intr. Finir, arriver à son terme (DMF). V. faillis, 1812.
Faulser, v. tr. Manquer à ses devoirs, à une promesse. V. faulser, 970.
Felon, s.m. et adj. Violent, furieux (Huguet). V. felons, 1608.
Forçant, adj. Qui contraint. Huguet cite comme exemple un passage de Porcie de Garnier. V. forçant, 1784.
Forfaire. Commettre une faute, faire du mal, du tort, manquer à son devoir. V. forfait, 1165.
Fort, s. m. «Thickets, or the thickest parts of forrests.» Le terme est relatif aussi aux abris où les cerfs, les lièvres et d’autres animaux qu’on chasse se cachent (Cotgrave). V. fort, 1720.
Fourbe, s.f. Ruse. V. fourbe, 1265.
Frauder. Décevoir. V. fraudes, 285.
Galantise. L’expression ‘de galantise’ signifie: hardiment; Huguet cite ce vers de Garnier comme exemple. V. galantise, 1266.
Garrot. «Trait d’arbalète» (Huguet). V. garrot, 562.
Gendarmes. Gens d’armes, hommes de guerre, soldats (Huguet). gendarmes, 374.
Genereux. «Magnanime, de naturel noble» (Dict. Aca. 1694). Fier, courageux (Huguet). V. genereux, 201, 225, 1044.
Germaine, s.f. Sœur (Huguet). germaine, 1225.
Gesner. Tourmenter le corps ou l’esprit. V. gesner, 198.
Gregeois. Grec. V. Gregeois, 212, 538, 555, 611.
Gréve, s.f. «Jambière couvrant la partie inférieure de la jambe depuis le genou jusqu’au cou-de-pied» (DMF). V. gréves, 1159.
Grief, adj. Profond, lourd. V. grief, 770.
Grison, adj. «Tirant sur le gris, grisâtre» (Huguet). V. grisons, 489.
Haineur. Ennemi. V. haineur, 795.
Harnois. Harnais, armure. V. harnois, 1100.
Hasarder. Verbe pronominal : s’exposer à un danger, prendre des risques. Verbe transitif : Mettre quelqu’un en péril. V. hasardé, hasarder, 991, 1416.
Hesperie. Pays occidental, selon l’étymologie grecque (Trevoux). L’adjectif ‘hesperien’ est choisi par Jean-Antoine de Baïf pour indiquer l’Occident dans ses Euvres en rime (1573). V. Hesperie, 1874.
Heur. Bonheur, réussite. V. heur, 275, 531, 712.
Idumee. L’adjectif ‘idumée’ ou ‘iduméen’ se réfère au pays d’Idomée, où régnait Ésaü, appelé aussi Edom, dans la partie méridionale de Palestine, au sud de Judée. (Trévoux). V. Idumees, 1346.
Imbecille. Faible. V. imbecille, 78.
Infortune, s.m. Le substantif, enregistré comme masculin par Huguet, signifie : adversité, malheur. V. infortune, 953.
Itale, s.f. Italie. V. Itale, 539.
Ja, adv. Forme de l’adverbe déjà, jà. V. ja, 1383.
Larve. Fantôme, spectre malfaisant, dans la culture latine. V. Larves, 1126.
Lice. Barrière délimitant l’espace clos où l’on disputait les tournois ou les combats singuliers. Le terme indique aussi l’espace lui-même. V. lice, 881, 921.
Limer. Consommer, ronger. V. lime, 885.
Loyer, s.m. Récompense, au sens figuré. V. loyer, 1468, 1523.
Madame. Femme aimée, femme courtisée. V. madame, 1147.
Maintenir. Soutenir (Huguet). V. maintient.
Maistresse. Fiancée, femme aimée. V. maistresse, 868, 1710.
Marri, adj. Contrarié, fâché. V. marri, marrie, 250, 1621.
Merveilleux Les adjectifs merveilleux, merveillable peuvent signifier : admirable, prodigieux, en particulier dans une perspective religieuse : «Qui est fait par l’intervention divine, mais sans aller contre les lois de la nature» (DMF). V. merveilleux, merveilleuse, merveillable, 1119, 1837, 1855, 1863.
Merveilleux L’adjectif ‘merveilleux’ peut avoir une connotation négative : effrayant, terrible (DMF). La même signification a l’adverbe ‘merveilleusement’. V. merveilleuse.
Mesme, adv. Surtout (Huguet). V. Mesme, 1615
Mignarder. Caresser (Huguet). V. mignarde, 90
More, s. et adj. Arabe, africain. V. More, 1598.
Mousche. Mouche à miel, ancien nom de l’abeille. V. mousches, 1151
Mouvoir. Toucher, émouvoir quelqu’un. V. mouvoir, 208.
Mouvoir, v. tr. Pousser quelqu’un à faire quelque chose. V. meu, 1457.
Musqué, adj. Parfumé au musc, la substance aromatique sécernée par le petit chevreuil qui porte le même nom. L’adjectif ‘musqué’ au XVIIe siècle est employé pour définir les mots obligeants, les fantaisies extravagantes. (Dict. Aca. 1697). V. musqué, 1007.
Nave. Navire. V. naves, 542.
Navré, part. passé Blessé, même métaphoriquement et dans le langage sentimental. V. navré, 557.
Nenny. Adverbe de négation dans le style familier. V. nenny, 249.
Occire, v. tr. Tuer. V. occire, 626, 793.
Onc, adv. Onques, jamais. V. onc, 1255, 1355, 1357.
Ores que. Même si. ores qu’ and ores qu’, 360.
Outrepasse, s.m. «Ce qui surpasse les autres personnes ou les autres choses, nec plus ultra ; merveille, prodige (Godefroy)». V. outrepasse, 278.
Paisan. «Homme du pays, habitant, autochtone». (DMF) V. paisan, 156.
Palatin. Le substantif ‘palatin’, qui dérive de ‘palais’, selon le Dictionnaire de Nicot (1606) est attribué à «cil qui est du palais du Roy, […] ce mot est approprié à certains officiers signalez du palais Royal». Le terme, au cours du XVIIe siècle, est appliqué au contexte de l’Empire Ottoman et cette précision historique est introduite par le Dictionnaire de l’Académie (1697) : «Celuy qui est revestu de certaine dignité éminente dans l’Empire, dans les Royaumes de Hongrie, de Pologne, etc.». V. Palatins, 1553, 1737, 1841.
Parc. « Clôture légère que l’on installe pour y enfermer les moutons ». (DMF) V. parc, 79.
Parti, s. m. «Compagnon» (Huguet). parti, 403.
Pavois, s.m.. «Large bouclier servant de rempart aux combattants» (DMF). Le terme est déjà vieilli au XVIe siècle (Huguet). pavois, 1099.
Personnage. « Personne (dans son apparence, dans sa stature, dans sa constitution, dans son comportement, dans ses qualités) ». (DMF) V. personnage, 209.
Pieride. «Nom que l’on donnoit aux Muses, parce que l’on croyoit qu’elles habitoient le Mont Piérius, en Thessalie.» (Trevoux). Jean-Antoine de Baïf emploie souvent ce terme dans ses Euvres en rime, Joachim Du Bellay le choisit dans ses Poemata, Ronsard dans ses Odes>. V. Pierides, 1902.
Port. Allure. V. port, 1038.
Poursuivre. «Rechercher en mariage» (Huguet). V. poursuit, 908.
Pourvoir, v. tr. «Establir par un mariage ou par quelque employ» (Dict. Aca. 1694). V. pourvoir, 416.
Pratiquer, v. tr. Négocier (Huguet). V. pratiqué, 1388.
Presse. Foule. V. presse, 486.
Projeter. Concevoir. V. projette, 1132.
Publier. Porter quelque chose à la connaissance de tout le monde, annoncer publiquement. V. publiee, 1353.
Quant et, prép. Avec (Huguet). V. quant et, 1624.
Race «Ensemble des ascendants et des descendants, lignée» (DMF). V. race, 277, 1318.
Relant, adj. Qui a une odeur de moisi, écœurante. V. relante, 1794.
Relique. Survivant. V. relique, 79.
Rudache, s.f. Autre nom de la ‘rondace’ selon Cotgrave. La rondace est un grand bouclier rond (Dict. Aca. 1694). Huguet, ad vocem, donne comme exemples ce vers, avec un passage tiré d’Antigone de Garnier et deux vers d’Aman de Matthieu. V. rudache, 1069, 1160.
Sablon, s.m. Plage, rivage. V. sablon, 148.
Saquer. «Vient de ‘sacar’ espagnol qui signifie tirer de quelque lieu aucune chose» (Nicot). V. saque, 1055.
Sçavoir. Le verbe sçavoir dans certains cas signifie : pouvoir. V. sçavoir, 232.
Sortable. Qui convient à la condition de quelqu’un, surtout à propos d’un mariage. (DMF) V. sortable, 187, 554.
Surmonter. Employé absolument, ce verbe signifie l’emporter (Huguet). V. surmonter, 1713.
Temperer, v. tr. Gouverner, ordonner (Huguet). V. tempere, 1877.
Tempester, v. intr. S’agiter furieusement. V. tempester, 843.
Tenarien, adj. L’adjectif ‘tenarien’ se réfère au Tanare, l’enfer. «Il n’y a guère que les poëtes qui se servent de ce mot» (Trevoux). Au pied de la montagne Tænare, en Laconie, il y avait un antre d’où sortait une vapeur maligne et cela est à l’origine de la croyance que c’était la bouche de l’enfer. V. Tenariens, 1125.
Trenchant, adj. «Aigu, déchirant (au sens abstrait)». (Huguet). V. trenchans, 1808.
Troupeau. Troupe. V. troupeau, 77.
Vagabond, adj. Au sens figuré : instable, susceptible de changements. V. vagabonde, 1666.
Voire, adv. Assurément, bien entendu, certes oui. V. voire, Voire 207, 239, 965, 1363, 1816, 1823, 1839.
Voirement, adv. Vraiment (Huguet). V. voirement, 1835.
Volontaire, adv. «Qui est librement consenti, sans contrainte» (DMF). V. volontaire,294.
Vuider. Régler. V. vuident,630.

Appendix C Bibliographie

Sources primaires

Œuvres de Robert Garnier consultées

Robert Garnier, La Troade, Paris, Mamert Patisson, 1579.
Id, Bradamante, tragecomedie, Paris, Mamert Patisson, 1582 (édition séparée).
Id., Bradamante, tragecomedie, in Les Tragedies de Rob. Garnier, Conseiller du Roy, Paris, Mamert Patisson, 1582.
Id., Bradamante, tragecomedie, in Les Tragedies de Rob. Garnier, Conseiller du Roy, Paris, Mamert Patisson, 1585.
Id., Bradamante, tragecomedie, in Les Tragedies de Robert Garnier, Conseiller du Roy, Lieutenant general Criminel au siege Presidial et Senechaussee du Maine. Au Roy de France et de Polongne, Tholose, Pierre Jagourt, 1588.
Id., Bradamante, in Les Tragedies de Robert Garnier, Conseiller du Roy, Lieutenant general Criminel au siege Presidial et Senechaussee du Maine. Au Roy de France et de Polongne , Lyon, Paul Fellon et Abraham Cloquemin, 1592.

Éditions modernes

Robert Garnier, Les Tragedies. Treuer Abdruck der ersten Gesammtausgabe (Paris 1585) mit den varianten und einem Glossar, ed. Wendelin Foerster, Heilbronn, 1882-83, 4 vol., réimpr. Genève, Slatkine, 1970, vol. 4, p. 1-76 ; 111-112.
Id., Œuvres complètes : théâtre et poésie, avec notice et notes par Lucien Pinvert, Paris, Garnier, 1923, 2 vol.
Id., Les Juifves ; Bradamante ; Poésies diverses, texte établi et présenté par Raymond Lebègue, Paris, Les Belles Lettres, 1949.
Id., Bradamante suivie des Juifves, éd. Marcel Hervier, Paris, Garnier, 1949.
Id., Antigone ou la piété, éd. Jean-Dominique Beaudin, Paris, Champion, 1997.
Id., Antigone ou la piété, éd. Charles Mazouer, in Théâtre Français de la Renaissance, II, 2, La Tragédie à l’époque d’Henri III (1579-1582), Florence-Paris, Olschki-PUF, 2000.
Id., Cornélie, éd. Silvana Turzio, in Théâtre Français de la Renaissance, I, 5, La Tragédie à l’époque d’Henri II et de Charles IX (1573-1575), Florence-Paris, Olschki-PUF, 1993.
Id., Cornélie, éd. Jean-Claude Ternaux, Paris, Champion, 2002.
Id., Hippolyte, éd. Silvio Ferrari, in Théâtre Français de la Renaissance, I, 5, La Tragédie à l’époque d’Henri II et de Charles IX, Florence-Paris, Olschki-PUF, 1993.
Id., Hippolyte, éd. Jean-Dominique Beaudin, Paris, Classiques Garnier, 2009.
Id., Les Juifves, éd. Bernard Gallina, in Théâtre Français de la Renaissance, II, 3, La Tragédie à l’époque d’Henri III (1582-1584), Florence-Paris, Olschki-PUF, 2002.
Id., Les Juifves, éd. Sabine Lardon, Paris, Champion, 2004.
Id., Marc-Antoine, éd. Jean-Claude Ternaux, Paris, Classiques Garnier, 2010.
Id., Marc-Antoine ; La Troade, éd. Charles Mazouer, in Théâtre Français de la Renaissance, II, 1, La Tragédie à l’époque d’Henri III (1574-1579), Florence-Paris, Olschki-PUF, 1999.
Id., Porcie, éd. Silvana Turzio, in Théâtre Français de la Renaissance, I, 4, La Tragédie à l’époque d’Henri II et de Charles IX (1568-1573), Florence-Paris, Olschki-PUF, 1992.
Id., Porcie, éd. Jean-Claude Ternaux, Paris, Champion, 1999.
Id., La Troade, éd. Jean-Dominique Beaudin, Paris, Champion, 1999.

Œuvres de Ludovico Ariosto consultées

Ludovico Ariosto, Orlando furioso, Ferrara, Giovanni Mazzoco dal Bondeno, 1516.
Id, Orlando furioso, Ferrara, Giovanni Battista da la Pigna, 1521.
Id., Orlando furioso, Ferrara, Francesco Rosso da Valenza, 1532.
Id., Cinque canti di un nuovo libro di m. Ludovico Ariosto, i quali seguono la materia del Furioso. Di nuovo mandati in luce, in Orlando furioso di messer Lodovico Ariosto, et di piu aggiuntovi in fine piu di cinquecento stanze del medesimo auttore, non piu vedute. Riveduto, e corretto nuovamente con somma diligenza, Venezia, eredi di Aldo Manuzio, 1545.
Orlando furioso di M. Lodovico Ariosto, diviso in due parti. La prima contiene XXX. canti, e la seconda XVI. Insieme con l’aggiunta de i cinque canti nuovi, in Lione, appresso Guglielmo Rouillio, 1556-1561.
Orlando furioso di M. Lodovico Ariosto, revisto et ristampato, sopra le correttioni di Jeronimo Ruscelli: con l’aggiunta de i cinque canti nuovi, Insieme gli Argomenti, Allegorie et espositione de i vocaboli difficili, et una Tavola generale di tutte le materie principali contenute nel libro, in Lyone, appresso Guglielmo Rouillio, 1570.
Roland furieux. Composé premierement en ryme Thuscane par messire Loys Arioste, noble Ferrarois, et maintenant traduict en prose Françoyse partie suyvant la phrase de l’Autheur, partie aussi le stile de ceste nostre langue, Lyon, chez Sulpice Sabon pour Jehan Thellusson, 1544.
Roland furieux. Composé premierement en ryme Thuscane, par messire Loys Arioste, noble Ferrarois. Et depuis Traduict en prose Françoyse, partie suyvant la phrase de l’Autheur, partie aussi le style de ceste nostre langue. Reveu et recorrigé outre les precedentes Impressions, Paris, Claude Gautier, 1571.
Roland furieux, mis en françois de l’Italien de Messire Loys Arioste noble Ferraroys ; Depuis en ceste edition corrigé et augmenté de figures et de cinq chants nouvellement traduictz de l’italien du mesme auteur, Lyon, Barthelemy Honorat, 1576, puis 1577.
Le Premier volume de Roland furieux, premierement composé en Thuscan par Loys Arioste Ferrarois, et maintenant mys en rime Françoise par Ian Fornier de Montaulban en Quercy, Paris, Michel de Vascosan, 1555.

Éditions modernes:

Ludovico Ariosto, L’ ‘Orlando Furioso’ secondo le stampe del 1516, 1521 e 1532, a cura di Filippo Ermini, Roma, Società Filologica Romana, 1909-1911.
Id., Orlando Furioso, a cura di Santorre Debenedetti, Bari, Laterza, 1928. ..
Id., Orlando Furioso, secondo l’edizione del 1532 con le varianti delle edizioni del 1516 e del 1521, a cura di Santorre Debenedetti e Cesare Segre, Bologna, Commissione per i testi di lingua (Firenze, Olschki), 1960.
Id., Orlando Furioso, a cura di Cesare Segre, Milano, Mondadori, «I Meridiani», 2022.
Id., Orlando Furioso, a cura di Lanfranco Caretti, Torino, Einaudi, 2015.
Id., Orlando Furioso, Orlando furioso secondo la princeps del 1516, a cura di Mario Dorigatti, Firenze, Olschki, 2006.

Autres sources primaires consultées

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Remy Belleau, La Reconnue, édition par Magda Campanini in Théâtre Français de la Renaissance, II, 7, La Comédie à’époque d’Henri III (1576-1578), dir. Rosanna Gorris Camos, Anna Bettoni, Florence, Olschki, 2015.
Claude Billard, Genèvre, tragicomédie, dans Tragedies françoises de Claude Billard Seigneur de Courgenay, Bourbonnois, Paris, Denys Langlois, 1610, f. 163-189, puis dans l’édition de Giovanna Melis, Cagliari, Università degli Studi di Cagliari, Annali della Facoltà di Magistero, 22, 1983.
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Sources critiques

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aboyantes] ; vengeresses (A, B)
mechantes] ; traitresses (A, B)
dure] ; austere (A, B)
ce qu’il faut] ; au dedans (A, B)
aussi] ; au bras (A, B)
RENAUD] ; LA ROQUE (A, B)
Vous le prenez trop haut ] ; Votre force est aux dents (A, B)
S’il est] ; Estant (A, B)
future] ; soudaine (A, B)
passant] ; coulant (A, B)
si Dieu plaist] ; par saint Jean (A, B)
Comment] ; Hé dieu (A, B)
presentement] ; maintenant (A, B)
imprudemment] ; point sur moy (A, B)
Ne vous en faschez point] ; Pardonnez moy, mon cœur (A, B)
Mon Dieu] ; Jesus (A, B)
De nous contraindre aimer] ; D’espoinçonner nos cœurs (A, B)
me convient en voulant l’acquerir] ; il convient pour penser l’acquerir (A, B)
je ne l’ay jamais veu.] ; qui l’a si fort esmeu ? (A, B)
livrer] ; bailler (A, B)
de celle que j’offense] ; que j’ay tant offensee (A, B)
Je recevray la peine en commettant l’offense] ; Je ne puis mieux quitter mon ame balancee (A, B)
Je ne puis mieux mourir, puisqu’il faut que ce jour] ; Puis qu’il faut que ce jour finissant mes amours, (A, B)
M’arrache par ma faute et la vie et l’amour.] ; Mette la fin derniere au dernier de mes jours. (A, B)
De l’orage] ; Du tonnerre (A, B)
de la charge] ; de l’orage (A, B)
et ce courtois devoir] ; ainsi qu’il semble à veoir, (A, B)
Fait redoubler sa haine, ainsi qu’il semble à voir.] ; Et s’enfielle le cœur de ce courtois devoir. (A, B)
outre] ; que par (A, B)
Crevera] ; En aura (A, B)
timide] ; veillaque (A, B)
courans] ; errants (A, B)
que j’avoy nom] ; avoir pour nom (A, B)
Que j’estoy là venu] ; De France estre parti (A, B)
Que j’estoy le souci de vostre belle Dame,] ; Estre vostre rival, sentant la mesme flame (A, B)
Brulé du mesme feu] ; Et le mesme brandon (A, B)
sa qualité, ny] ; son bien, sa race, et (A, B)
surmonté] ; subjugué (A, B)
ROBERT GARNIERCONSEILLER DU ROY, Lieutenant general Cri-minel su siege Presidial et Senechaussee du Maine.. Date: 2026